Jeudi 9 mars 2017

Le jour pèse. Une phrase suffit, grise, étroite.
Les monstres d’une vie vécue, ils  font démonstration d’eux-mêmes, comme le personnel politique en période d’élection.
Si cela meurt demain, quel résumé donner ?
Résumé, titre, pour une très longue œuvre – de toute une vie.
Une petite voix, toute fine, à peine audible, dit cela précisément, qu’au moment où tout décline, où déchoit l’invitation à vivre, et se verrouille la détermination dépressive, et s’emballe la mécanique des tristesses, elle danse sur son appui, la joie, et le sens danse dans sa mise en œuvre.

Mercredi 8 mars 2017

L’écran avale, l’intelligence externe avale, l’avidité virtuelle avale, elle avale le chant d’oiseau juste avant l’aube, elle avale, elle avale.
Prendre soin du matériel avale.
Notre domaine de solitude s’est considérablement agrandi, mais nous ne le savons pas, nous croyons le contraire, nous croyons communiquer.
Ou bien nous croyons être seul et nous ne cessons d’être communiqué, et par conséquent de communiquer.
J’ai essayé de réinitialiser la tablette, elle n’a jamais voulu. J’ai installé un antivirus au pc, internet explorer ne veut pas s’ouvrir, j’ai configuré Mozilla, il y a aussi google chrome… Je me suis occupé d’un doodle.

Les fascismes pointent leur nez, s’installent dans les esprits, fascismes viraux.
Macron, sorcier de la rationalité délirante : le calcul délirant.
L’esprit de droite : face à lui-même, tel qu’en lui-même. De sa pondération, de sa modération à sa méchanceté foncière, une feuille de papier à cigarette.
Dissolution des esprits de gauche.
Nouvelle discipline entre histoire et anthropologie, avec philosophes, sociologues, économistes, neurosciences historiques.
Placer l’histoire au centre du futurisme de l’interconnexion généralisée.
Au bord de révolutions majeures ? de destructions majeures ? d’autodestructions sans précédent ?

 

On aura beau être avalé, on ne se laissera pas digérer comme ça.  Les points d’obscurité dans ce que tu dis sont tes lieux de résistance.

Mercredi 1er mars 2017

Se passe-t-il trop de choses ? La littérature t’éjecte-t-elle ? – tu es incapable de laisser couler l’évènement dans des mots simples, justes, prosaïques – aimants mais sans s’aimer eux davantage, la vraie littérature est celle qui s’aime pas plus que le réel, pas plus que l’intégrale de l’être dont le langage – sa carriole – est composante régionale.

Il faut pourtant aller vite, très vite même si ultimement une œuvre exige à l’existence – exige vient ici occuper la place de aspire – exiger à ? tiens, la volonté pulse…

 

Au centre il y a scène d’amour recouverte par une douloureuse et cocasse et sublime rhétorique conjugale et une de ces trames familiales qui voudrait par jeu vous serrer dans son gouffre, et au centre il y a le tango qui agite, secoue l’ontologie.

Mais au centre aussi – toujours décentré le centre – au centre aussi il y a la prison, et G. qui irradie. Et autour de lui une réalité, un gouffre, la vie d’une communauté, et dix œuvres, et une poétique de nos regards. Demain 2 mars en est le centre.

Au centre, il y a l’atelier d’écriture maison, hier, c’est Christine Angot, La petite foule, qui dirigeait les opérations, d’une main de maître, même si j’ai tremblé, tellement la proposition semblait impossible aux participantes et pants, une si belle inquiétude partagée, joie du langage en travail partout sur la table, sur les visages qui s’y reflètent, dans les corps assis qui dansent.

Il y a Elbeuf, la Fabrique, pour la couillonnade bienpensante du Printemps des poètes, mais témoignage de nos ateliers « normandi®e » autour de l’expo du studio Edeline et de l’œuvre de Patrice Lefèbvre, un témoignage repris comme flambeau, petite lumière par une comédienne et un –dien, qui aiment, qui écoutent, qui passent, transmettent les vacillations du sens écrit.

Il y a le centre photographique, en pleine reconstruction, une histoire d’amour de l’image, une vie, une vibration, des corps, des regards.

Il y a DUUU radio, Simon et Simon, et Loraine, et Beckett au centre : compas planté aux sources qui échappent.

