Vendredi 24 mars 2017, petit tango après le tango (chanson)

La chanson ne saura pas parler de nous

Et nous ne saurons pas parler de nous

Les tables de Hans ne sauront pas parler de nous

Nous sommes une étreinte vagabonde

Dans le cliquetis des verres

Y a plus de place dans le bar, dans la chambre de Hans

Chez lui c’est brocante

On se retrouve à conspirer autour de deux tables rondes

Et même quand la table d’â côté se libère on y reste

Collés comme dans un exercice de tango

La chanson ne retient pas la musique d’ambiance

Elle retient la fougue des voix et des rires

Et la douceur lasse des silencieux

La chanson ne retient pas les conneries qu’on lance,

La chanson oublie celles qu’on pense

La chanson retient juste l’éternité flottée

L’étrange découpe de nos corps vaisseaux

Dans la rue Eau de Robec

 

De semaine en semaine le tango nous sculpte

Il nous convoque dans son cabinet de vérité curieuse

Ausculte tes tendons, son genou, vos ceintures

Il passe au crible ta poétique de muscles

et ton squelette savant

Il nous embrasse, il nous étreint, en détail, le tango

En détail

Il détaille nos douleurs d’aimer

Il détaille les niches saugrenues où le désir est venu nous choyer

Et nous abandonner comme des vieilles chaussettes

 

La chanson, d’un regard, emporte le trop-plein et le trop vide

La chanson fait tomber plein de romans de l’étagère de Hans

 

Il était question du rêve de Christophe

Tout nu dans la ville où il vit

Ne rêvez-vous pas cela aussi ? demande l’ingénu savant

Aussi bien nu que bien né

Dans la vie le vit ce vide

Cette nuit, promis j’en rêverai

Mais danser nu disions-nous n’est pas pratique

Les sueurs freinent la fluidité des corps

 

Et maintenant on paye et on s’en va

La chanson c’était notre tango après le tango

Même si on ne sait pas chanter elle nous a chantés,

Elle nous a chantés de fond en comble la grâce la garce

Elle nous a chantés et s’en est retourné.

Jeudi 23 mars 2017 (encore un p’tiot tango)

Regards (miradas)

Nous nous connaissons et nous ne nous connaissons pas

Notre histoire a commencé avec une phrase qui accourait vers toi,

Puis lentement je m’éclipsai,

T’offrant mon dos tout vibrant de ta présence

Tu as repris la phrase

Tu l’as incarnée la phrase en la traduisant

En t’élançant vers moi

Tu ne l’as pas redite la phrase, tu l’as rejouée à ta sauce

En t’élançant vers moi

Ce fut notre première étreinte

Je me souviens, nous étions dans un château

Dans des combles de théâtre

 

– Je crois que tu te trompes

Au départ de tout ça ce ne fut qu’un regard

J’ai ouvert mes yeux, les tiens étaient là

Tu as ouvert les yeux les miens sont entrés

Les poètes parlent d’un regard

Les tangueros parlent de mirada

Mais nous savons que ce regard

S’est formé comme se forme un fœtus

Durant dix jours

Dix jours de formation en théâtre

Nos yeux allaient et venaient

Etait-ce nos yeux ou plutôt nos peaux

Et les volutes dans l’air

De nos gestes nos déplacements

Etait-ce la peau de nos gestes, l’épiderme de nos déplacements

Car ils ont leurs yeux que nos yeux suivent en esclaves délicieux

Et pour moi rien que pour moi je crois, tu avais, avant le spectacle

Tu avais allongé tout le groupe

En séance de décontraction

Et près de moi tu t’étais allongé

Et près de moi tu respirais

Et près de toi je respirais

Notre regard était né

Tu as juste eu besoin d’un détour,

d’un retour sur tes pas

Tu t’es juste détour né, mon amour

et j’ai couru vers toi

 

– Et tu m’as retourné, de fond en comble

Dans le grenier du théâtre

Tu m’as retourné, ce fut notre première étreinte

 

Nous nous connaissons et nous ne nous connaissons pas

Ce soir tu danses et tu vas t’asseoir à l’autre bout de la salle

C’est une milonga improbable, black blanc beur et

Et l’Asie est de la partie

Et le Chiapas est là

et le fleuve Whanganui est de la partie

Après la tanda, la piste est restituée

à l’air, au vide qui la possède

et tu vas t’asseoir là-bas au bout sur une chaise

Il y a foule mais toi et ta chaise

Vous vous découpez, vous vous éclipsez

Dans l’espace-temps de notre regard

De si loin nous nous trouvons nous nous retrouvons

Et la première tu cours car la première tu es,

de tout temps, dans mon cœur

Et le second j’accours

à travers la piste

Et c’est notre première étreinte

Ce sera toujours notre première étreinte

 

Nous nous connaissons et nous ne nous connaissons pas

Nous avons vieilli

Et notre amour juvénile ne cesse de courir, d’accourir

Pour aller, pour marcher à l’infini

Jusqu’au noyau des existences

 

Mercredi 22 mars 2017, un tango (paroles)

Refuge

Refuge

Refuge

Ici, maintenant, aube claire, cyan et magenta

Refuge

Refuge

Refuge

Partout, en tout : refuge

Demain naitront les phrases autour de

Refuge

Refuge

Le silence s’est réfugié dans la chanson

Refuge

 

Toutes les paroles de tango étaient encore si loin

Si loin

Toutes les paroles chérissaient ton absence dans les couloirs de la Ville

Toutes les paroles de tango ne t’ont pas vue

Ne t’ont pas connue

La musique s’élançait vers toi

Avec sa manière de trouer le cœur

A chaque mesure plus grande la déchirure

 

Refuge

Refuge

Refuge

Ici, maintenant, aube claire, cyan et magenta

Refuge

Refuge

Refuge

Partout, en tout : refuge

Demain naitront les phrases autour de

Refuge

Refuge

Le silence s’est réfugié dans la chanson

Refuge

 

Non toutes les paroles de tango n’ont pas encore connu

La perfection de tes bras

Ils ont rôdé les amants dans tes parages

Ils ont vidé leur sac de solitude

Et ils te cherchaient quand tu étais là, dans l’aube claire,

Cyan et magenta

 

Refuge

Refuge

Refuge

Ici, maintenant, aube claire, cyan et magenta

Refuge

Refuge

Refuge

Partout, en tout : refuge

Demain naitront les phrases autour de

Refuge

Refuge

Le silence s’est réfugié dans la chanson

Refuge

 

Qui donc a trouvé refuge

Refuge

Dans tes bras, dans ta danse

Je suis mort combien de fois dans mes paroles de pacotille

Dans mes paroles de tango

Et toi, à l’autre bout de l’univers

Tu allais, tu dansais, déjà tu dansais

 

Refuge

Refuge

Refuge

Ici, maintenant, aube claire, cyan et magenta

Refuge

Refuge

Refuge

Partout, en tout : refuge

Demain naitront les phrases autour de

Refuge

Refuge

Le silence s’est réfugié dans la chanson

Refuge

 

Avant-hier j’avais envie de pleurer

Hier je t’ai aperçue, au très loin

Et j’ai bien vu que tu marchais

Et de là où j’étais j’ai bien vu

Tu marchais avec moi je crois

Tu fuyais avec moi je crois

La ville était à feu et à sang

 

Refuge

Refuge

Refuge

Ici, maintenant, aube claire, cyan et magenta

Refuge

Refuge

Refuge

Partout, en tout : refuge

Demain naitront les phrases autour de

Refuge

Refuge

Le silence s’est réfugié dans la chanson

Refuge

 

Et tu m’as regardé, de très loin

Du très loin tu m’as regardé et je t’ai aperçue

Aujourd’hui nous sommes des réfugiés

Nous sommes dans notre étreinte, nous sommes des réfugiés

Notre étreinte est notre refuge et nous allons

Nous allons fouiller l’univers

Dans notre fuite nous allons

Dans notre fuite d’amour nous allons fouiller l’univers

 

Mardi 21 mars 2017, Cher-e-s ami-e-s, chères amies, chers amis…*

Je vous adresse cette courte lettre pour vous proposer un « deal » que j’espère à votre avantage.

