Et aujourd’hui

vendredi 1er juin 2018

 

après avoir déviavoicé l’ennui de tout discours –

la parole ramenée au pouvoir : à la jouissance brutale et sommaire, jouissance de soldat violeur

toute l’existence violée par le Discours

par la Société tête réduite selon la loi des chefferies sans scrupule

après avoir déviavoicé tout ça, après avoir fait couler l’acide de la confusion et de l’écho

qu’est-ce que ça dit ? qu’est-ce que tu dis ?

Je me suis posé la question en réécoutant Bérénice ! Continuer la lecture de « Et aujourd’hui »

Il y a un an

Jeudi 1er juin 2017

Silence.

Prison.

L’association C.

E.

Souffler sur l’autre, image action de la braise.

Destitué s’instituer.

Institué destituer.

Faire semblant, un peu, être vrai, un peu, jamais trop d’injonction.

Juste aller à ce qui agit.

Observer ce qui agit.

Observer ce qui n’agit pas ? dangereux.

Regardez comme il ne sait pas ! comme il se trompe !

Regardez l’erreur en action ! comme il ne fait rien !

Rien comme il convient ! etc.

Quel répertoire !

L’ARRET.

Le juge immobilise sa victime.

Qu’est-ce que tu fais !?

Tu commets l’erreur.

Le juge et sa victime – la victime du bien, du juste.

Qu’est-ce que tu fais !?

Je me trompe, j’insiste.

Silence.

(Le silence se fait.)

Valère Novarina réfléchit le verbe en action.

Le lecteur mime son agitation et meurt dans ses bras de babil.

Un. Hein ? sauvagerie du Un, Hun.

Examiner ceci que parler a consisté non pas à ne rien dire mais à ne rien faire.

Puis un vers, une rime avec père.

 

Silence.

Nous tournons, c’est vrai, nous tournons, mécanique du tour, volcadas, l’horloge du mouvement, des poids transférés.

 

Hier c’était révélant, une journée révélante – s’observait l’agencement parfait d’une vie, de tout ce qu’elle avait apporté à titre de matériaux pour – ceci, encore à faire, magnifiquement !

Et bizarrement, comme toutes les journées, quelque chose s’éteint, l’autre s’éteint.

Et on se souffle dessus en pensant que, en croyant que ça soufflera sur l’autre là-dedans, dont on sait la puissance mais jamais la place, la présence.

 

Non.

 

Les relations réelles ne sont pas le support de la relation virtuelle abritée en chaque être.

Proposition inverse ?

Non, car si je prends la relation virtuelle, la relation interne comme support de ma relation avec d’autres bien en chair et en coexistence sociale, je nourris le goût du capitalisme : l’autre n’existe plus que dans le strict cadre de l’offre et de la demande.

 

Silence.

 

Démocratie interne – il peut y avoir du conflit, mais la logique du conflit a été épuisée quant à sa fonction bénéfique, cathartique, créative. On ne suivra pas les chantres du retour à l’ordre du conflit en politique, en démocratie.

Et compromis ni négociation ne conviennent pour décrire l’espace démocratique interne, intime, quotidien, social quotidien, politique quotidien.

Danse convient mieux. Nulle botte en touche. Le réalisme advient dans et par l’esthétique.

Tu ne danses pas comme tu manges, comme tu baises.

Même si manger quand tu as très faim reste lié à la conversation dieu merci et que baiser quand t’as très envie veut toujours de la conversation des corps.

– quoique, quoique l’autre s’éteint tant en tous nos gestes.

Et la passion du robotique prépare son immense lit dépressif.

 

Non.

 

La danse est prévalence de la conversation générale depuis laquelle des fonctions s’expriment, s’activent, certes, mais première est la conversation, non pas échanges de point de vue, non pas discussion, mais déploiement d’un être, de l’être propre de la conversation.

L’univers est une conversation.

 

Silence.

 

Mais alors que faisons-nous ?

Quel est le faire de cette conversation générale, puisque c’est le sujet du jour, faire ?

Observer ce qui se fait et aussi combien il se fait de choses dans l’espace-temps éprouvé comme de nulle action, où désespérément rien ne se fait.

Et dans cette observation, découvrir que la grande conversation est l’origine de nos faires.

C’est donc de reprendre langue, toujours et toujours qu’il est question.

 

« Journal d’action » était le nom du fichier d’un journal de bord d’antan, toujours mal tenu, ou se notait ce qu’il y avait à faire et ce qui était fait, avec quelques commentaires, réflexions etc. pour aider à faire, à être dans du faire, dans du lien social qui rapporte de quoi vivre.

Et par ailleurs une grande conversation toujours toujours profondément exilée, recluse, abandonnée, et reprise la mort dans l’âme, toujours coupable de l’agir vain de l’écrivain et du non agir de l’homme de peine.

Il y a comme ça des vies entières saisies en deux trois phrases, qui n’en font rien, n’en feront jamais rien comme elles n’en ont jamais rien fait (sujet de ce membre de phrase ? les deux trois phrases ? ou des vies entières ? les deux, alternativement).

 

Silence.

Observer ce qui se fait.

Observer ce qui se fait de ceci ou cela dont a priori on ne sait pas quoi faire.

Qu’est-ce qu’on fait ?

On attend.

On attend quoi ?

Godot.

Il ne viendra pas.

On attend.

 

Les mots ne dessinent pas des cercles magiques, ne dessinent pas que ça.

Observer la façon dont se tracent des cercles, des tournoiements dedans et des sorties de cercles.

Pendant que vous dansez, vous observez tant de choses.

Aussi il importe d’apprendre, de s’exercer, puis à un moment il importe de se lancer, l’exercice est une forme, incomplète comme forme conversationnelle, il faut encore converser. Les échanges de souverainetés sont à portée de main !

Qu’est-ce que ça fait ?

Un soulagement, une joie, un enthousiasme, une joie artistique : une joie solide.

La joie n’est pas, ne sera jamais de porter ou d’être porté au pinacle. L’humain s’est trompé de construction sociale.

Mais d’entrer quelque temps dans la grande conversation générale d’où toutes nos vies proviennent.

Est-ce bonne coïncidence ? en pensée concrète je retourne chez mon psychanalyste, lui parle avec ferveur, une seule séance, je n’ai pas les moyens de « reprendre », pas les moyens pécuniaires, mais se ressaisit la conversation générale de la psychanalyse dans laquelle nous sommes restés, même partis, comme « une fois pour toutes », non pas à titre de clôture folle mais incipit stimulant, encore et encore.

 

Silence.

Prison, projet, répondre à G.

L’association C.

  1. pour son stage.

Formation continue auteurs tango.