Je crois même que si les récits, les dénouements, tardent à se glisser ici, la simple orchestration des phrases liminaires, des portiques d’entrée de chaque évènement s’entend et fait, sans le baratin habituel des poètes zombies, fait poème, imperturbable prosodie, avec le son de la Westminster derrière.

 

C’est que chaque séquence doit être écrite avec les troupes concernées. Le propos n’est pas de trouver inventer une unité à partir de la supposée unité de mon individu, nous avons à avérer une unité qui file, qui tisse son être à travers nos individuations.

Qu’est-ce que nous écrivons ensemble, et par ensemble, j’entends, nous, humains séparés par les barres de l’individualisme mais j’entends aussi nous, les animaux, nous les flores, et nous, et nous la puissance mécanique, nous, électromagnétiques, qu’avons-nous à écrire, à traduire, depuis nos postes de libertés alternatives, de détentions cycliques, depuis l’une de nos localités, depuis l’une de nos origines, et par origine j’entends création, j’entends capacité créative, quand bien même créer est recyclage toujours, et infatigable.

Est-ce que vous voulez bien co-raconter nos joies et épreuves, ici, provisoirement ici, si ici pour vous résonne comme une milonga sacrée, où chacun se montre, s’expose, dans une beauté qui échappe à qui voudrait la posséder ?

On entend un certain nombre de oui, les voici.

Mardi 21 février 2017

Des vies toutes et beaucoup d’entre elles passées à retenir le regard, capter l’attention, obtenir reconnaissance.

La condition de mon existence est détenue par l’autre.

Vie toute soumise.

Les Soumis, à commencer par les Artistes, les écrivains, les musiciens.

Soumis, les politiques, soumis les Grands, argentiers et autres manipulateurs de reconnaissance.

Combien de ces tout autres vies passées à fuir, à se protéger du regard de l’autre, occupés à le laisser passer son chemin ?

Ou bien occupés à composer, à danser avec ?

Alors et seulement alors, l’autre est un sujet de relation, de composition partagée et non une condition pour l’existence du sujet – c’est-à-dire une domination, une entrée dans le cycle impérissable de la dominance et de la dominée, domination et soumission, jeu de rôle toujours interchangeable.

 

C’est le deuxième jour où prévoyant d’écrire fluide le récit dépouillé de ce qui arrive, en mode dénouement, le récit dénoué, le dénoué du récit, horizon d’attente… et, en attendant, précisément en attendant parce que le dénoué, un tel dénoué ne se présente pas, quelques idées, quelques notations, utiles par ailleurs.

Lundi 20 février 2017

La négative, la phrase négative, la phrase faille, la phrase faute, un berceau de mort ? une chute de berceau ? un son filé, un gazouillis, une récitation dans une autre langue, un animal, clairière, matin, étendue d’eau, miroir ouvert au cœur de la forêt

 

Il est serait a été sera impossible d’écrire un journal, un roman, un poème, un théâtre, un essai, quoi que ce soit.

A la question Que s’est-il passé ?

A la question Qu’est-ce qui a été fait ?

A la question qu’est-ce qui a été vu ?

A la question qu’est-ce qui a été remarqué ?

A la question Qu’est-ce qui a été décidé ?

A la question Qu’est-ce qui s’est raconté, depuis que nous nous sommes absentés, ici

Comment la première personne peut-elle prendre le relais, comment la variété des premières personnes peut-elle se faire entendre, devant la variété des deuxièmes, des troisièmes, singulières et plurielles, les questions de grammaire ont-elles la fonction rédemptrice qu’on leur sent ? Rédemptrice ? Plomb du mot pour colorer l’aérien de la chose.

Avoir lu l’Innommable devant une assistance vraiment présente, il n’a pas levé les yeux de sa tablette, sauf au milieu pour réclamer l’extinction des lumières, certains d’entre nous sont entrés, certains d’entre nous sont sortis, sont arrivés à l’heure, sont arrivés en retard, certains d’entre nous ne sont pas venus. Nous étions les yeux fixés sur la tablette, suspendus au déroulement hypnotique précis du poème, du roman, du geste philosophique de Samuel Beckett, et quand nous avons rouvert, levé les yeux, nous avons été surpris de constater que nous n’étions pas tous partis comme on aurait pu presque croire, tellement l’épreuve pouvait sembler insurmontable, non, nous étions presque plus nombreux quand les lumières sont revenues.