Depuis plusieurs mois je réfléchis à un mode de partage travaillé de notre travail, si je puis dire, si cette lourdeur peut mieux dire qu’un silence léger trop léger. Celui-ci, ce travail, se déroule, plus ou moins, « en secret », dans ce qui aujourd’hui fait véritablement secret, cache : lettre volée cachée à la vue de tous, pour reprendre le grand classique d’Edgar Poe, remixé par Jacques Lacan et toute une tradition psychanalytique et littéraire.

Je peux parler, en ce qui me concerne, d’une certaine confiance, bien souvent inquiétée par des trous vertigineux, des pertes en abime, d’une certaine confiance dans ce qu’il me reste à faire, c’est-à-dire à écrire. Et je peux parler aussi, en ce qui vous concerne, un à un, une à une, d’une confiance, trouée, vivante, la vôtre en propre. Aussi, ma proposition de « deal » n’a rien à voir, ou, prudence, peu à voir, avec une demande de reconnaissance, d’encouragement par louanges ou critiques étayées, sur le dit travail engagé. Ni dans un sens, ni dans l’autre, à moins que l’amitié, précisément, soit cette sorte d’encouragement têtu que nous nous exprimons, à longueur d’amitié, même quand celle-ci a sombré dans le défaut d’amitié (je pense à une expérience naguère douloureuse, aujourd’hui plus fondamentalement étrange). Alors quoi ?

Le deal est proposé à « des amis triés sur le volet ». Quelques amies donc, quelques amis. Pour lesquels sans doute une forme de dette symbolique est ressentie, dette d’amitié fondée sur les partages de vérités, les vérités de partages que propose toute amitié.

Vous travaillez aussi, « dans votre axe », et il est possible que nous ayons, de place en place, le goût de nous lire, de nous voir, de manger ensemble, de danser ensemble.

Alors voilà, je ne voudrais pas surinvestir mes capacités de réciprocité, ni même les vôtres, mais s’il y a quelque chance que nous entrions en connexion, en bonne connexion, je ne voudrais pas faire l’amer constat rétrospectif d’en avoir négligé des occasions tangibles.

Le deal est simple : je vous ouvre une « catégorie » de mon site, intitulée « Sans titre, journal », qui depuis le début de l’année se nourrit en effet d’un journal, d’un chantier de « journal », se lisant à rebours, cette forme étant aussi bien l’annonce, la périphérie que le centre et la réalisation du chantier lui-même. Nul engagement à tout lire (ouf !), vous respirez comme vous voulez à l’intérieur de cette proposition. Nul engagement à lire même, car la connaissance – l’expérience –  infuse que nous avons l’un-e de l’autre prévaut, et nous savons que certaines régions, ou certains événements de notre pensée, de notre vie, sont, de fait, adressables à tel-le autre.

Toute réaction manifestée de votre part, ou toute manifestation spontanément adressée à notre interface, fera en quelque sorte partie du chantier d’ici, sans vous engager au-delà de ce que vous souhaitez engager, votre réaction, votre manifestation, selon vos vœux – et les miens – pouvant rester strictement privée, ou pouvant être partagée sur la même étagère, à vue et généralement non vue, de mon site. Aucune pression pour « manifester une réaction » ou « agir une manifestation ». Toutefois, au bout de six mois d’expérimentation, si vous n’avez rien manifesté de, et dans, vos visites, vous sortirez de facto de ce deal.

Je vous adresse cette proposition par mail, sans lien affiché sur mon site.

Si vous êtes partant-e, je vous enverrai la même lettre sous forme d’article, à la fin duquel se trouvera le lien sur le texte d’ouverture de cette « catégorie ». Libre à vous ensuite de circuler dans les différents articles, dans l’ordre que vous vous donnerez.

Vous remarquerez qu’il n’y a pas de fonction « commentaire » accessible. C’est que votre participation, de quelle ampleur qu’elle soit, ne sera pas de l’ordre du commentaire.

Vous aurez un statut d’auteur, vous prendrez soin d’associer à chacun de vos articles la catégorie « Ami-e-s ». Cette catégorie n’apparaitra dans aucun menu et vos articles ne seront donc pas visibles aux visiteurs du site, à moins que nous décidions d’un commun accord de rendre accessible tel ou tel article, sous une autre rubrique appropriée.

Vous pourrez bien sûr à tout moment vous retirer du deal, si possible en me le manifestant (le « possible » en question n’étant que la forme polie du « souhaitable »).

Voilà. Je suis à votre disposition pour en parler si vous avez envie d’en parler. Ça peut se mettre en route dès votre réponse. Et si ça ne vous dit rien, votre simple non-réponse fera l’affaire. Il n’y aura pas de courriel de rappel !

Mon amitié,

Philippe Ripoll.

 

*petite plongée au cœur insoluble du langage, pour une re-poétisation (problématique et non axiomatique) des genres dans la grammaire.

Mardi 21 mars 2017

Mardi 21 mars, on est mardi 21 mars, 21 mars, 21, lendemain de l’équinoxe de printemps. La tablette,

écran allumé, page activée, est posée sur la table, en triangle avec deux numéros de Courrier international, plus loin une petite pile de livre du Musée de l’Horlogerie, à ranger, le casque et son fil sur le numéro grand ouvert à la page « 360°, mon cercle de poètes sans abri », initiative américaine d’un certain Parker, magazine littéraire, revue, publication régulière d’un atelier, d’un groupe d’écriture. C’est T. qui me l’a fait lire. Ça devrait t’intéresser, me dit-il. Tu l’as lu ? Non. Juste parcouru, il l’a juste parcouru et s’est dit que c’était pour moi, l’autre Courrier International est ouvert replié sur une seul page, Michelle Obama, Otan…

D. se lève. Pas de bruit du côté de T.

De la statue de marbre tendre, épuisée, brisée par la pluie, le vent, étalée depuis plusieurs semaines dans le bassin en plusieurs morceaux, j’ai sauvé la tête, la tête tranchée net, essence de la ruine, tendresse presque mièvre, romantisme blanc, que j’ai posée sur le piano, sous la lampe-casque grise.

L’atelier d’écriture c’est mardi prochain. J’imagine une séance dans une école, à partir des Vagues de VW. Un même lieu, six enfances reliées.

Je pourrais très bien ne pas parler d’hier, avant-hier.

Une logorrhée dans le silence ? un tournoiement d’images, de dires, de cris, un théâtre, un film, une performance ? un moment de vie archi privée…

Si dans ce mouvement-là, de ce matin tardif, presque huit heures, je peux déplier, montrer, suggérer, replier, circuler dans l’intimité généreuse de nos deux êtres, y présenter le tragique, lui restituer une philosophie, la philosophie partagée à l’intérieur des événements singuliers de cette maison, que nous nous apprêtons à quitter, si, sans la violo, sans la violence du viol, sans effraction, mais avec le goût pour une transparence, c’est-à-dire une universalité, une universalité : non pas un ordre de pensée et d’agir déclaré tel, mais une pensée et un agir ouvert, adonné à la vérité partagée, c’est-à-dire plutôt, au partage de vérité(s)…

D. dans la cuisine écoute un extrait du débat d’hier, que nous n’avons pas regardé, les voix de Macron et de Le Pen, à distance, débit assuré de Macron, lourdeur de Le Pen.