Site. Œuvre en transformation silencieuse.

  1. (conversation toujours)

Texte, Lettre à E.

Calendrier, planning du Chantier.

Démarches, peut-être A. et D.

Impôts, frais réels, revoir la copie.

Observation neutre et bienveillante auprès de qui agit, va agir, comme il peut et aussi selon ce qu’il ne peut pas.

Silence.

Erre philosophique, erre poétique… en prison

jeudi 31 mai 2018

Chers amis, Chère R.,

Il pleut, le ciel se découvre. Le chat, lové sur le fauteuil à bascule ronronne. Le jardin est gorgé d’eau. En interprètes du silence, ce chat, quelques gargouillis de mon ventre, l’eau qui s’égoutte dans la gouttière tout près – il ne pleut plus ; une voiture au loin, des gazouillis d’oiseaux qui reprennent, moineaux, merles – tourterelles et pies ne sont pas encore revenues…

Permettez-moi de vous offrir ce cadre, de vous l’apporter dans cette salle du premier étage du bâtiment B (?), lequel offre l’avantage d’une vue sur cour et sur ciel.

Il convient, disiez-vous, d’expérimenter – une pensée, une éducation… Pensée, éducation… peut-être est-ce le même mot, comme ici silence et regard composent un même mot, une même attention.

De la philosophie en prison, à côté des cursus, voilà qui donne, redonne le désir de respirer, de se transformer, d’une manière peut-être plus vitale qu’ailleurs. Un air de liberté réelle. Ce serait plus vital ici, puisqu’ici c’est une prison réelle quand dehors, dans notre société dite libre, nos prisons sont innombrables et la plupart du temps innommables – au sens de ne pouvoir être nommées, désignées, repérées.

Deux noms viennent, non pour remporter la mise mais pour inviter, stimuler, réitérer l’acte de faire de la philosophie en prison, Michel Foucault bien sûr, et, d’une manière plus intimement concernée, Bernard Stiegler.

Le mot philosophie s’agrège sans hiérarchie à celui de littérature, et l’expérience est réelle aussi d’une littérature, d’une poésie venant s’habiter, se libérer dans des prisons réelles.

 

Je vous voyais bien partis pour converser, dialoguer, deviser, apprendre à penser toute la fin d’après-midi et toute la soirée. De même que je me verrais vous écrire toute la matinée, et le midi, et l’après-midi, mais le temps nous est compté, non seulement parce que les contraintes extérieures règlent nos pas mais aussi parce que nos corps nous imposent fatigues, fuites, inattentions et parfois d’imprévisibles besoins.

 

Il a semblé que la question de départ avait été ou mal relayée, ou interprétée dans un sens qui n’était pas dans l’esprit de qui avait proposé la question, mais le cours de la conversation a montré, m’a montré un étrange accord, étrange parce que tacite peut-être, sur ladite question et plus encore sur les manières de la déplier, plutôt que d’y répondre, comme il convient mieux à l’esprit qui expérimente.

La séance a été soigneusement préparée par deux articles (RENCONTRE PHILOSOPHIQUE AVRIL 2018. qu’est-ce qu’un humain doit apprendre pour vivre en société) qui avaient le mérite de déplier la question sur l’horizon d’humanité, lequel est présupposé par toute éducation, sur qu’est-ce que transmettre, quoi transmettre, comment transmettre, à qui, et qui transmet, peut transmettre, éduquer. Je ne reconsulte ni mes notes ni ce dossier lu par tous en amont[1]. C’est la « musique philosophique » qui semble ce matin devoir se laisser entendre – je l’apprécie et l’admire en non-philosophe : la pratique de la philosophie par des non-philosophes a aussi une rigueur, un sens, une pertinence, depuis qu’un philosophe comme Gilles Deleuze l’a articulée à son métier, à son génie, à sa vie – cette vie sur laquelle, comme pour la première fois, en compagnie de son compagnon de philosophie, Félix Guattari, il s’est retourné, dans Qu’est-ce que la philosophie ?

Vous avez voulu passer vite sur la question de l’humanisme engagé par le mot humanité, humain, le texte, le premier texte est assez lourd, j’en conviens. Mais si ce texte, si sa question, si son dépli de l’humanisme comme valeur sociale, valeur individuelle, valeur collective, si ce texte argumentatif était un pot de fleurs, je dirais qu’il m’a semblé que vous le déplaciez, afin de mieux vous voir – un gros pot de fleurs au milieu d’une table remplie de convives est gênant –, vous l’avez déplacé puis le cours de la conversation m’a semblé le remettre bien sagement au même endroit, assez exactement.  L’humain, l’humanité est un horizon, une valeur, un absolu même, un idéal-type si on redescendait vers Weber, et à vrai dire cela m’a semblé être moins un pot de fleur qu’un objet extrêmement dangereux à manipuler, à placer, déplacer.

Non que je veuille ici rappeler l’expérimentation essentielle de l’anti-humanisme et entrer dans une joute de réfutation, mais rabattre humanité sur société me semble bien rapide et surtout entériner une vision très Tribunal de l’existence, et même très carcérale – je pèse mes mots bien sûr. Car si éduquer se superpose à l’adaptation consentie et/ou imposée à la société et à ses codes, nous voyons bien que grosso modo c’est ce que nous faisons, dans nos sociétés démocratiques comme dans nos sociétés autoritaires et totalitaires. Il s’agirait au fond de marcher au pas – selon des visions différentes certes, douces ici, nuancées, brutales et froidement fonctionnelles là…

Toutes les remarques ont été judicieuses, celles de Joël, celles de Gérard qui je crois a évoqué, en appui à la référence de Philippe Mérieux, la superbe expérimentation de méditation avec des enfants, celles de Gilbert, celles de Jérôme, pleines d’un humour qui secoue par le rire nos méninges souvent trop sérieuses… Me revient à l’instant la remarque de Gilbert notant la bascule néolibérale du par soi-même au pour soi-même – apprendre  à apprendre, à apprendre par soi-même, et apprendre à se satisfaire, à s’approprier. De l’autonomie à la satisfaction individuelle, à l’hédonisme néolibéral.

Or je me demande aujourd’hui si cette opposition ne se rapporte pas au fond à la même histoire, à l’histoire de l’individualisme, dont l’épisode néolibéral ne serait que le chant du cygne quand l’humanisme émancipateur d’individu en était le berceau. Ce serait, bien sûr, à développer. Je me contenterai de ceci :

Humain vibre de plus de questions que de valeur prétendument universelle, je crois, et quant aux valeurs irréductibles qui ouvriraient, depuis la pluralité des cultures, la controverse vivante pour le siècle qui vient de s’ouvrir, comme c’est je crois l’orientation pragmatiste d’un Bruno Latour, elles supposent bien sûr d’en rabattre un peu, comme vous l’avez noté, sur le centralisme universaliste du Parti Occidental !