Après avoir lu, écouté, entretenu la voix, la région de voix, comme on dirait région d’univers, moment d’univers, où des hommes, des incandescents, arpentent, inventent, trouvent, balbutient, gémissent, ressassent une première personne, ni singulière ni plurielle, juste entre les deux, une solitude impossible à accueillir comme solitude – d’un et de tous, qu’en est-il du poème réel ? Est-ce que ça a fait du bien, d’entendre, de faire entendre, de découvrir, de faire découvrir une invention de voix au lendemain de la seconde guerre mondiale ?

Est-ce que ça nous a fait du bien, cette voix, ce génie au plus mal, au pire, cette parole, cette embarcation dans l’hypothèse du pire, de l’empire du pire ?

 

Suspension temporaire du jugement

Suspension temporaire de je

Suspension temporaire des formes d’usage

Suspension temporaire des sentiments

Suspension temporaire des idées

Suspension temporaire des habitudes

Que se passe-t-il ?

Une suspension, un lustre suspendu : comment nous éclaire ce que nous suspendons ainsi ?

Dans une pièce de Beckett, un des Fragments de théâtre peut-être, il y a une histoire d’interrupteur, de circuit qui s’ouvre, se ferme, connecte, déconnecte.

Nos suspensions éteintes, nos suspensions allumées ?

Nous, la dernière personne, pas encore inventée, ni singulière ni plurielle.

 

Maintenant, dans ce paysage moins abstrait qu’il ne paraît, maintenant si je reviens, avec toi, avec lui, elle, eux, vous, et cela, la première personne de cela, aussi, si cela revient dans un de ces moments qui peut être soit une fin de nuit, soit une aube où se lève, se co-lève une infinité amie de mondes, qu’est-ce qui se dit, qu’est-ce qui s’exprime ?

Ce sera peut-être possible de raconter-déposer le roman de ce qui arrive, par bouffée réelle, avec la contiguïté de nos lieux, et le flux interruptif de nos échanges, en vrai, sur Facebook, par mail, par téléphone, par pensées aimées entre nous, la contiguïté de nos silences…

A l’intérieur d’un poème, par exemple le poème présent au-dessous et au-dessus et autour, tout autour d’ici,

au beau milieu de cette galaxie la petite flotte de récit, depuis le club ado Jean Vigo de Gennevilliers jusqu’à la galerie du centre photographique de Rouen et lendemain d’Innommable.

Si un effort est fait pour non pas raconter de plein de points de vue, pluralité toujours soumise aux diktats d’une grammaire déchue, mais d’un tout autre point qui expérimente le voyage, la métamorphose, la recomposition d’une langue traverse des langues et des corps, alors notre nouvel anthropodécentrisme – s’il y a un espace pour penser aimer un art, cet art-là – est à portée de toute main.

Alors je peux être heureux, trace de vieux monde dans l’œuf encore incertain.

Au fait, de quoi te nourris-tu, maintenant ?

Mardi 14 février 2017

Un poème bienvenu pour aujourd’hui, jour de brise, de richesse étale des significations, des liaisons et déliaisons d’émotions et d’algorythmes, toute ma vie au pied de ce poème, comme au seuil de la porte.

L’homme quelconque, est-il écrit plus haut, et sa tendresse car il lui faut être tendre avec lui-même c’est-à-dire avec son sentiment d’échec, avec son désir d’échec, avec sa réalité d’échec. Si nous ne nous composons pas une amitié profonde avec ce que nous sommes, avec ce que nous aimons, avec ceux, celles que nous aimons… oui, une amitié seconde, un amour second venant relayer les impressions d’amour qui s’agitent en première ligne, si nous ne cultivons pas ça, hommes quelconques, hemmes, hemmes, hemmes quelconques, hemmes, hemmes, nous sommes des hemmes, si nous ne cultivons pas la tendresse, nous devenons les armes de la mort et de la destruction. Avec qui, sur quel réseau partages-tu ces phrases ? Avec personne. Sur nul réseau. Que les agités se désagitent, ils voient leur échec, ils n’agitent plus leur échec, ils tombent, ils tombent, et la tendresse de ces phrases les remet sur leurs autres pattes d’aimants. Voilà le brouillon du poème dont à peine je vois le pas, le seuil. D’ici samedi, tourner dans l’Innommable, cette langue de l’autre, de l’autre, de l’autre…

L’homme quelconque est-il écrit plus haut, et son sentiment d’échec, son intimité d’échec : le voilà le trésor, l’outil, la voilà l’arme devant le Grand Echec doctement et sauvagement programmé par les Victorieux.