De quel universel parle cette maison – qui a décliné le débat d’hier soir ?

Avant-hier, dimanche, au lendemain de la belle milonga au Magic Mirror…

 

Pour mémoire : Jean-François bayart, sur France culture

« Le repli dans la mondialisation

La mondialisation, cette ouverture, peut-elle engendrer le repli ? Jean-François Bayart, politologue, explique comment le national-libéralisme profite aux riches au détriment des populations dans son ouvrage L’impasse national-libérale : Globalisation et repli identitaire (La Découverte). »

 

Sur la question des noms, à rendre publiques, ou à préserver. Prendre les noms de l’entourage comme des noms de personnalité, et travailler leurs régimes de visibilité publique de la même façon, sur la même corde raide qui la sépare de l’intrusion dans la vie privée. Vie privée et propriété privée, est-ce la même chose, le même ordre ? Et si oui, comment échapper à l’ordre de la propriété sans tomber dans le totalitarisme, le communautarisme, la transparence fasciste, la propriété commune annexée par ses (mot qui manque toujours, qui m’échappe toujours, et c’est Richard III qui vient l’incarner alors et me le rappeler, c’est :) usurpateurs ? Car toute propriété commune appelle ses usurpateurs. La propriété commune est elle-même une usurpation. Nous penserons une nouvelle civilisation sur les cendres chaudes de toute propriété, privée et collective, de tout « bien » ramené à l’ineptie de la propriété.

Samedi 18 mars 2017

D’abord s’asseoir correctement. Correctement. Détaillez correctement. Siège un peu trop bas, un peu trop mou ? Compensez, coccyx ancré, torse léger, taille avalée, sans que l’effort musculaire envahisse votre esprit. Faites en sorte que le corps se souvienne.

De quoi le corps se souvient-il ?

De quoi se souvient-il d’hier. De quelle lourdeur, de quelle mélancolie, le corps ? Un abattement, en corps.

Et aujourd’hui, dans la tempête ? et dans la tempête, le visiteur félin, dans l’encoignure nord du jardin ? quel dialogue des corps, entre espèces ?

A quel désagrément de la vie entre hommes je prêterais le flanc ? L’inimitié de T. est-elle ancrée dans une figure dont je suis le dépositaire ?

La question est la même pour la séquence politique que nous traversons. L’inimitié générale. La haine, seul véritable combustible politique en ce moment.

 

Le langage ne souffle pas à la même vitesse, de la même force que la tempête du jour. Il ne souffle apparemment pas du tout, il enregistre comme un vieux greffier tout poussiéreux la fougue juvénile de la terre.

Il répond aux sollicitations de sa compagne, une femme que le souffle, mécanique (mon masque) et naturel (le vent) a importunée. Il dit, il puise maladroitement dans le sac de phrases du petit matin. Le corps, balourd, le précède en le gênant, comme un serviteur contreproductif, ou il le suit de trop près, en se mettant dans ses jambes.

Hier matin, le langage s’ébrouait dans les vagues de VW. Il était dans l’enchantement-enfantement de lui-même, du monde humain toujours au bord de l’anhumain. Emotion continue, émotion continue, chez VW, émotion continue, marche, marche, comme au tango marche inépuisable des phrases. Nous entrons, toujours nous pénétrons dans le monde physique de l’esprit, de ses représentations, la conscience corporelle est permanente.

L’a-t-on déjà vraiment lue sous cet angle ?

Pas forcément le temps, la capacité, de chercher. Cherchez, vous, cherchez, si je peux me permettre de vous suggérer quelque chose, au cas où vous soyez en attente d’une tâche, à faire. Ou en attente d’une vérification de ce que vous éprouvez, à l’instant, à notre contact.

 

L’immédiat, le nid de l’immédiat, offre une totalité de monde, chaque chose, chaque manifestation est une réserve, l’immédiat (fournir les coordonnées, non, laisser paraître, laisser s’inscrire les coordonnées, du moment), l’immédiat est une immense médiathèque, chaque objet, chaque série d’objets, matériels, immatériels, offre son monde, son histoire, beaucoup croisent ton histoire à toi qui inscrit mot à mot les volutes de l’instant dans son registre, mais nombreuses sont les choses qui ont volé et qui volent dans des histoires parallèles, chez d’autres narrateurs, ainsi que chez aucun autre narrateur.

Petit film de l’environnement qu’est l’immédiat à cet instant t.

Voilà c’est fait. Éventuel objet de travail.

 

Tu veux un café ?

C’est l’heure de suspendre, dans le même environnement, dans la même énergie continue, cet ici et maintenant, cette médiathèque de l’infini.

Mercredi 15 mars 2017

Sons nocturnes. La tuyauterie du chauffage, les intestins, cliquetis. Pas de présence animale dans le grenier, sons mécaniques irréguliers. Présence fantôme, on tend l’oreille, bruits externes, bruits internes, non, pas de fantôme.

Tu as été calme cette nuit, tu ne t’es pas agitée, tu ne t’es pas réveillée je crois, ou alors vite rendormie. Je crois. Peut-être diras-tu autre chose au réveil. Ce n’est pas une lettre. Je n’ai pas relu ma lettre d’hier, je crains ne pas pouvoir te l’envoyer. J’aurais moins de souci à te faire lire ceci, qui ne t’est pas adressé, quoique tu y sois, et peut-être plus entière qu’hier. A cause de la mauvaise nuit dernière j’ai pris un cachet hier soir, je me suis quand même réveillé, très tôt, et pas rendormi, quoique calme. J’ai dansé, j’ai aimé. Tu n’étais pas seule cette nuit. J’ai revu V. de Nantes, j’ai vu une inconnue, j’ai vu C., que j’ai congédiée lorsque son étreinte est descendue aux reins, j’ai eu la douceur des baisers effleurés puis à pleine bouche à la fin d’une tanda, et je t’ai eue à nouveau dans les bras, nos individuations amoureuses sont des harmoniques d’une voix sans frontière. L’homme ne court pas après son bonheur, ni la femme, l’un et l’autre courent l’un vers l’autre, pour franchir le mur de la satisfaction.

L’ordre de la satisfaction et de la punition est un registre d’illusion, nécessaire au registre de l’individuation. L’individuation est nécessaire à la toile de la danse, à la mathématique des formes, à la mathématique de l’amour, mais elle n’a rien d’un accomplissement, d’une fin.

L’idée de fusion n’accomplit pas l’au-delà de l’individuation. Fusion signifie seulement un autre degré d’individuation, deux individus fondent en un, en un individu, individu reste l’horizon de leur fusion. La vérité est plus orgiaque et plus dénouée que cela.

Deux êtres qui s’aiment font l’expérience non de leur fusion à eux, individus, fusion en un pâle individu de l’amour, de leur amour, non, deux êtres qui s’aiment, avec l’insistance, la même insistance que l’univers met à être univers, font l’expérience d’une unité prodigue, donatrice. Ils regardent leur littérature passée, une considérable anthologie et s’engagent dans la littérature non encore parcourue, celle de leur relation dansée, dans la médiathèque futuriste, qui archive en inventant, invente en archivant – l’amour qu’ils déchiffrent, en allant, en marchant, au fur et à mesure de leur danse, dans la salle de danse, dans telle région de danse, leur galaxie chorégraphique au sein de la médiathèque.

Est-ce fuir que de laisser libre cours à ceci, une hémorragie de langage doux, est-ce fuir le prosaïsme de nos existences malmenées en France 2017, aux Etats-Unis 2017, en Turquie 2017, en Europe, en Inde, en Chine, en Afrique… Est-ce fuir la réalité haineuse, l’avarice de l’humain qui ne cède plus rien au non-humain ?