Bref si humanité devient en son fond un concept intranquille (j’emprunte à Pessoa le mot), l’éducation, toute pensée sincère de l’éducation, et toute pratique sincère de l’éducation s’appuiera sur un goût pour l’expérimentation, comme vous l’avez tous bien dit, mais aussi sur un goût pour l’intranquillité fondamentale de toute expérimentation.

J’avoue que j’aurais volontiers apporté Jacques Rancière et son ouvrage sur Joseph Jaccottot, « Le Maître et l’ignorant », et volontiers rapporté le CD du cours de Deleuze sur Spinoza, car au premier contenu d’éducation évoqué, proposé par Gilbert, à savoir la natation, m’est revenue comme une gifle l’exemple que Deleuze donne pour instruire la problématique de la composition humaine, de son éthique chevillée à son être ; il donne l’exemple du petit d’homme qui patauge dans l’eau puis apprend à nager, c’est-à-dire à composer, à expérimenter une hétérogénéité. Enfin, voilà une approximation de mémoire.

Autre petite touche, pour tempérer les ardeurs de surplomb philosophique et pédagogique que j’ai cru détecter : que l’enfant ne cesse de nous réapprendre à apprendre, c’est-à-dire à nous étonner – ce bon vieux et incontournable truisme de la philosophie – voilà aussi qui peut introduire plus de finesse sur la relation pédagogique et sur la passion philosophique.

Au fond, sur ces questions, je vois que mes lectures actuelles, et bien trop peu sérieuses, m’aident infiniment – le travail d’un François Jullien, par exemple, et son travail extrêmement méthodique, « occidental », visant à s’ouvrir à la pensée chinoise, et à l’ingérer véritablement, sortant ainsi des dualismes ravageurs par des moyens très fins ; le travail d’un Emanuele Coccia, spinoziste de fond, invitant à « recosmologiser » l’humain et la terre…

Je dépasse là mon temps imparti, et conclut à la va-vite ce qui n’est au fond qu’un remerciement pour m’avoir accueilli dans cette rencontre philosophique. Et, comme je vous ai remis le « projet » qui donne sens à ma présence dans ces murs en ce moment, vous comprendrez qu’il est vital pour moi de m’accorder, de me connecter à ce genre de « scène » qui témoigne que vivre et penser sont d’une même étoffe, d’un même pas.

Ce que j’ai entendu, ou voulu entendre, comme « conclusion »,  à savoir qu’il s’agissait aussi d’apprendre à aimer, sans que cela ait pu véritablement se développer, me montre à quel point nos pas – dans l’erre philosophique comme dans l’erre poétique – sont voués à faire amble, et, dans le sublime consentement à vivre et penser ensemble, à faire abrazo (ce mot tout droit venu vous savez d’où… quoique, précisément, comme en maint domaine, le mot fasse aussi écran, par ses préjugés et ses clichés).

Philippe, jeudi 31 mai 2018.

 

[1] Je me rends compte que je n’avais pas pris le temps de lire sérieusement le deuxième article, en effet plus intéressant, et je fais le constat après coup qu’il n’a peut-être pas véritablement informé les conversations de lundi.

Je suis qui je suis

mercredi 30 mai 2018

C’est un jour peut-être où à la place du geste d’écrire, ou d’agir selon tel désir et telle décision, le jour lui-même, et son aléa, n’importe qui passant par-là, selon son être, sa splendeur, sa détermination propre, m’emmènerait, dans son sillage,  je me mets à sa disposition, je suis, je le suis. Ma volonté propre, si volonté propre il y a, si même volonté de quelque sorte que ce soit il y a encore chez moi ce matin, c’est de le suivre. Je n’ai pas particulièrement le goût d’écrire ce matin, et aucun autre goût – ou alors peut-être celui d’aller, de marcher, mais selon ce que le jour, selon ce que le jour, le jour, la lumière paisible de ce petit matin, six heures et des poussières, selon ce que le jour me propose, selon l’invitation qui m’est faite par le jour – je le suis, je le suivrais, je le suivrai, je l’ai beaucoup suivi.

 

De fait j’ai beaucoup de choses à faire, c’est-à-dire que j’ai beaucoup de choses à suivre – l’obligation, le sens de l’obligation, c’est cela suivre, se soumettre volontairement.

Et à mesure que le ciel se couvre, que je marche plus avant dans le paysage du clavier, l’ordinateur étant au loin, la page blanche étant au loin, témoin d’horizon, en quelque sorte, à ma droite, à 3 mètres environ, je vois, je pense, que le hasard, la chance ne m’a pas, ne m’aurait rien présenté que je suive dans l’allégresse de l’accompagnement, de la soumission volontaire…

Est-ce cela, la paresse ?

Le chat s’est installé sur la balancia, à 2h, en face de moi, il fait la pointe de l’aiguille dont je fais le pivot.

Le jour baisse, comme quand on meurt. C’est très mélancolique. Le chat vient de refuser cette proposition, cette inclination à la mélancolie, il s’est retrouvé et a brisé la métaphore, c’est redevenu un chat enroulé sur lui-même, sur son être, s’adonnant à son sommeil de chat.

 

Je dois parler de la rencontre philosophique au centre de détention de Caen, je dois parler du concert entendu hier, en hommage à Marcel Duchamp, et je dois commencer mes impôts, et ma déclaration à l’Agessa, je dois peut-être accompagner Dominique à son lycée, pour un atelier théâtre amical, je dois travailler sur l’atelier Duchamp, je dois, je dois finir le corbusier…

 

Est-ce que chacune de ces micro-tâches à faire est une partie de cette chance, une de ces rencontres qui fait que l’on se met à suivre, à vivre selon son être qui suit, je suis qui je suis, je ne sais ce que dit l’hébreu, mais la langue française fait sonner notre humeur de tango.

 

L’homme est une femme.

On se débarrasse trop vite des problèmes qu’on rencontre, on s’en débarrasse par de la rhétorique ou par le geste fallacieux d’écarter ce qui nous semble être, relever de la rhétorique.

Femme du côté de ce qui suit, homme du côté du leader… Il n’empêche, c’est la rhétorique dominante du tango, et c’est la dominance encore du masculin dans le monde.

Le féminisme est devenu l’alternative sérieuse de l’humanisme. L’homme est une femme.

Avec des phrases comme ça, certitude de conduire à des sentiers qui ne mènent nulle part ?