 

Samedi 4 février 2017, Miettes de l’enregistrement de l’Innommable à la radio DUUU

Comment l’autographe Beckett se propulse dans la fiction puis dans la défiction – simple description de ce qui a lieu, en effet, par résonnances crâniennes.

La lecture de l’Innommable, en trois jours, dans le studio poreux de la radio DUUU perché au quasi dernier étage du Théâtre de Gennevilliers, vitrage laissant passer vue et son de la ville.

Je me suis laissé guider par le texte, il m’a emporté là où il voulait, là où je pouvais le suivre. J’espère que mon histoire, ma formation, mes résidus n’ont pas trop interféré avec sa singularité. Le vertige méthodique m’a été familier. La place vide du sujet et les puissances de transferts qu’il met en œuvre, des moi à la place de moi toujours, l’autre interne, à la lisière de l’autre autre – le féminin dans l’opus beckettien s’obtient par scissiparité, en quelque sorte, jusqu’à ce que, de l’intérieur, quelque chose de l’altérité féminine s’avère. Evénement de Oh les beaux jours, événement de L’Image. L’Innommable s’arrête à la porte du féminin, vraiment.

Est-ce que je n’ai pas pris trop de place dans ma lecture ? Les auditeurs ont-ils de quoi danser eux-mêmes avec le texte dans leurs cavernes à eux, à elles ?

Emotions incroyables en cours de lecture liées à la physique du texte, l’écriture de l’Innommable est une performance qui a pour sujet l’ininterrompu de la voix, la littérature comme suprême Addiction, oxymore permanent de Voix et Silence, et en effet la qualité recherchée du silence libérateur s’obtient à l’intérieur même de la voix des mots, voie et voix bien sûr même axe horizontal et silence vertical axé, le graphe acoustique de l’enregistreur dit une des grandes (vérités) comédies du texte.

Ce fut un exercice de lessivage.

Sentiment de limpidité, à présent, qui ne durera pas, profitons-en.

Jeudi 28 janvier 2016

Un an, presque jour pour jour. Pour mesurer ritournelles et événements, suspens et immobilités, travers et fidélités.

Au moment de la dire, une hésitation sur la date, jour mois année, une micro-hésitation, je pense plutôt au mois de novembre et 2016 arrive comme après la lancée d’un disque de loterie. Contact avec l’universel, temps égarés les uns aux autres et unité, densité infinie, bref dieu au cœur de ce mouvement d’hésitation – un dieu toujours assisté de ses savants athées. J’entre ici dans une salle très ancienne, la tradition demeure reine chez les adolescents de la modernité.

Le mot tradition vient de la roue folle des chiffres. Ici la roue s’arrête aujourd’hui à 28 janvier 2016, veille d’une performance Maïakovski à Troyes (sensation-Klebnikhov), lendemain d’une merveille, d’une conversation avec un danseur de tango, enseignant de tango, allemand parlant un très joli français (adjectifs paresseux mais caressant ils mettent du carburant dans le véhicule de la phrase) et avec G. –j’ai du mal à me passer de son nom, la poésie des noms nous a été enseignée par le poème-roman Proust, mais moi je l’éprouve, même grossièrement, dans un irrépressible désir de noms propres existants et dans une irrépressible incapacité à les fictionner, incapacité à être dans une invention de nom, à la louange du nom – il y a un manque, une lacune, une dépression de croyance, je ne peux pas m’engouffrer dans un roman, c’est dans la réalité que je m’engouffre, en dansant avec les noms qui me préexistent, les écrivains que j’aime ne sont pas des fabricants de fiction.

À quel point la micro-hésitation sur la date renforce l’horloge réelle, une flèche, irréversible. Nous sommes bien le 28 janvier 2016, selon notre calendrier, et quel jour selon le calendrier musulman ? et selon tout autre calendrier ? – un goût pour une variété de langage, pour la variance et l’invariance du réel.