Est-ce fuir la consomption générale de nos forces, de nos richesses, lesquelles dépérissent, étrangères à elles-mêmes ?

 

Est-ce fuite devant la maigreur de mon existence, de notre existence à tout deux, à nous tous toutes ?

Lundi 13 mars 2017

C’est inerte, c’est passif, c’est habituel, c’est humain, c’est pauvre, sans imagination, c’est fatigué, c’est diary, c’est le petit potin, la petite popote, et soudain lorsque se lèvent les yeux c’est une créature blanche, assise dans le vert, loin en face et soudain bondit cette forme blanche et détale dans l’oblique. Seules la poésie ou la vie abrupte interceptent cela, se nourrissent d’un tel événement.
Ni Enfances ni Dieu fait des maisons sur terre ne font les titres, le titre du texte, de la séquence écrite sous la commande de D.
De même qu’une feuille morte tombe près du tas de bois dans l’herbe, et que de cette feuille, on dirait, surgit un moineau, qui fait le trajet inverse de la feuille.
Je lis Les vagues, de Virginia Woolf. J’ai lu, à mon petit groupe d’écriture, la nouvelle, de larges extraits de la nouvelle Ce qui n’a pas été écrit. C’est seulement à présent que je comprends, je veux dire que je sens la limpidité de son cerveau, de ses phrases cerveau, un cerveau tendre, poreux, réactif au moindre frémissement de son environnement, un cerveau chair. Ce n’est pas « intellectuel », VW, c’est le sensible à l’état pur, c’est le corps féminin noué au corps des mots, dans la corps des mots.
Virginia Woolf est je crois l’évènement de notre rencontre, D. et moi. On se lisait des nouvelles, comme on se lisait les dialogues de Claire Parnet avec Deleuze dans sa 2CV.  Mon admiration alors mettait beaucoup de mystère, beaucoup d’incompréhension dans les phrases que je lisais et relisais. Je ne déplore pas du tout cette époque d’incompréhension têtue qui a perduré jusqu’à,  jusqu’à hier. La limpidité d’aujourd’hui est l’événement qui explique l’événement que fut notre rencontre sous le signe, sous l’aile de Virginia Woolf, il me fallait, il nous fallait ? la découverte, la pratique du tango pour ouvrir cette limpidité. C’est ce que je me dis, pensant en même temps que cela pourrait être vraiment mal compris, encore surchargé de vanité.
Il ne s’agit pas du tout de comprendre enfin quelque chose aux femmes, selon l’expression idiote qui entretient chacun, chaque genre dans son grotesque, dans son avarice respective.
Juste comprendre que ce que j’ai à raconter, à éclaircir, à fredonner, c’est cette histoire d’amour à l’époque de l’avènement, de la pluie, de l’averse, du féminin, cette relance anthropologique qui lui est liée, et le tournant écologique est un épisode, un épisode ? de la reconsidération intégrale de nos cultures amoureuses, de nos façons d’aimer, et donc de manger et d’apprendre et d’agir.
Tout peut être raconté sous cet angle-là.
Tout, tous les récits peuvent être repris, et re-sculptés depuis ce constat, depuis l’évènement de ce constat.

Samedi 11 mars 2017

Tu as écrit quelque chose, quelque chose, tu n’as pas écrit des stickers, les stickers verbaux qui font l’âme courte de facebook, tu as écrit quelque chose, comme il arrive parfois qu’on y écrive quelque chose et que ce quelque chose ne soit pas seulement une opinion un peu plus écrite que le flot des opinions stickers qui font l’âme courte de facebook, en cela conforme à l’âme courte de ses créateurs qui ont eu le génie de rencontrer l’âme courte des foules mondialisées, tu as écrit quelque chose, et tu as recueilli des « c’est beau ce que t’as écrit ». Tu as écrit quelque chose, un exercice d’admiration, comme il est coutume d’en faire en littérature, ce que tu écris sur facebook a, sans le crier sur les toits, une vocation littéraire, un écrivain reconnu like souvent tes dires écrits, tu es comédien, tu es sensible, sensible, délicat, vrai, tu aimes ton métier et tu accèdes ou désires l’accès à la littérature en empruntant le cours d’eau qui file entre les deux, et, ici, ton exercice d’admiration porte sur les sportifs, les grands, et les grands sont pour toi ceux qui se relèvent des causes perdues, et tu cites tes exemples, ce n’est pas une métaphore de circonstance, tu suis l’actualité sportive, tu as une culture sportive. Et tu dis que les sportifs sont des philosophes, et ce sont dis-tu des philosophes existentialistes, et deux noms étayent ton propos, Sartre et Camus, tu dis surtout, surtout tu dis que ça t’a aidé, toi, dans ta vie, d’avoir des exemples comme ça de dépassement de soi, que tu es redevable de gens comme ça pour ne pas avoir abandonné ton métier de comédien, je redis de mémoire et ça se déporte sans doute dans autre chose que ton vrai. Te lisant, je lisais aussi l’autre face de ta parole et l’inéluctable hommage aux ratés, à ceux dont les désirs et les ambitions auront été balayées par l’existence, et deux autres noms pour étayer la face obscure, Beckett et Cioran par exemple, ou Dostoïevski et Melville par exemple, et le nécessaire pour moi exercice d’admiration pour la non victoire, la têtue non-victoire de l’humain dans la croisière, dans l’Iliade, dans l’odyssée de son existence et le nécessaire hommage aux perdants qui seront toujours la condition nécessaire des pâles victorieux, des étroits victorieux, de la pusillanime pensée de la victoire, et sortant de ces hommages qui aident soit le perdant soit le gagnant à surmonter sa défaite ou sa victoire, j’ai ici envie de rendre hommage à une danse de nous cherchant la nouée de perfection et de débilité, de connaissance extrêmement élaborée et d’inconnaissance de fond, car notre tapis de sol, notre parquet, notre marquetterie est un tissage de ces deux-là, alors oui, j’aime la respiration rapprochée de ta parole d’enfant et j’aime lui associer cet hommage à ceux qui, bien concrètement, de leur propre chef ou du chef d’autrui jusqu’au bout semble-t-il perdront la guerre de l’existence. Nos regards, en dansant, ont quelque chose de lavé, nos visages, en dansant, ont juste ça : un sourire de contact. Le grand sourire.
Nous ne nous connaissons pas suffisamment pour que je t’envoie, pour que je t’adresse une telle réponse, dans cet orage de flux des âmes courtes, mais tu es là, bien présent, au bord de la fiction où je porte ton double. Désormais la lecture, la danse de la lecture nous échappe, et nous sommes déjà dans d’autres bras, dans d’autres contacts, l’un et l’autre.