On comprendra renversement de domination, des conneries de ce genre, quand féminisme veut seulement dire, ici, pensée se ressaisissant.

Sentiers qui ne mènent nulle part !

Le machinique est-il un genre indépendant du masculin et du féminin ? et complémentaire ?

Qui dit homme dit femme, qui dit femme dit homme.

Qui dit homme et femme dit machine.

A-t-on besoin d’une rhétorique tordue pour faire droit au transsexuel, au queer ?

A-t-on besoin de dire, après avoir dit Nature ! Pas de nature !

 

 

Qu’est-ce que c’est bien quand on ne sait plus quoi suivre ni qui suivre !

Le ciel est à présent entièrement couvert et j’ai la tête parmi les grands courriers, bien au-dessus.

Et mon bassin danse selon l’aimantation de la terre et selon le désir céleste.

 

 

Je suis qui je suis, c’est le génie de la conversation, du dialogue.

je t’aime.

Je te suis, j’aimerais être ton ombre.

Je ne suis pas, je ne coïncide pas avec ton ombre, je me trouve à te suivre, je me sépare à te suivre, à vouloir me fondre corps et âme à ton mouvement propre…

Je t’aime. C’est vertigineux et c’est calme. La subjectivité est confiée.

Dissension, dissociation, ciel et terre

vendredi 25 mai 2018

il n’y a pas beaucoup de temps pour dénouer le petit ? gros ? nœud d’hier et ayant noué cette nuit

pas de temps du tout

une respiration vaudra pour dénouement

un regard franc à l’intérieur

 

ne rien laisser au n’importe quoi (tout le monde sait faire, ça ; moi le premier)

ne rien gouverner par décret, mesures unilatérales, conduite dans l’agressivité de toute volonté.

Ce matin orteils, surface plus ample de l’orteil au métatarse, trajet entre orteil et talon.

Lignes, ondes de la hanche à l’orteil, puis appui du dos (ceinture scapulaire), en appui sur l’axe, le même, l’adorable verticale.

Peut-être que la tête vient d’ailleurs, de là-haut, ainsi que le torse, oui, Kleist encore, la marionnette encore, le fil encore, le mouvement s’active du ciel, bien sûr, et ciel passe aussi au centre de la terre, mais penser ciel, ciel.

L’image Maïakovski, le cou girafe de Maïakovski est adouci, pétri dans une autre pâte que la tension morbide qui l’habite encore.

 

La gravité, au sens poétique et chorégraphique, informée même maladroitement par la poésie physique (appelons science poésie pour changer toute la représentation).

 

L’espace créé dans le corps, par éloignement, extension musculaire entre bas et haut, jusqu’au point, jusqu’à la sensation qu’en effet, tête et torse sont suspendus et activés par un désir cosmogonique, céleste.

Notre existence polaire s’épanouit.

La dissension devient dissociation – dissociation au sens tango et non au sens théorique, logique, politique (la dissociation ne commence pas lorsque tu tournes ou le torse ou les hanches sur leur axe commun, elle commence, elle s’active d’elle-même entre bas et haut).

Cette séance, commencée par les orteils, raconte mon épreuve d’hier et, à sa façon, la résout.

Il faut travailler avec de vrais ingrédients, de vraies possibilités disponibles, et non avec le fantasme des autres, l’institution fantasmatique des autres, ce qui fait ce qu’on appelle communément société.

Je suis prêt à assumer poétiquement, humainement, cet écart, cette dissociation d’avec l’appareil sociétal qui m’emploie, me rejette, m’intègre et me désintègre.

Omoplates

vendredi 11 mai 2018

tout commence quand rien ne manifeste de commencement mais la continuation, une continuation du commencement, quand aucun gardien ne s’interpose pour signer tel ou tel papier d’autorisation d’entrée. Ainsi a dû voir le jour, de la poche de Françoise Ripoll et d’une goutte de présence de Michel Humbert ce qu’ils ont appelé Philippe, et que je me trouve ici appelé à relier à un commencement continué, une continuation de commencements – et c’est inlassable parce qu’inlassables sont les continuations de fin, de disparition.

 

A peine je découvre, grâce à l’autre, ici, Stef Lee, qu’il existe des muscles pour rapprocher les omoplates vers un centre actif du dos, ouvrant et élevant une cage thoracique, que cette nouvelle conscience de l’handicapé se recommence en vérité au contact décisif avec le torse de celle qu’on aime et de tout ce qui aime dès qu’un torse vient te traverser et recommencer la preuve que quelque chose est commencé, avec toi et toi.

Entre toi et toi : soudain, oui, la subjectivité la plus libre s’exprime à l’intersection de « moi » et de « toi », devenant pour elle deux « toi ». C’est une expression malhabile certes, subjectivité est une expression malhabile mais si nous rejetons au maximum de ce que nous pouvons rejeter l’imposture, qui toujours fait acte d’appropriation éhontée de ce qui jamais n’appartiendra à quiconque, si nous rejetons la subjectivité comme la possession fatale du sujet, de son soi et de ses objets, ses avoirs, et si nous reprenons alors le mot un peu plus dépouillé, une « subjectivité » un peu plus dépouillée, un soleil, une étoile apparait entre les cœurs, et quand bien même l’avidité de chacun, sous le masque de l’émotion, viendrait rafler la mise de cette étoile, cette étoile ne cesse d’exister, ne cesse de tenir sa vie, son intensité d’elle-même et uniquement d’elle-même, entre nous deux. Je t’aime devient une parole dite par cette étoile et non plus par l’un et l’autre des amants.

Mais c’est trop dire et trop se soumettre à l’histoire terminée des religions, comme, je crois, on peut aussi dire que c’est trop dire eu égard à l’histoire terminée des politiques, des économies, que nous n’achèverons jamais de terminer – mais autre est l’ardeur à terminer et autre celle à conserver coûte que coûte et tout perdre alors dans cette étreinte étau avec une éternité qui jamais ne nous appartiendra….

L’extraordinaire sensibilité que le solitaire se découvre au cœur le plus mystérieux de sa solitude, cette sensibilité commence et recommence à être ce qu’elle est, à faire ce qu’elle fait, à continuer ce qu’elle continue au moment même où elle marche, s’exerce ou bien se chante sans plus d’exercice alors que celui du lâcher-prise propre à tout mouvement vécu, et commence et recommence, cette sensibilité quand, lorsqu’elle marche, elle respire dans un abrazo. Y a-t-il un seul poème d’amour qui raconte, chante, continue cette évidence, laquelle se continue, se recommence en chaque abrazo dépris de l’étau de la possession, de la pulsion, de l’utilité même d’un usage que le solitaire viendrait in extremis récupérer pour son compte, pour se torcher dedans afin de faire l’éloge de sa solitude, de son bien le plus sacré.