Paragraphe curieux, musique contemporaine, autoréflexive, ennuyeuse ? Et l’expérience de la danse dans cette musique ? Je n’ai encore rien dit de G., rien dit de Dominique, ni de D., qui pourtant sont les anges de cette danse, nous disons anges pour corps, nous disons anges pour parler de leur corps amoureux, nous disons anges non pour les séparer connement de leur sexe et de leur transpiration mais au contraire pour les présenter dans l’esprit de leur corps et de leur transpiration.

Juste recopier ce qu’on s’est dit. Rien de fracassant, mais tout en vrai et avec, on le sait tous les quatre, une porte entrouverte, juste un filet, qui invite à l’ouverture, toujours plus grande, sur ces drôles de salles de bal que font, qu’occupent nos pensées incarnées, et je dis pensées dans son sens soft : juste une vie avec des mots sans jamais arrêter le mot au mot – rester un réaliste à l’écart de tous les nominalismes, alors même que nous sommes engouffrés dans le règne nominaliste, une bio-numérisation intégrale.

Et je n’ai pas encore parlé de Dominique, de G., de D., ni d’A., témoin ardente du carré que nous avons composé, esquissé hier.

Le mot maestro n’a pas été prononcé. D. est un « maestro » – amusé par le mot mais intransigeant sur la chose. Il a une vision anthropologique du tango. On sent la philosophie allemande autour de lui, une longue expérience de la variété conduit à la réduction en principes essentiels, à une pensée, une biomécanique en amont de toute figure, de toute figuration qui fait que nous serons, que nous nous verrons, que nous nous avèrerons sur une piste de tango.

Je parle, en le découvrant passionnément, du tango, sans pourtant désirer m’intégrer, m’inclure dans une tribu de tango. Dans ce temps de parole où je ne fais qu’appuyer sur un bouton bienveillant – je me laisse parler, c’est tout, dans cet espace où tu es là, qui n’est jamais « mon » espace, ni « le tien », un espace où tu ne cesses d’être présente, ni ne cessent ceux que j’aime d’y être présents, et jamais « autour de moi », jamais, juste ceux, celles que j’aime, présents comme acteurs, personnages, auteurs, danseurs, créateurs d’altérité concrète. Danser est une création d’altérité concrète. J’admire l’histoire sociale, populaire de cette danse que je découvre peu à peu – je ne me précipite pas pour autant, comme un amateur passionné, sur la masse d’informations, de connaissances que le monde du tango réclame pour être abordé en connaisseur, je ne vise pas du tout à devenir un connaisseur du tango, ni peut-être même un « danseur de tango », je ne voudrais mener personne en bateau, juste dérouler scrupuleusement le tapis de réalité qui se présente grâce à la rencontre avec le tango, juste ça.

Je n’ai pas parlé de Dominique, qui m’a précédé, et invité à venir là, dans cet espace-tango qui pour elle existe d’autant plus fort qu’il résonne avec l’écriture à la limite du mot de Pascal Quignard, qu’elle lit et qu’elle reprend, selon une horloge bien à elle. C’est ce qu’elle me dit, dans ses phrases de vie, depuis le début, depuis le tout début de notre naissance-deux, depuis notre découverte du tango. Nous avions au tout début de notre histoire joué à écrire l’un en face de l’autre, c’était beau, en dépit de la dissension naturelle du mot. J’étais alors déjà plongé dans la passion d’écrire, elle non. Le malheur de la spécialisation, qui est aussi une preuve d’exigence pour la recherche du vrai qu’est toute pratique particulière, a laissé en friche une part importante de l’espace de notre vie-deux. Or la vie que nous vivons, passé, présent, futur, est, sans figure de style, le livre même que je souhaite traduire. Et ce silence que Dominique porte, sans aucune comédie de quelque énigme que ce soit, ce silence trouve une voix dans l’approche du tango. Je ne me fais pas mission de traduire « son » silence, mais mission oui de traduire le lieu tango où parlent les mots dans la langue-et-corps, la languée-corps, où nous faisons expérience que nous nous aimons.

Il y a chez elle une si profonde suspicion du mot et notre amour est si ébranlé par, concrètement ébranlé, par ce qui nous arrive en ce moment… Nous n’appelons pas le monde à notre rescousse, nous allons vers le monde pour une rescousse qui nous concerne de très près comme elle concerne de très près l’état de notre vie commune en Europe. Peur ? le mot est-il peur ?