Vendredi 10 mars 2017

Mots « Mal vu mal dit » mal pas vu mal pas dit mots pas mots en corps mal mu mal tu si se glisse quelqu’un d’autre, avec ferveur si avec la même ferveur se retire quelqu’un d’autre si les simagrées de significations cessent si la quête cesse ni déçue ni oubliée si ces récits ont lieu si improbables mais. Ces mots-là ne disent plus rien ne te disent plus rien j’attends que D. se lève j’attends que mon mal cesse j’attends que le fils parte j’attends cet après-midi à la Fabrique des Savoirs j’attends le soir qui se déroulera à ladite fabrique j’attends que ces mots passent et laissent la place à ceux qui sont derrière.
Tous mes récits prennent place ici, mais un mot seul ôte la clé de la place, un mot errant : le mot ordre. Le mot ordre non seulement ferme la place mais empoche la clé et s’en retourne ou bien se poste là comme ça, pieds comiquement écartés, gardien fou, comme le jeune homme noir que j’ai vu au centre de détention de Caen, jambes immensément écartées, bras immensément croisés, au milieu de nous qui avions passé un bon moment, peut-être un de nos meilleurs moments.
La question de l’ordre ne se pose pas quand une puissance survient. Cette puissance survient dans son ordre à elle.
Les mots d’ordre, les commandeurs d’ordre sont de pauvres âmes stressées qui ont besoin d’être rassurées. Les fascistes sont de pauvres âmes stressées qui ont besoin d’être rassurées, les manipulateurs d’opinion sont de pauvres âmes qui ont besoin d’être rassurées, Marine Le Pen a besoin d’être rassurée, d’où provient sa force de nuisance.
Je suis son ennemi et en tant qu’ennemi le seul à pouvoir la rassurer vraiment.
Ne pas vouloir du mal à son ennemi voilà la clé de la joie et de la lente reddition des ennemis. Reddition ?
Ce n’est pas parce que tu dis n’importe quoi, ici où tu peux dire n’importe quoi, ce n’est pas pour ça, ce n’est pas pour autant
Les mots, la confusion tombent
Quel vol gronde dans mon ciel
Mon n’est pas un possessif, mon est un territoire
Le ciel de Mont Saint Aignan, le 10 mars, à 6h30 heure locale.
Quelle que soit ma situation, de confort ou de ruine, j’écris, je vole un coin de table, un coin de paix et j’écris. J’écris n’importe quoi, j’écris, j’écoute l’immédiat, le branlebas du camion poubelle, une couleur de l’aube, j’écris, j’écris n’importe quoi, quelle que soit la paix, la guerre, la liesse ou le drame où je me trouve, j’écris, je dévisse les attaches immédiates, le malfaçonnage de tout mon confort ou de tout mon drame, et quand plus rien ne peut se prétendre raison, raison, effet ou cause de, du mot résumé de cette petite longue histoire qu’est moi, alors j’écris.
Actuellement c’est sur une tablette, dont l’écran éclaire  le clavier séparé, c’est bientôt le jour.
Même si, comme je danserai toujours en-deçà de ce qui devrait danser, j’écrirai en-deçà de ce qui devrait s’écrire, j’écris, et la page, une page se lève, comme D. est en train de se lever, elle a dormi au deuxième, comme la nuit dernière, à cause de ses insomnies, à cause des miennes, à cause de, quelque chose se lève, dans cet ordre-là que je ne connaitrai jamais que par contact aléatoire, une sexualité et une pensée de contact aléatoires, aussi vrai que je vous parle. C’est une séance qui m’est bien utile, bienfaisante, les mots semblent vouloir la partager, cette séance, mais si un partage existe c’est de ne pas se vouloir comme partage, ce qui est seul ici, impartageable, inéchangeable, se partage de place en place, de temps en temps.
Pourquoi le mot poète réapparait-il dans une force anthroposcénique en dehors, en ennemi même, du cirque absurde, de la confiscation tous azimuts du mot par les grotesques sociétaux du jour. C’est un fait, le mot réapparaît, incontestable, par la bande, une bande passante ici par exemple, tous ces ici mineurs, invisibles qui voyagent dans les cœurs solitaires ouverts à l’étreinte, et quelle étreinte.

Jeudi 9 mars 2017

Le jour pèse. Une phrase suffit, grise, étroite.
Les monstres d’une vie vécue, ils  font démonstration d’eux-mêmes, comme le personnel politique en période d’élection.
Si cela meurt demain, quel résumé donner ?
Résumé, titre, pour une très longue œuvre – de toute une vie.
Une petite voix, toute fine, à peine audible, dit cela précisément, qu’au moment où tout décline, où déchoit l’invitation à vivre, et se verrouille la détermination dépressive, et s’emballe la mécanique des tristesses, elle danse sur son appui, la joie, et le sens danse dans sa mise en œuvre.

Mercredi 8 mars 2017

L’écran avale, l’intelligence externe avale, l’avidité virtuelle avale, elle avale le chant d’oiseau juste avant l’aube, elle avale, elle avale.
Prendre soin du matériel avale.
Notre domaine de solitude s’est considérablement agrandi, mais nous ne le savons pas, nous croyons le contraire, nous croyons communiquer.
Ou bien nous croyons être seul et nous ne cessons d’être communiqué, et par conséquent de communiquer.
J’ai essayé de réinitialiser la tablette, elle n’a jamais voulu. J’ai installé un antivirus au pc, internet explorer ne veut pas s’ouvrir, j’ai configuré Mozilla, il y a aussi google chrome… Je me suis occupé d’un doodle.

Les fascismes pointent leur nez, s’installent dans les esprits, fascismes viraux.
Macron, sorcier de la rationalité délirante : le calcul délirant.
L’esprit de droite : face à lui-même, tel qu’en lui-même. De sa pondération, de sa modération à sa méchanceté foncière, une feuille de papier à cigarette.
Dissolution des esprits de gauche.
Nouvelle discipline entre histoire et anthropologie, avec philosophes, sociologues, économistes, neurosciences historiques.
Placer l’histoire au centre du futurisme de l’interconnexion généralisée.
Au bord de révolutions majeures ? de destructions majeures ? d’autodestructions sans précédent ?

 

On aura beau être avalé, on ne se laissera pas digérer comme ça.  Les points d’obscurité dans ce que tu dis sont tes lieux de résistance.

Mercredi 1er mars 2017

Se passe-t-il trop de choses ? La littérature t’éjecte-t-elle ? – tu es incapable de laisser couler l’évènement dans des mots simples, justes, prosaïques – aimants mais sans s’aimer eux davantage, la vraie littérature est celle qui s’aime pas plus que le réel, pas plus que l’intégrale de l’être dont le langage – sa carriole – est composante régionale.

Il faut pourtant aller vite, très vite même si ultimement une œuvre exige à l’existence – exige vient ici occuper la place de aspire – exiger à ? tiens, la volonté pulse…

 

Au centre il y a scène d’amour recouverte par une douloureuse et cocasse et sublime rhétorique conjugale et une de ces trames familiales qui voudrait par jeu vous serrer dans son gouffre, et au centre il y a le tango qui agite, secoue l’ontologie.

Mais au centre aussi – toujours décentré le centre – au centre aussi il y a la prison, et G. qui irradie. Et autour de lui une réalité, un gouffre, la vie d’une communauté, et dix œuvres, et une poétique de nos regards. Demain 2 mars en est le centre.

Au centre, il y a l’atelier d’écriture maison, hier, c’est Christine Angot, La petite foule, qui dirigeait les opérations, d’une main de maître, même si j’ai tremblé, tellement la proposition semblait impossible aux participantes et pants, une si belle inquiétude partagée, joie du langage en travail partout sur la table, sur les visages qui s’y reflètent, dans les corps assis qui dansent.

Il y a Elbeuf, la Fabrique, pour la couillonnade bienpensante du Printemps des poètes, mais témoignage de nos ateliers « normandi®e » autour de l’expo du studio Edeline et de l’œuvre de Patrice Lefèbvre, un témoignage repris comme flambeau, petite lumière par une comédienne et un –dien, qui aiment, qui écoutent, qui passent, transmettent les vacillations du sens écrit.

Il y a le centre photographique, en pleine reconstruction, une histoire d’amour de l’image, une vie, une vibration, des corps, des regards.

Il y a DUUU radio, Simon et Simon, et Loraine, et Beckett au centre : compas planté aux sources qui échappent.

Je crois même que si les récits, les dénouements, tardent à se glisser ici, la simple orchestration des phrases liminaires, des portiques d’entrée de chaque évènement s’entend et fait, sans le baratin habituel des poètes zombies, fait poème, imperturbable prosodie, avec le son de la Westminster derrière.