Non. La solitude la plus totale, la plus aimable, n’advient qu’en abrazo, dans la solitude de l’étoile, à l’abri des scènes de ménage que tout solitaire se fait à lui-même et que tout couple recommence car toutes nos histoires sont de pauvres et misérables scènes de ménage.

Mais il suffit d’un abrazo, infiniment continué, dans l’exercice de commencement et dans l’exercice de fin : où finit la solitude du sujet, où s’accepte de la finir, de la clore…

Ce n’est ni une page de philosophie ni une page de poésie, c’est à peine une musique qu’on entendrait au loin, au très loin et qu’au fur et à mesure que commence le jour, que s’élève un soleil, nous entendons plus fort…

 

A 8h10 le soleil est déjà haut et bien au milieu de la porte-fenêtre du salon, de l’espace commun dont j’use depuis longtemps à présent, de préférence à mon bureau qui croupit un peu dans une saleté et un abandon non aimable. Mais à droite de la porte-fenêtre, derrière les branches emmêlées du prunier et du haut charme, derrière le lierre de plus en plus massif qui recouvre progressivement l’image urbaine pleine de ciel de Simon, tout au fond du jardin, je vois comme s’élever un astre gigantesque par rapport à la taille de celui qui nous fait humain inscrit dans notre histoire de terre, un astre, un quart d’astre dix fois plus gros et d’une luminosité comparable, et avec l’imagination, encore plus grande que celle du soleil, et cette illusion me semble alors née d’un nuage, d’un énorme nuage que l’éclat du soleil viendrait illuminer, puis je vois qu’en guise de nuage c’est un morceau de toit de la maison voisine qui a été récemment agrandie, et qui brille tant, que ses lignes, ses arêtes rectangulaires se sont fondues en cercle, en astre, sous la chauffe de la lumière. Qu’une habitation d’autrui prenne ainsi place de métaphore puissante de l’étoile se déployant entre nos deux cœurs, cela s’emboite ici parfaitement dans la leçon du jour.

Peut-être en accueil de Detlef Engel et Melina Sedo

samedi 14 avril 2018

Y a-t-il une indolence générale sous-jacente à tout ce qui se vit ici ?

Autour d’Adam, le Soudanais, de quoi je manque ? autour de l’accueil de migrants et de ce qui se décline depuis la décision-conviction de faire un pas d’accueil ?

Manque, est-ce le mot ? derrière les affairements – professionnels, l’affairement autour de l’écriture, l’affairement autour de ce qui reste à tirer, en argent, de mon commerce avec autrui ? est-ce le mot ?

Le tango apporte-t-il, conforte-t-il cette indolence générale ? peut-on parler d’indolence ? Continuer la lecture de « Peut-être en accueil de Detlef Engel et Melina Sedo »

El Baile, Mathilde Monnier, Théâtre de la Foudre

mercredi 11 avril 2018

Aujourd’hui le balancier : d’écrire vient l’événement. Que d’écrire vienne l’événement. Car je n’ai rien à dire sur le spectacle qu’on a vu hier.

Bribes sur le spectacle lues par Dominique : pas de chronologie. Pas de frontalité (article de libé) Pourquoi Frontalité ? je ne sais pas, dit-elle. Pas de chronologie comme dans le spectacle originel de Penchenat.

Ce que l’Histoire fait aux corps. C’est ce qu’elle me redit.

A la fin, la chanson, c’est « El mato a un polizia motorizado », un tube argentin, me dit-elle. C’est dansé derrière la cage, l’écran de la roulotte qui du lointain-jardin de la scène a été déplacée au lointain-centre. Grille en lieu et place de verre, écran-télé, cage de but. L’un danse derrière, spectacle, l’autre shoote dedans. Ballon placé. Tirs au but. A répétition. A répétition. Fin du spectacle. Autoviolence, en tous sens. Continuer la lecture de « El Baile, Mathilde Monnier, Théâtre de la Foudre »

Tristesse et joie dans la vie des Girafes, Rayon vert, Compagnie du 8 avril

samedi 7 avril 2018

Hier, Saint Valéry en Caux.

Tiago Rodrigues, Tristesse et joie dans la vie des girafes.

De Tiago Rodrigues.

On croyait que c’était un spectacle de lui, mais non, spectacle de la « compagnie du 8 avril ». Hier, en vue de cette soirée, allé au lycée de Dominique avec elle pour lui éviter de repasser par Rouen un vendredi d’embouteillage, c’est dire la motivation.

 

Sur le deuil et la sortie de l’enfance, une famille dont la mère s’est absentée, a cédé, décédé.

 

L’écrivain, l’homme de théâtre, le metteur en scène, le comédien prête sa voix, se prête à cette autre de 9 ans. 9 ans ? il chausse la vie d’une petite fille de 9 ans en restant Tiago Rodrigues. Il examine en conscience la vie d’une gamine de 9 ans. Il se mélange à la vie d’une petite fille de 9 ans. Mélange au sens du philosophe Coccia : il ne fusionne pas, il ne s’ajoute pas, il rentre dans l’atmosphère de la petite fille qui a perdu sa maman, qui vit avec son papa, papa qui est tombé au chômage. Petite fille qui vit avec elle-même, avec un nounours, qu’elle a appelé Judith Garland mais qui aurait dû s’appeler Tchekhov, ou quoi d’autre ? petite fille avec un imaginaire qui parcourt le monde, un monde qui est fait de fuite du monde et d’entrée en monde. Une petite fille qui rentre par moults détours et quelques éclairs de génie allant droit, c’est-à-dire en vitesse maximale, au but, au sens, à la vie, petite fille qui rentre dans sa réalité, dans un mysticisme de réalité : Continuer la lecture de « Tristesse et joie dans la vie des Girafes, Rayon vert, Compagnie du 8 avril »

Visite de free man, suite

samedi 31 mars 2018

encombré ?

bas nœud haut nombril drame serré puis drame desserré contracter le nombril rire rentrer rentrer rentrer, séparer bas et haut puis relâcher dénouer le drame la naissance angoissée maintenant tu rentres le nombril tu serres en l’ouvrant tu vas chercher la sensation claire qui se produit lorsque tu relâches subitement tout et quand dans la profonde inspiration le nombr, le nombril

 

Technique, vérité. Exercice, révélation, avération, ce qu’on voudra bien lancer comme mot faux beau. Ouvrir en fermant, fermer en ouvrant. Lorsque j’inspire je souffle, lorsque j’expire j’inspire. Continuer la lecture de « Visite de free man, suite »

Tango, avec Stef et Adam

jeudi 29 mars 2018

Il ne parle pas français, Adam ne parle pas français, il ne parle pas, à peine, il parle à peine l’anglais, quelques mots, il ne sait pas lire, il ne sait pas dire l’heure en anglais, il parle arabe, il parle aussi quatre ou cinq langues locales du Soudan du Sud.