Nous faisons l’expérience de reprendre vraiment ce mot, peur, d’un point de vue anthropologique, en quoi elle est créatrice, la peur, dès qu’elle se trouve reliée à la connexion amoureuse, qui est – acte de foi, axiome ou loi – notre vérité concrète, notre carriole d’existence…

Je m’arrête, je vois poindre une complaisance, une errance, avec les mots plutôt qu’avec les choses, c’est un risque de langage majeur. Ceci a été dit et éprouvé en ce jeudi 28 janvier 2016.

Jeudi 26 janvier 2017

Pile.

S’enroule, s’endéchire, se coud, prend la place, déséquilibre, puis, l’exactitude aidant, engrange la perfection
Je parle des passages, des ruptures, des blancs et des coutures entre vie non écrite et cela, l’étendue d’ici
La vie non écrite c’est aussi, aussi les ateliers d’écriture, les réunions autour – d’un projet Beckett, d’une Fabrique d’ Elbeuf ; le tango, la maison, l’amour, la solitude même
S’enroule et s’endéchire, l’adéquation et l’inadéquation, la perfection est une danse des deux qualités, des deux qualités de mouvements
Trois minutes non écrites comme trois jours non écrits
Fluides
Pour la poésie abstraite lire l’Innommable fait l’affaire, autobiographie abstraite de tout lecteur saisi par le livre : dont le livre se saisit
Le journal concret continue, même si chuinté, chaque seconde de vie consommée, un livre, une vie, nous nous exerçons à la relation, à la danse, ils me font pitié désormais les créateurs soliloques et tyrans dans l’âme, ou claniques
S’enroule, s’endéchire, s’encoud, est-ce vague le geste langage – abstrait assumant sa matière toute ?
C’est un poème qui se désirait, le silence, le silence par grand vent y pourvoit

Face.
Nous nous opposons à la dilapidation générale, aux érecteurs de murs pour s’y scratcher, aux désarrois France, aux Europes Ceta entre marteaux et enclumes, aux Chines Tao des Princes Machiavel, aux peuples russes qui grelottent dans la fourrure nationaliste, aux cultes juifs et arabes pour la mort de l’autre, nous nous opposons à la pulsion de l’époque, nous nous opposons à notre propre inclination à nous croire quand tout en nous dit vrai, nous préférons danser, danser, danser, pour la science que c’est, pour l’amour que c’est, pour la survie que c’est – se nourrir, désormais, c’est danser avec l’autre vivant, c’est s’entre-nourrir, et non la croyance atavique en l’Entre-Dévoration.

Révolitions du XXIème siècle, vœux 2017

Hier j’ai écrit quelque chose, qui t’était destiné, et j’ai tout perdu. L’occasion des vœux s’y était glissée, et non pas l’inverse comme souvent, quand l’occasion de soi se perd, s’emberlificote dans l’occasion réglée des vœux réglés.

A un moment il y avait ceci : qu’est-ce qu’on voue, et à qui ?

Et à soi ? ses propres promesses ? Qu’est-ce qu’on voudrait décider vraiment pour l’année qui vient ?

Et venait la question : qu’est-ce qu’une décision ? et venait cette réponse qu’une décision nait de ce qu’on est, donne forme à ce qu’on est, ainsi la question qu’on se renvoie aisément : je te souhaite ce que tu te souhaites de meilleur, qu’est-ce que tu veux, pour toi, qu’est-ce que tu décides pour toi, quelle est, quelles sont ces décisions qui vont te faire, te rendre à ce que tu es ?

Le fil était hier, mon fil de funambule me semblait correctement tendu pour marcher dessus. « Hier », c’est à peu de jours près hier qu’a eu lieu la perte, et hier l’idée allait, l’idée de décision tirait vers ceci : ce que nous sommes, ce que nous décidons à être est une part et n’est qu’une part, ni infime ni prépondérante, écrivais-je, d’une décision générale… Pour prévenir contre la pluie de malentendus engendrée par une telle expression, le fil du texte perdu proposait d’entendre par décision générale une écologie de décisions. Et de même ta décision, tes décisions : part, ni infime ni prépondérante, de la décision qui a lieu dans l’être, dans ce qui est. Nos décisions sont une danse de décisions partagées. Le partage, l’idée de partage n’a rien à voir avec un gâteau qu’on se partagerait, il n’y a plus de gâteaux, les enfants, c’est fini, c’est une époque révolue, notre amour et de liberté et d’égalité n’est plus en lien avec ou notre avidité ou notre fantasme d’une répartition égale du gâteau-richesse de la terre. Le mot partage convient mieux à l’espace vivant que nous habitons, et la danse, ici le tango auquel on s’initie, convient mieux à imager cette autre signification du partage.