 

C’est que chaque séquence doit être écrite avec les troupes concernées. Le propos n’est pas de trouver inventer une unité à partir de la supposée unité de mon individu, nous avons à avérer une unité qui file, qui tisse son être à travers nos individuations.

Qu’est-ce que nous écrivons ensemble, et par ensemble, j’entends, nous, humains séparés par les barres de l’individualisme mais j’entends aussi nous, les animaux, nous les flores, et nous, et nous la puissance mécanique, nous, électromagnétiques, qu’avons-nous à écrire, à traduire, depuis nos postes de libertés alternatives, de détentions cycliques, depuis l’une de nos localités, depuis l’une de nos origines, et par origine j’entends création, j’entends capacité créative, quand bien même créer est recyclage toujours, et infatigable.

Est-ce que vous voulez bien co-raconter nos joies et épreuves, ici, provisoirement ici, si ici pour vous résonne comme une milonga sacrée, où chacun se montre, s’expose, dans une beauté qui échappe à qui voudrait la posséder ?

On entend un certain nombre de oui, les voici.

Mardi 21 février 2017

Des vies toutes et beaucoup d’entre elles passées à retenir le regard, capter l’attention, obtenir reconnaissance.

La condition de mon existence est détenue par l’autre.

Vie toute soumise.

Les Soumis, à commencer par les Artistes, les écrivains, les musiciens.

Soumis, les politiques, soumis les Grands, argentiers et autres manipulateurs de reconnaissance.

Combien de ces tout autres vies passées à fuir, à se protéger du regard de l’autre, occupés à le laisser passer son chemin ?

Ou bien occupés à composer, à danser avec ?

Alors et seulement alors, l’autre est un sujet de relation, de composition partagée et non une condition pour l’existence du sujet – c’est-à-dire une domination, une entrée dans le cycle impérissable de la dominance et de la dominée, domination et soumission, jeu de rôle toujours interchangeable.

 

C’est le deuxième jour où prévoyant d’écrire fluide le récit dépouillé de ce qui arrive, en mode dénouement, le récit dénoué, le dénoué du récit, horizon d’attente… et, en attendant, précisément en attendant parce que le dénoué, un tel dénoué ne se présente pas, quelques idées, quelques notations, utiles par ailleurs.

Lundi 20 février 2017

La négative, la phrase négative, la phrase faille, la phrase faute, un berceau de mort ? une chute de berceau ? un son filé, un gazouillis, une récitation dans une autre langue, un animal, clairière, matin, étendue d’eau, miroir ouvert au cœur de la forêt

 

Il est serait a été sera impossible d’écrire un journal, un roman, un poème, un théâtre, un essai, quoi que ce soit.

A la question Que s’est-il passé ?

A la question Qu’est-ce qui a été fait ?

A la question qu’est-ce qui a été vu ?

A la question qu’est-ce qui a été remarqué ?

A la question Qu’est-ce qui a été décidé ?

A la question Qu’est-ce qui s’est raconté, depuis que nous nous sommes absentés, ici

Comment la première personne peut-elle prendre le relais, comment la variété des premières personnes peut-elle se faire entendre, devant la variété des deuxièmes, des troisièmes, singulières et plurielles, les questions de grammaire ont-elles la fonction rédemptrice qu’on leur sent ? Rédemptrice ? Plomb du mot pour colorer l’aérien de la chose.

Avoir lu l’Innommable devant une assistance vraiment présente, il n’a pas levé les yeux de sa tablette, sauf au milieu pour réclamer l’extinction des lumières, certains d’entre nous sont entrés, certains d’entre nous sont sortis, sont arrivés à l’heure, sont arrivés en retard, certains d’entre nous ne sont pas venus. Nous étions les yeux fixés sur la tablette, suspendus au déroulement hypnotique précis du poème, du roman, du geste philosophique de Samuel Beckett, et quand nous avons rouvert, levé les yeux, nous avons été surpris de constater que nous n’étions pas tous partis comme on aurait pu presque croire, tellement l’épreuve pouvait sembler insurmontable, non, nous étions presque plus nombreux quand les lumières sont revenues.

Après avoir lu, écouté, entretenu la voix, la région de voix, comme on dirait région d’univers, moment d’univers, où des hommes, des incandescents, arpentent, inventent, trouvent, balbutient, gémissent, ressassent une première personne, ni singulière ni plurielle, juste entre les deux, une solitude impossible à accueillir comme solitude – d’un et de tous, qu’en est-il du poème réel ? Est-ce que ça a fait du bien, d’entendre, de faire entendre, de découvrir, de faire découvrir une invention de voix au lendemain de la seconde guerre mondiale ?

Est-ce que ça nous a fait du bien, cette voix, ce génie au plus mal, au pire, cette parole, cette embarcation dans l’hypothèse du pire, de l’empire du pire ?

 

Suspension temporaire du jugement

Suspension temporaire de je

Suspension temporaire des formes d’usage

Suspension temporaire des sentiments

Suspension temporaire des idées

Suspension temporaire des habitudes

Que se passe-t-il ?

Une suspension, un lustre suspendu : comment nous éclaire ce que nous suspendons ainsi ?

Dans une pièce de Beckett, un des Fragments de théâtre peut-être, il y a une histoire d’interrupteur, de circuit qui s’ouvre, se ferme, connecte, déconnecte.

Nos suspensions éteintes, nos suspensions allumées ?

Nous, la dernière personne, pas encore inventée, ni singulière ni plurielle.

 

Maintenant, dans ce paysage moins abstrait qu’il ne paraît, maintenant si je reviens, avec toi, avec lui, elle, eux, vous, et cela, la première personne de cela, aussi, si cela revient dans un de ces moments qui peut être soit une fin de nuit, soit une aube où se lève, se co-lève une infinité amie de mondes, qu’est-ce qui se dit, qu’est-ce qui s’exprime ?

Ce sera peut-être possible de raconter-déposer le roman de ce qui arrive, par bouffée réelle, avec la contiguïté de nos lieux, et le flux interruptif de nos échanges, en vrai, sur Facebook, par mail, par téléphone, par pensées aimées entre nous, la contiguïté de nos silences…

A l’intérieur d’un poème, par exemple le poème présent au-dessous et au-dessus et autour, tout autour d’ici,

au beau milieu de cette galaxie la petite flotte de récit, depuis le club ado Jean Vigo de Gennevilliers jusqu’à la galerie du centre photographique de Rouen et lendemain d’Innommable.

Si un effort est fait pour non pas raconter de plein de points de vue, pluralité toujours soumise aux diktats d’une grammaire déchue, mais d’un tout autre point qui expérimente le voyage, la métamorphose, la recomposition d’une langue traverse des langues et des corps, alors notre nouvel anthropodécentrisme – s’il y a un espace pour penser aimer un art, cet art-là – est à portée de toute main.

Alors je peux être heureux, trace de vieux monde dans l’œuf encore incertain.

Au fait, de quoi te nourris-tu, maintenant ?

Mardi 14 février 2017

Un poème bienvenu pour aujourd’hui, jour de brise, de richesse étale des significations, des liaisons et déliaisons d’émotions et d’algorythmes, toute ma vie au pied de ce poème, comme au seuil de la porte.