Hier on l’a emmené avec nous au cours de Stef, au cours de tango, son sujet, à Stef, c’était, justement c’était, elle avait hésité, elle ne savait pas, elle ne savait pas ce qu’elle allait faire vraiment car ce qu’elle avait prévu c’était bof, elle nous confie ça en tout début de cours.

On lui a proposé de s’asseoir à l’entrée de la salle, là où on installe quelques chaises, et une table. Il nous a regardé travailler, danser.

C’était sur le cœur, sur le centre de personnalité, c’était sur la plasticité de tout ce haut, ce buste, ce cœur, cette essence du tango, qui est une danse populaire, donc dans les pieds, dans le sol, oui, sauf qu’à cette danse de terre se couple cette invention, cette invention du tango qui s’est mis à parler avec le buste, avec le cœur, avec « le centre de personnalité », qu’on a élargi, amplifié, arrondi, extendu aux gestes de « repousser, attirer ». Elle a travaillé, Stef a travaillé sur les deux grandes inventions du tango, la vie, la vie du buste, du cœur, l’invention du cœur, le cœur inventif, plastique, puis sur cette autre chose, incroyable, encore plus incroyable pour une danse : l’arrêt. L’arrêt. Etre capable de ça : entendre la musique de l’arrêt, entendre l’espace de rien, l’espace entre les deux, rien, juste respirer, danse de la respiration. C’est le tango qui a inventé ça, qui s’est inventé à partir de ça, l’arrêt.

Il assiste à tout ça, sans comprendre les mots. Juste le travail, les séquences travaillées, le mouvement, l’événement du mouvement. A un moment je croise son regard, il sourit et me fait signe que oui, c’est bien, c’est rudement bien, puis à nouveau dans ses pensées, dans son téléphone. Continuer la lecture de « Tango, avec Stef et Adam »

Allez!

aller

aller à l’autre

aller

aller

aller

aller puis revenir

aller à l’autre

 

tomber

 

tomber puis s’élever

revenir puis aller

la terre puis le haut

l’arrière puis le devant

 

non

rien de successif

 

tomber s’élever

aller revenir

échouer réussir

vivre mourir

écrire vivre

se rendre compte, de jour en jour se rendre compte

de jour en jour tombe

à un autre bout s’élève, va, réussit

en soi telle proportion

en société telle proportion

 

le drame individuel, la comédie individuelle

le drame social, la comédie sociale

le drame cosmique, la comédie cosmique

 

hier j’ai découvert « le tango de la mort »

j’ai redécouvert le tango de la mort

je savais que les nazis faisaient jouer les musiciens juifs au moment, au moment exact d’envoyer à la mort, je ne savais pas que c’était un tango, je ne savais pas que c’était le tango d’Eduardo Bianco, que c’était Plegaria d’Eduardo Bianco, je ne savais pas ça

je ne savais pas

je danse avec la phrase de Marguerite Duras, je comprends la phrase de Marguerite Duras, je comprends la sidération sans cesse renouvelée de la phrase de Marguerite Duras, je comprends la phrase de Samuel Beckett, je comprends la phrase recluse dans l’ombre, je comprends la phrase obscure de Paul Celan…

 

quand j’ai écouté, réécouté, toujours réécouté, ce tango de Bianco sur YouTube, avec les images d’orchestre juif dans le camp, ça a été secousses sur secousses, ça a été sanglots sur sanglots, j’ai cherché les paroles, c’était joué sans les paroles, sans la voix, quelqu’un aurait-il pu chanter ?

 

est-ce que

 

dansez-vous le tango ?

dansez-vous encore le tango ?

 

cette nuit c’était un drame individuel

étroitement individuel

et au moment où le jour est annoncé par les merles, quand la tentation est parfois grande de penser que jamais ça ne se lèvera

que pour soi jamais il ne fera jour, il ne fera plus jour, pour soi

et que la tentation est grande de faire en sorte qu’en effet le jour ne se lève plus, non seulement pour soi mais pour tous, toutes, et tout ce qu’il y a de vivant

et l’entrain , l’entrain , l’infect entrain que ça donne de conduire ainsi le jour à sa perte, de conduire les rênes de la nuit jusqu’à la nuit plus obscure

la jouissance infecte que ça te donne de prospérer, de constater que tu prospères sur cette idée, sur ce vœu, sur ce désir que le jour ne se lève plus, ni sur toi ni sur aucun vivant

et ce même désir et cette même jouissance à emporter les foules dans ce vœu

 

Bianco a joué devant Hitler, n’est-ce pas là une photographie de l’orchestre de Bianco jouant autour de Hitler ? ne sont-ce pas là les musiciens de Eduardo Bianco qui jouent autour du führer ?

dansez-vous le tango ? aimez-vous danser le tango ?

avec qui Obama a-t-il dansé sympathiquement le tango, un jour, un jour vite retrouvable sur la toile ? avec qui ?

avec qui aura pu danser Hitler, avec qui les papes successifs depuis que se joue et se danse le tango ?

que le pape enfin danse avec une femme ! tango horizon, tango flèche du temps

qu’un Hitler danse le tango avec une femme, tango gouffre, tango trou noir

mais ce sont là de regrettables fantasmagories

Notre théorie naissante est que l’art du tango est à même de dissoudre, métamorphoser la structure violente de l’humain.

 

 

chère Elise,

le temps semble nous engouffrer dans son indifférence cosmique

il faut beaucoup d’énergie pour écrire comme pour danser

il ne se passe pas un jour que tu ne danses, pas un jour que je n’écrive

et il ne se passe pas un jour où danse et poésie ne conversent, à leur manière

depuis le rythme d’existence que nous emboitons, les uns et les autres

j’espère que tu aimes de façon toujours aussi entière, et têtue, aussi indémêlablement perdue et sûre

je lance cette phrase qui chaque jour m’est lancée, dans cette vie avec « mon autre », mon expérience de quelqu’un d’autre,

quelqu’un d’autre planté, orbité autour du même axe que moi

 

c’est difficile de reprendre langue avec toi, avec vous, quand je rêvais de le faire une fois le texte fait.

 

Il ne se passe pas un jour que ne se délie une langue autour d’une nouvelle découverte à l’intérieur vécu du corps en exercice du tango, de cette danse à deux.