(Aujourd’hui est dans la besace d’hier et demain est une besace ancienne qui nous reste chère.)

Nous dansons parce que nous avons tout perdu, disais-je hier. Et vite de prévenir ceci, prévenir contre cette image hollywoodienne d’une salle de bal dans un navire qui coule. Non. Ce Nous avons tout perdu ne se chante pas sur tous les modes de la plainte et du malheur, mais en brique vivante, comment dire ?… 
Nous sommes nés dansant, l’adn de l’univers est une danse, nous n’avons pas d’abord un axe chacun puis un axe de deux dans l’infini de la salle de danse, nous naissons en même temps vers notre propre axe comme vers l’axe du deux, du couple, s’il faut avouer ce mot, prompt aux malentendus, comme vers l’axe musical, comme vers l’axe du monde dansant.

Le petit événement d’idée-phrase d’hier, c’est, c’était cette colonne dans laquelle nous nous embrasons, cette verticalité inépuisable, et l’infini de la salle de danse qui fait vraiment : horizon.

Notre révolution, s’il faut reprendre ce mot qu’on croyait recyclé dans celui de mutation – mais mutation manque de décision quand révolution s’est toujours fait une indigestion  de décision d’année-zéro –, ici, sur la page, innocence connectée à nos crimes, à notre sentiment si puissant de culpabilité qu’il nous pousse à l’acte coupable, sur cette page, révolution se transforme en ce mot révolition : revouloir vraiment, et vraiment autrement ; exercice du jour, exercice pour l’année 2017, pour nous revouloir en partage de décisions, en échanges, en connexions de singularités, vraiment… comment donc nous organiser cette année pour danser notre éclair de vie, de révolition ?

Nous sommes le 17 janvier 2017, un mardi

Un pauvre type malaxé dans l’orgueil, phrase d’un Dieu plutôt en colère. Phrase à décliner, à tirer sur tout masculin qui bouge. Une féminine se faufile à travers les mailles du filet, image pour un temps seulement, vite rattrapée par Vanité féminine. L’orgueil c’est le sentiment, la foi dans la domination, rien d’autre.

Et le monde des hommes-femmes seraient un monde, le gros du peloton serait un monde d’envieux ? rien que d’envieux ? Envier la domination, s’y soumettre par envie, sagesse dépressive, je m’y reconnais bien, hélas.

Le reste de l’existence, pour passer le colossal ennui de vivre et le déplaisir de l’envie : la suffisance, le peuple des Je me suffis comme je suis, la démocratie des Je me suffis, Je veux me suffire.

A prétentions ravalées, suffisance se tient toute prête pour garder tête haute, et même la hausser d’un poil.

C’est une bonne grosse colère, là, on dirait. Pendant ce genre de déclaration, comment se porte le détail de l’existence ?

Votre détail d’existant ?

Mon petit détail ? Insomnie, table dont le désordre se resserre comme sur une plage de sable la mer entoure une bosse, la mer ? un désordre de livres et de papiers, un désordre que j’aime et que je hais, qui m’étrangle et me réanime. Quelques homologies font ouragan, cyclone, chaos de langage autour d’un point aveugle. La mer, la mère, l’amer.

La danse nous a repêchés, l’intelligence, le cœur de la danse, la sagesse de la danse, elle et moi nous a repêchés, lorsqu’à nouveau nous puisions dans notre énergie malheureuse le courage de nous séparer, de nous réparer et de nous reparer pour la danse d’amour, et cela n’est jamais prévu, au-dessus de l’abîme notre socle.

L’amour n’est un viol que pour ceux qui ne connaissent pas l’intelligence en retour de pulsion, où la pulsion se met à être dialogue d’intelligence.

Alors dans ce paradis retrouvé à quoi me sert l’orgueil, à quoi la vanité, à quoi la suffisance ?