L’homme quelconque, est-il écrit plus haut, et sa tendresse car il lui faut être tendre avec lui-même c’est-à-dire avec son sentiment d’échec, avec son désir d’échec, avec sa réalité d’échec. Si nous ne nous composons pas une amitié profonde avec ce que nous sommes, avec ce que nous aimons, avec ceux, celles que nous aimons… oui, une amitié seconde, un amour second venant relayer les impressions d’amour qui s’agitent en première ligne, si nous ne cultivons pas ça, hommes quelconques, hemmes, hemmes, hemmes quelconques, hemmes, hemmes, nous sommes des hemmes, si nous ne cultivons pas la tendresse, nous devenons les armes de la mort et de la destruction. Avec qui, sur quel réseau partages-tu ces phrases ? Avec personne. Sur nul réseau. Que les agités se désagitent, ils voient leur échec, ils n’agitent plus leur échec, ils tombent, ils tombent, et la tendresse de ces phrases les remet sur leurs autres pattes d’aimants. Voilà le brouillon du poème dont à peine je vois le pas, le seuil. D’ici samedi, tourner dans l’Innommable, cette langue de l’autre, de l’autre, de l’autre…

L’homme quelconque est-il écrit plus haut, et son sentiment d’échec, son intimité d’échec : le voilà le trésor, l’outil, la voilà l’arme devant le Grand Echec doctement et sauvagement programmé par les Victorieux.

 

Samedi 4 février 2017, Miettes de l’enregistrement de l’Innommable à la radio DUUU

Comment l’autographe Beckett se propulse dans la fiction puis dans la défiction – simple description de ce qui a lieu, en effet, par résonnances crâniennes.

La lecture de l’Innommable, en trois jours, dans le studio poreux de la radio DUUU perché au quasi dernier étage du Théâtre de Gennevilliers, vitrage laissant passer vue et son de la ville.

Je me suis laissé guider par le texte, il m’a emporté là où il voulait, là où je pouvais le suivre. J’espère que mon histoire, ma formation, mes résidus n’ont pas trop interféré avec sa singularité. Le vertige méthodique m’a été familier. La place vide du sujet et les puissances de transferts qu’il met en œuvre, des moi à la place de moi toujours, l’autre interne, à la lisière de l’autre autre – le féminin dans l’opus beckettien s’obtient par scissiparité, en quelque sorte, jusqu’à ce que, de l’intérieur, quelque chose de l’altérité féminine s’avère. Evénement de Oh les beaux jours, événement de L’Image. L’Innommable s’arrête à la porte du féminin, vraiment.

Est-ce que je n’ai pas pris trop de place dans ma lecture ? Les auditeurs ont-ils de quoi danser eux-mêmes avec le texte dans leurs cavernes à eux, à elles ?

Emotions incroyables en cours de lecture liées à la physique du texte, l’écriture de l’Innommable est une performance qui a pour sujet l’ininterrompu de la voix, la littérature comme suprême Addiction, oxymore permanent de Voix et Silence, et en effet la qualité recherchée du silence libérateur s’obtient à l’intérieur même de la voix des mots, voie et voix bien sûr même axe horizontal et silence vertical axé, le graphe acoustique de l’enregistreur dit une des grandes (vérités) comédies du texte.

Ce fut un exercice de lessivage.

Sentiment de limpidité, à présent, qui ne durera pas, profitons-en.

Jeudi 28 janvier 2016

Un an, presque jour pour jour. Pour mesurer ritournelles et événements, suspens et immobilités, travers et fidélités.

Au moment de la dire, une hésitation sur la date, jour mois année, une micro-hésitation, je pense plutôt au mois de novembre et 2016 arrive comme après la lancée d’un disque de loterie. Contact avec l’universel, temps égarés les uns aux autres et unité, densité infinie, bref dieu au cœur de ce mouvement d’hésitation – un dieu toujours assisté de ses savants athées. J’entre ici dans une salle très ancienne, la tradition demeure reine chez les adolescents de la modernité.

Le mot tradition vient de la roue folle des chiffres. Ici la roue s’arrête aujourd’hui à 28 janvier 2016, veille d’une performance Maïakovski à Troyes (sensation-Klebnikhov), lendemain d’une merveille, d’une conversation avec un danseur de tango, enseignant de tango, allemand parlant un très joli français (adjectifs paresseux mais caressant ils mettent du carburant dans le véhicule de la phrase) et avec G. –j’ai du mal à me passer de son nom, la poésie des noms nous a été enseignée par le poème-roman Proust, mais moi je l’éprouve, même grossièrement, dans un irrépressible désir de noms propres existants et dans une irrépressible incapacité à les fictionner, incapacité à être dans une invention de nom, à la louange du nom – il y a un manque, une lacune, une dépression de croyance, je ne peux pas m’engouffrer dans un roman, c’est dans la réalité que je m’engouffre, en dansant avec les noms qui me préexistent, les écrivains que j’aime ne sont pas des fabricants de fiction.

À quel point la micro-hésitation sur la date renforce l’horloge réelle, une flèche, irréversible. Nous sommes bien le 28 janvier 2016, selon notre calendrier, et quel jour selon le calendrier musulman ? et selon tout autre calendrier ? – un goût pour une variété de langage, pour la variance et l’invariance du réel.

Paragraphe curieux, musique contemporaine, autoréflexive, ennuyeuse ? Et l’expérience de la danse dans cette musique ? Je n’ai encore rien dit de G., rien dit de Dominique, ni de D., qui pourtant sont les anges de cette danse, nous disons anges pour corps, nous disons anges pour parler de leur corps amoureux, nous disons anges non pour les séparer connement de leur sexe et de leur transpiration mais au contraire pour les présenter dans l’esprit de leur corps et de leur transpiration.

Juste recopier ce qu’on s’est dit. Rien de fracassant, mais tout en vrai et avec, on le sait tous les quatre, une porte entrouverte, juste un filet, qui invite à l’ouverture, toujours plus grande, sur ces drôles de salles de bal que font, qu’occupent nos pensées incarnées, et je dis pensées dans son sens soft : juste une vie avec des mots sans jamais arrêter le mot au mot – rester un réaliste à l’écart de tous les nominalismes, alors même que nous sommes engouffrés dans le règne nominaliste, une bio-numérisation intégrale.

Et je n’ai pas encore parlé de Dominique, de G., de D., ni d’A., témoin ardente du carré que nous avons composé, esquissé hier.

Le mot maestro n’a pas été prononcé. D. est un « maestro » – amusé par le mot mais intransigeant sur la chose. Il a une vision anthropologique du tango. On sent la philosophie allemande autour de lui, une longue expérience de la variété conduit à la réduction en principes essentiels, à une pensée, une biomécanique en amont de toute figure, de toute figuration qui fait que nous serons, que nous nous verrons, que nous nous avèrerons sur une piste de tango.

Je parle, en le découvrant passionnément, du tango, sans pourtant désirer m’intégrer, m’inclure dans une tribu de tango. Dans ce temps de parole où je ne fais qu’appuyer sur un bouton bienveillant – je me laisse parler, c’est tout, dans cet espace où tu es là, qui n’est jamais « mon » espace, ni « le tien », un espace où tu ne cesses d’être présente, ni ne cessent ceux que j’aime d’y être présents, et jamais « autour de moi », jamais, juste ceux, celles que j’aime, présents comme acteurs, personnages, auteurs, danseurs, créateurs d’altérité concrète. Danser est une création d’altérité concrète. J’admire l’histoire sociale, populaire de cette danse que je découvre peu à peu – je ne me précipite pas pour autant, comme un amateur passionné, sur la masse d’informations, de connaissances que le monde du tango réclame pour être abordé en connaisseur, je ne vise pas du tout à devenir un connaisseur du tango, ni peut-être même un « danseur de tango », je ne voudrais mener personne en bateau, juste dérouler scrupuleusement le tapis de réalité qui se présente grâce à la rencontre avec le tango, juste ça.