Mon corps se métamorphose, mon écriture aussi, et c’est le même corps, c’est la même écriture.

Bien sûr, j’aimerais beaucoup que nous soyons géographiquement proches, et que le goût du travail, de l’exercice, de la recherche, de l’extension, et encore de l’exercice soient quotidiennement partagés avec toi et Toni, avec Stef, avec quelques personnes, de ces personnes pas seulement passionnées par le fait de danser le tango mais de ces personnes dont la passion d’être, de vivre se découvre et se déploie de l’intérieur de la passion du tango.

Mais l’impulsion première à te réécrire, je dois l’avouer, vient d’une épreuve.

En allant à Auschwitz, je ne savais pas, je ne me souvenais pas, je ne savais pas, je ne pouvais pas savoir comme ne pas savoir, je ne pouvais pas savoir comme je ne pouvais pas ne pas savoir, connaître comme ne pas connaitre le tango dit de la mort, et, maintenant je peux bien te l’avouer, le texte, qui allait bon train, à partir de tes quelques si belles lettres, le texte qui voulait si fort se reprendre, au sens fort de cette reprise qui reprend toute une énergie du vivant sous une nouvelle force, la force propre de la répétition créative, ce texte qui voulait si fort se reprendre s’est arrêté net. Il allait reprendre, il reprenait, à l’endroit le plus impossible, à cet endroit qui déjà m’avait arrêté, tu te souviens de ces espaces, de ces moments-seuils que je t’avais proposé de noter, et parmi ceux-là, il y eut, tu évoquas la visite d’Auschwitz, la salle des cheveux, la montagne de cheveux, et c’était cette image-là qui t’avait centrée sur la douleur, sur le partage de la douleur, sur le sanglot – il manquerait juste, dans ce lieu de mémoire, quelques distributeurs de kleenex, comme dans les cabinets de psy, ou de juge d’instruction, disponibles pour le moment assuré du sanglot. Bien sûr le sanglot ne fait pas conscience ni travail de mémoire ni travail d’histoire, mais le sanglot fait travail de vie, et où donc se travaille la vie, dis-moi, où donc, faut-il qu’elle se travaille à l’endroit même où elle a été industriellement niée, détruite ? Et cela déjà, ton évocation d’Auschwitz, me demanda beaucoup de temps, une visite d’Auschwitz, beaucoup plus de temps que prévu, déjà, ça m’avait arrêté, je ne pouvais pas passer, restituer, évoquer ces courtes phrases, tes phrases sur les cheveux d’Auschwitz, il fallait du temps, repousser ce qui était destiné à vite s’écrire, vite se chanter, il fallait y aller, il fallait en revenir, mais je ne savais pas encore.

Et aujourd’hui je ne sais quelle force – idiote sans doute, injuste sans doute, ou simplement déplacée sans doute, d’où vient et quelle est cette force qui soudain, soudain, soudain

crée, déloge, révèle une insupportable continuité, une continuité, tu entends ? une continuité entre ce moment qui aurait dû à jamais plonger le tango dans sa disparition, dans son intime interdiction, et définitive, après ce « tango de la mort », joué et rejoué, tu entends, tu l’entends ?

Dans ton pays, tu entends, tu l’entends ? ce tango dans la continuité de ce moment et de ce présent, à nous?

J’ai suivi la visite comme tout le monde, en plus bref peut-être, parce que le car avait pris du retard, et l’heure du retour restait inchangée, nous n’avons pas longtemps erré,

nous n’avons pas longtemps erré autour de la boue, des flaques d’Auschwitz, dans cette architecture qui emmène avec elle les bois alentour, qui emmène le souvenir des plantes, et toute concentration humaine, conduite, gérée pour la mort.

Dominique n’est pas venue avec moi. Non seulement elle n’est pas venue avec moi, mais lui est venue l’idée, ici seulement, dans l’appartement très polonais rempli de ces si belles affiches polonaises, lui est venue l’idée, ici seulement, de peut-être arrêter le tango. Tu dois connaître Maria Filali, dans un entretien filmé, elle dit très bien que si devait l’emporter le déplaisir, la pénibilité du tango, si par le tango elle devait souffrir plus qu’elle ne se réjouissait, alors elle arrêterait pour de bon, elle pourrait arrêter. Une telle parole portée par une telle « star » du tango facilite l’accès au langage pour nous, gens ordinaires : en effet arrêter si cela fait plus de mal que de bien, et c’est cela qu’elle me dit alors, que Dominique me dit alors, pour des raisons internes à la danse, à elle, à la pratique, pas du tout pour « de grandes raisons ». Et bizarrement, elle n’a plus jamais reparlé ainsi, plus jamais, il n’a plus jamais été question d’arrêter, c’est là-bas, uniquement là-bas qu’arrêter a été parlé. Je vais peut-être arrêter le tango. Et je crois que c’est le jour même, enfin la veille, car je partais très tôt le lendemain pour Auschwitz, où : Je vais peut-être arrêter le tango, me dit-elle.

Je crois que les lieux lui ont parlé, que les morts lui ont parlé, je crois que le goût de la mort était trop fort, elle ne veut rien avoir à faire avec le goût de la mort, avec toute complaisance avec ça, et le sanglot, celui qui ranime, qui fait renaître, est d’abord manière très complaisante de succomber, c’est d’abord une complaisance dans le mourir en commun, dans le commun de la mort, dans la mort commune. Je me suis dit ça, après coup je me suis dit ça, c’est Auschwitz et le tango de la mort qui l’ont révulsée, interdite, et comme, pour des raisons biographiques solides, elle s’est interdite le sanglot, la complaisance maternelle du sanglot, elle n’est pas venue. Toi, tu es polonaise par ta mère et tu connais l’histoire et tu connais ton histoire, et je ne sais pas quelle est ton histoire, et maintenant pour nous tous danser à nouveau devient la plus grande affaire humaine, et entendre à nouveau un morceau de tango, à commencer par ce tango de la mort, Plegarlia, d’Eduardo Bianco, mais avec le souvenir du tango yiddish, devient, est devenu

 

Non le vrai sanglot n’a pas été encore dit, pas encore été mêlé aux spasmes du dire, le sanglot, c’est la collusion soudaine entre la Shoa et la montagne infinie des victimes féminines dans l’histoire masculine, c’est soudain l’amalgame des deux, pas de raisonnement, pas de discours, rien pour tempérer, interdire cet amalgame violent, radical, entre juifs et femmes, oui, entre juifs et femmes – le pouvoir de la mort a bel et bien régné sur les femmes et combien de femmes sont mortes et ont longuement souffert sous les coups, sous la loi du masculin, c’est cet amalgame qui est au cœur du sanglot qui s’est échappé, qui vient de s’échapper, qui s’est calmé, qui est revenu et qui s’est pensé, plus au calme, plus au fond de lui-même.