Quand bien même à cette page manque le roman qui la contient, elle chante devant une salle qui affiche complet – une assistance. La véritable perfection se tient dans cette assistance qui va chercher, s’abreuver à son manque à dire, à être. Voilà le roman perpétuel qui est théâtre éternel… jusqu’à l’arrivée de nos doubles sur-actifs, suractivité de l’artificiel, cette intelligence robotique marchant vers l’intelligence et son anéantissement.

La domination est notre forme d’anéantissement, notre forme préférée d’anéantissement.

Vous voyez un texte, là ? vous feuilletez un film ? vous jouez avec la matrice ? vous épluchez votre banane et êtes bien content de jeter la peau dans le caniveau, dans les ruelles pestilentielles du mépris ?

Comme mon fils je crains l’extérieur, je crains les Tribunaux qui ont pullulé.

Or ici c’est un lieu de vie, et non de monstration, de démonstration pour un public averti ou de badauds ou d’esclaves, vie inxtérieure. Allons-y voir notre vie comme elle vit, bien plus belle que nous, toujours.

 

L’œuvre, c’est quoi, l’idée d’œuvre vraiment, c’est-à-dire l’idée de fil qui se tisse, qui tisse quelque chose, et crée sa machine à tisser au fur et à mesure, c’est quoi ? c’est quoi ce mot pour moi impossible puisqu’aucune œuvre ne semble vouloir voir le jour, et me laisse comme un sale petit retraité y voir encore dans l’alcôve de la mort lente un mirage pour parader, pavaner et autres verbes toupies. C’est quoi œuvre ? quel agencement vraiment agencement de ce fil qu’araignée je parviens encore et toujours à dégurgiter, et quand bien même attaques de vent, de pluie, d’hommes, ça recommence et ça s’attache aux branches, aux figures même invisibles dans l’espace, dans l’air – au fait, une araignée respire-t-elle ?

Que ne dure pas la métaphore arachnéenne.

L’œuvre ce n’est certainement pas manière de donner le change. Or combien d’œuvres faites exclusivement pour donner le change ? Même des grands grands : ainsi celui qui veut donner le change face à son Parnasse ? élégante voire géniale quoique toujours vulgaire et manière imbue de donner le change.

 

Ce qui est intéressant dans l’océan de langage, c’est de voir que le clapotis des oppositions farouches, des distinctions impériales ne réussit pas du tout à masquer le grondement continu et un de la phrase qui porte dans sa négation l’affirmative dont elle se détache, et porte la négative de chaque affirmation postulée.

Journal, faut-il ajouter : de mutation, faut-il ajouter : dans∉s et vi∉s, c’est un peu de la foutaise, cette volonté de titrer pour chapeauter ce qui demande seulement à respirer, mieux vaut se contenter, comme beaucoup d’artistes d’un « sans titre ».

Sans titre, journal. Voilà le plus juste pour l’instant.

 

Bien sûr, on l’a déjà dit, l’œuvre est cela même qui se tisse de soi, pardon, ce n’était pas prémédité, cela qu’il faut rejoindre, l’existence autonome dont la phrase est le seuil.

Mais si ce n’est pas pour parader, pour donner le change, ce n’est pas non plus pour déléguer éternellement au tout-puissant lecteur le soin de dégager et de prouver l’œuvre.

Ni change, ni vérité déléguée.

Cette œuvre-là, c’est comme si j’y accédais un peu chaque jour et que chaque jour elle se dérobait davantage dans sa splendeur, dans toute sa splendeur, comme on dit d’une nue.

 

Je n’ai pas l’intelligence du joueur d’échec, la science de l’enchainement des coups, la mémoire des combinaisons, je suis franchement bête, un poil désarmant plus que la normale. Mais l’œuvre, elle, a cette intelligence, il suffit juste de s’y soumettre allais-je dire dans la vieille langue des dominations, juste la suivre comme on suit le gibier qu’on ne tuera plus mais auquel on reste jusqu’au bout attaché puisque l’effort de vérité est le même que celui pour se nourrir.

Alors le journal, oui, parfois descendant, parfois ascendant, parfois rassemblé en jours diffractés, parfois interrompu par « un livre », « un texte », le journal, jusqu’à la mort, de l’esprit si celle-ci survient avant celle du corps, du corps si l’esprit s’y réanime jusqu’au bout.

Quelques règles de mondanité, tenant compte de la susceptibilité agressive des contemporain-e-s, suffiront à cette autofiction déclarée fortuite dans l’épaisseur réelle des jours.