Je n’ai pas parlé de Dominique, qui m’a précédé, et invité à venir là, dans cet espace-tango qui pour elle existe d’autant plus fort qu’il résonne avec l’écriture à la limite du mot de Pascal Quignard, qu’elle lit et qu’elle reprend, selon une horloge bien à elle. C’est ce qu’elle me dit, dans ses phrases de vie, depuis le début, depuis le tout début de notre naissance-deux, depuis notre découverte du tango. Nous avions au tout début de notre histoire joué à écrire l’un en face de l’autre, c’était beau, en dépit de la dissension naturelle du mot. J’étais alors déjà plongé dans la passion d’écrire, elle non. Le malheur de la spécialisation, qui est aussi une preuve d’exigence pour la recherche du vrai qu’est toute pratique particulière, a laissé en friche une part importante de l’espace de notre vie-deux. Or la vie que nous vivons, passé, présent, futur, est, sans figure de style, le livre même que je souhaite traduire. Et ce silence que Dominique porte, sans aucune comédie de quelque énigme que ce soit, ce silence trouve une voix dans l’approche du tango. Je ne me fais pas mission de traduire « son » silence, mais mission oui de traduire le lieu tango où parlent les mots dans la langue-et-corps, la languée-corps, où nous faisons expérience que nous nous aimons.

Il y a chez elle une si profonde suspicion du mot et notre amour est si ébranlé par, concrètement ébranlé, par ce qui nous arrive en ce moment… Nous n’appelons pas le monde à notre rescousse, nous allons vers le monde pour une rescousse qui nous concerne de très près comme elle concerne de très près l’état de notre vie commune en Europe. Peur ? le mot est-il peur ?

Nous faisons l’expérience de reprendre vraiment ce mot, peur, d’un point de vue anthropologique, en quoi elle est créatrice, la peur, dès qu’elle se trouve reliée à la connexion amoureuse, qui est – acte de foi, axiome ou loi – notre vérité concrète, notre carriole d’existence…

Je m’arrête, je vois poindre une complaisance, une errance, avec les mots plutôt qu’avec les choses, c’est un risque de langage majeur. Ceci a été dit et éprouvé en ce jeudi 28 janvier 2016.

Jeudi 26 janvier 2017

Pile.

S’enroule, s’endéchire, se coud, prend la place, déséquilibre, puis, l’exactitude aidant, engrange la perfection
Je parle des passages, des ruptures, des blancs et des coutures entre vie non écrite et cela, l’étendue d’ici
La vie non écrite c’est aussi, aussi les ateliers d’écriture, les réunions autour – d’un projet Beckett, d’une Fabrique d’ Elbeuf ; le tango, la maison, l’amour, la solitude même
S’enroule et s’endéchire, l’adéquation et l’inadéquation, la perfection est une danse des deux qualités, des deux qualités de mouvements
Trois minutes non écrites comme trois jours non écrits
Fluides
Pour la poésie abstraite lire l’Innommable fait l’affaire, autobiographie abstraite de tout lecteur saisi par le livre : dont le livre se saisit
Le journal concret continue, même si chuinté, chaque seconde de vie consommée, un livre, une vie, nous nous exerçons à la relation, à la danse, ils me font pitié désormais les créateurs soliloques et tyrans dans l’âme, ou claniques
S’enroule, s’endéchire, s’encoud, est-ce vague le geste langage – abstrait assumant sa matière toute ?
C’est un poème qui se désirait, le silence, le silence par grand vent y pourvoit

Face.
Nous nous opposons à la dilapidation générale, aux érecteurs de murs pour s’y scratcher, aux désarrois France, aux Europes Ceta entre marteaux et enclumes, aux Chines Tao des Princes Machiavel, aux peuples russes qui grelottent dans la fourrure nationaliste, aux cultes juifs et arabes pour la mort de l’autre, nous nous opposons à la pulsion de l’époque, nous nous opposons à notre propre inclination à nous croire quand tout en nous dit vrai, nous préférons danser, danser, danser, pour la science que c’est, pour l’amour que c’est, pour la survie que c’est – se nourrir, désormais, c’est danser avec l’autre vivant, c’est s’entre-nourrir, et non la croyance atavique en l’Entre-Dévoration.

Révolitions du XXIème siècle, vœux 2017

Hier j’ai écrit quelque chose, qui t’était destiné, et j’ai tout perdu. L’occasion des vœux s’y était glissée, et non pas l’inverse comme souvent, quand l’occasion de soi se perd, s’emberlificote dans l’occasion réglée des vœux réglés.

A un moment il y avait ceci : qu’est-ce qu’on voue, et à qui ?

Et à soi ? ses propres promesses ? Qu’est-ce qu’on voudrait décider vraiment pour l’année qui vient ?

Et venait la question : qu’est-ce qu’une décision ? et venait cette réponse qu’une décision nait de ce qu’on est, donne forme à ce qu’on est, ainsi la question qu’on se renvoie aisément : je te souhaite ce que tu te souhaites de meilleur, qu’est-ce que tu veux, pour toi, qu’est-ce que tu décides pour toi, quelle est, quelles sont ces décisions qui vont te faire, te rendre à ce que tu es ?

Le fil était hier, mon fil de funambule me semblait correctement tendu pour marcher dessus. « Hier », c’est à peu de jours près hier qu’a eu lieu la perte, et hier l’idée allait, l’idée de décision tirait vers ceci : ce que nous sommes, ce que nous décidons à être est une part et n’est qu’une part, ni infime ni prépondérante, écrivais-je, d’une décision générale… Pour prévenir contre la pluie de malentendus engendrée par une telle expression, le fil du texte perdu proposait d’entendre par décision générale une écologie de décisions. Et de même ta décision, tes décisions : part, ni infime ni prépondérante, de la décision qui a lieu dans l’être, dans ce qui est. Nos décisions sont une danse de décisions partagées. Le partage, l’idée de partage n’a rien à voir avec un gâteau qu’on se partagerait, il n’y a plus de gâteaux, les enfants, c’est fini, c’est une époque révolue, notre amour et de liberté et d’égalité n’est plus en lien avec ou notre avidité ou notre fantasme d’une répartition égale du gâteau-richesse de la terre. Le mot partage convient mieux à l’espace vivant que nous habitons, et la danse, ici le tango auquel on s’initie, convient mieux à imager cette autre signification du partage.

(Aujourd’hui est dans la besace d’hier et demain est une besace ancienne qui nous reste chère.)

Nous dansons parce que nous avons tout perdu, disais-je hier. Et vite de prévenir ceci, prévenir contre cette image hollywoodienne d’une salle de bal dans un navire qui coule. Non. Ce Nous avons tout perdu ne se chante pas sur tous les modes de la plainte et du malheur, mais en brique vivante, comment dire ?… 
Nous sommes nés dansant, l’adn de l’univers est une danse, nous n’avons pas d’abord un axe chacun puis un axe de deux dans l’infini de la salle de danse, nous naissons en même temps vers notre propre axe comme vers l’axe du deux, du couple, s’il faut avouer ce mot, prompt aux malentendus, comme vers l’axe musical, comme vers l’axe du monde dansant.

Le petit événement d’idée-phrase d’hier, c’est, c’était cette colonne dans laquelle nous nous embrasons, cette verticalité inépuisable, et l’infini de la salle de danse qui fait vraiment : horizon.

Notre révolution, s’il faut reprendre ce mot qu’on croyait recyclé dans celui de mutation – mais mutation manque de décision quand révolution s’est toujours fait une indigestion  de décision d’année-zéro –, ici, sur la page, innocence connectée à nos crimes, à notre sentiment si puissant de culpabilité qu’il nous pousse à l’acte coupable, sur cette page, révolution se transforme en ce mot révolition : revouloir vraiment, et vraiment autrement ; exercice du jour, exercice pour l’année 2017, pour nous revouloir en partage de décisions, en échanges, en connexions de singularités, vraiment… comment donc nous organiser cette année pour danser notre éclair de vie, de révolition ?