A l’école primaire, Dominique se souvient d’un maître qui exhibait les pires images des camps et des tortures, c’était dans les années soixante, et elle raconte comment les enfants, pour se venger de ce maître morbide graffitaient des monstruosités sur les murs de la cour de récré, comment les garçons menaçaient de tortures les filles, comment d’emblée la complaisance initiale avec la mort industrialisée devenait moteur sexuel, sadisme de structure. Je crois que la petite fille qu’elle était fut épouvantée, secrètement épouvantée par ça.

 

Le premier motif à reprendre langue avec toi était plus discret, plus anodin. C’est quoi ta part polonaise, c’est quoi, ta vie là-bas, quand tu y retournes ?

Mais je ne voulais pas faire peser sur toi, sur ton éventuel récit de vie mon incapacité plus ou moins mystifiée par de grands sentiments… et voilà que je te partage une charge insupportable…

Non, j’ai voulu t’écrire, au plus près de mon, de notre expérience, qu’on continue, aujourd’hui plus que jamais, du tango, et pour te dire que reprenant de fond en comble ce « petit texte » qui doit rester petit en volume, et qui s’intitulera « Les lettres d’Elise » si, jusqu’au dernier moment tu ne rétractes pas ce moment de partage, pour te dire que…

Tu vois bien aussi qu’une fois encore, au fond, le seul fait de t’adresser quelque chose relève, « me relève » de l’intense découragement à l’œuvre dans mon cœur, dans mon « courage ».

Appelle-t-on courage la force cosmique qui nous traverse et nous fait chercher encore à danser, à converser ? n’est-ce pas un peu vaniteux ?

Ça s’arrête là, brutalement. Brutalement la nécessité de relire, de reprendre, de se remettre au travail, de faire lire à Dominique, et peut-être t’envoyer.

Un peu difficile de reprendre la forme convenue, admirable, réconfortante, de la lettre, mais ça se fait,

doucement,

simplement.

Comme le tango qui forcément,

à un moment,

revient te dire

que c’est simple,

combien c’est simple.

Je t’embrasse,

et,

bien sûr,

sans l’exiger,

espère que tu nous enverras de tes nouvelles

et ta manière à toi

d’aller

ou ne pas aller

dans tel

ou tel pas

qui s’est aujourd’hui imposé à moi.

 

Philippe.

Livraison de deux jours

Lecteur d’éternité, je te livre aujourd’hui deux pages, deux jours du journal, de l’œuvre en cours –pardonne l’outrecuidance de ce mot, mais je ne crains pas trop la rhétorique de l’humilité devant toi, car tu es mon roi, mon impératrice, c’est l’évidence

Précisément une évidence qui à chaque mot est mise à mal, et même ridiculisée, n’empêche

Je te livre ça, lectrice d’éternité, et pas plus, parce qu’en ce moment, chaque jour est de plus en plus intime, près donc des gens avec qui je partage le pointage du jour (le jour est une usine, on va y pointer bon an mal an)

Parmi les gens il y a aussi moi, et les trucs persos qui se donnent parce que c’est le passage, le passage obligé, alors, je ne poste rien, et puis je confesse que je ne vois pas bien, je ne perçois pas bien le seuil entre perfection et reprise, texte parfait et texte à reprendre

Je suis dans ces ébats-là, exactement, avec les Lettres d’Elise, qui reprennent, là, en ce moment

Qui imposent absolument la sensation de perfection dans le nouveau work in progress qu’est la découverte du tango…

Alors voilà, en privé presque, dans cet espace public non fréquenté qu’est ce site

Voici deux jours confiés à ta sagacité Continuer la lecture de « Livraison de deux jours »

L’âme du matin

lundi 5 février 2018

De même que s’échauffent chevilles, genoux, hanches, torse-dos, épaules, mains, tête, le corps de la nuit se déverrouille, la fantaisie des pensées, depuis les restes d’hier jusqu’au programme d’aujourd’hui, du souci éternel au désir qui revient, l’exercice, je le crois, est aussi méthodique, l’autre cerveau commande au cerveau-main, la créature fantasque est aussi construite que ce corps déverrouillé de la tête au pied

La danse, l’histoire en cours du mouvement, Continuer la lecture de « L’âme du matin »

Barbara, Jacques Rancière et les autres

dimanche 4 février 2018

Arte replay ou autre biais. Barbara, le film, Matthieu Amalric et Jeanne Balibar, un mauvais exercice d’admiration, de bout en bout. Un biopic (ça s’écrit comment ?), un biopic aurait mieux fait l’affaire – de l’admiration en veux-tu en voilà mais avec ce petit effort biographique qui donne l’impression d’une vie. Là, rien, des fragments d’admiration, des fragments d’envoûtement. Matthieu Amalric prend la place du spectateur sans prendre le courage de se sonder comme spectateur idiot (tout spectateur médusé est un idiot sans doute, brossant l’idiotie de l’artiste dans le sens de son idiotie… Mais rentrer dans son idiotie propre, se la coltiner, c’est autre chose…) Continuer la lecture de « Barbara, Jacques Rancière et les autres »

Deux textes en cours, Deux en cours

jeudi 1er février 2018

La nappe est rouge.

Les rideaux sont rouges.

Les murs sont orange.

Son pull à elle est rouge.

Son pull à lui est rouge.

Cris et chuchotements.

 

Peut-être que c’est deux textes différents qu’il faut écrire, Les Lettres d’Elise, et ce texte, sans titre encore, qui fait du couple, de notre couple, le sujet, l’initiation. Continuer la lecture de « Deux textes en cours, Deux en cours »

Tú el cielo y tú

Tango, 1944, Música: Mario Canaro, Letra: Héctor Marcó / version espagnole et traduction française

Pourquoi si heureux d’avoir trouvé

Contre toute attente

Prisonnier de ma langue française

Cherchant sur la toile la traduction des letra de Hector Marco

Mis en musique par Canaro

Tu, el cielo y tu

Découragé

Et in extremis

Un clic, un site et

Les deux colonnes

Version espagnole, traduction française

Et quelle traduction

Juste omis, ellipsé, en début d’errance

Ce « que tu adiós me repetía »

 

Tu, el cielo, y tu

C’est le titre de la chanson de 1944 et

C’est le titre du spectacle de 2017

De la troupe de Catherine Berbessou

Vu vendredi au Rive Gauche,

Saint Etienne du Rouvray Continuer la lecture de « Tú el cielo y tú »