Lecture matinale, 2 juillet 2015

Passer à l’écoute directe plutôt que lire ce qui suit, car.

[C’est sur fond de médiocrité, comme on juge tant de gens autour de nous jusqu’à ce qu’on se juge soi-même, en catimini, ou en héroïsme masochiste.

J’avais à ranger mon bureau, ranger mes affaires, et comme mon grand-oncle aller ma vie aussi humblement et invisiblement que possible (sauf que je n’avais pas,  je n’avais pas cette jouissance (tiens! ce mot qui revient deux fois en deux phrases consécutives) de ma communauté et de son présent, l’orgueilleuse humilité qui en découle : la certitude commune de l’humilité.)

C’est alors que le bleu de l’intranquillité – de la couverture du livre de – surgit. Ce livre plutôt qu’un autre, pour passer ma médiocrité, la rendre moins mauvaise qu’elle n’est, au contact de l’intensité  bio-poétique de l’objet.

C’est alors que la figure de l’amitié s’est imposée dans les lignes que je lisais. Le souvenir et la présence même de la fièvre amicale. Et il me fallut lire ces lignes à haute-voix, pour l’ami, pour tout ami, soudainement présent dans la fausse solitude  habituelle – avec la tasse de thé, puis de café.

Moment propice à quiconque le matin souffre de n’ouvrir qu’un journal, attendant que l’ami-e se réveille.

La lecture est une conversation, et quand bien même les amitiés sont oubliées dans la nasse des aboiements narcissiques, des avidités à mourir sous, sous des couvertures de survie, quand bien même l’amitié apparaît la dernière des lubies humanistes, la tenir pour abscisse et ordonnée du jour et de tout horizon que la nuit invente pour le lendemain.

Hier, ces notes, ces miettes qui convenaient au jour qui préparait ce jour : Mercedi 1er juillet 2015. Sur quel pied danser, se lever, commencer la journée, la page, l’ajour ? Par la Grèce ? Vintimille ? Calais ? Le rangement du bureau et ménage ? Accompagner seul et démuni le démuni et tournoyer dans la non-solution ? Se demander encore

Aujourd’hui donc :

Ecouter, peut-être au petit-déjeuner, seul à seul, ou bien dans cette humeur bienveillante de tout un groupe envers l’intimité du un à un.]

La préoccupation sociale, politique n’est pas un enfant dans le dos du poétique, ni l’inverse.

Sans titre

Paquet I – 8.

c’est juste que tout ce qui vient ce matin n’est pas compris
ni hier soir
mais dans cette douceur d’une vie plus haute que la compréhension
la guerre et l’univers maïak
formaient un poème insupportable
quelques vers trouaient, mais
les clairons n’allaient pas avec le tango La guerre et l'universor
c’est de tango que je veux me nourrir
le masculin guerrier fait insulte à
je ne comprends pas davantage l’écrivain qui s’adonne au ressentiment pénitentiaire, le génie dans l’entre-soi dépérit
je comprends rien à c’qui disent
mais Dickinson oui, hier soir et ce matin, c’est :

« Ne sachant quand viendra l’Aube

J’ouvre toutes les Portes

A-t-elle des Plumes, comme l’Oiseau

Ou bien des Vagues, comme un Rivage – »

puis avec elle des trous sans rien comprendre avec la plus grande
ferveur – Mot féminin
puis ceci :

« Je n’avais pas le temps de haïr –

Parce que

La Tombe m’en aurait empêchée –

Et la vie n’était pas si

Vaste que

J’épuise – l’inimitié –

 

Ni n’avais le temps d’Aimer –

Mais puisque

Il faut bien s’Occuper –

La menue Peine d’Amour –

Me suis-je dit

Me suffirait – »

(une autre?)

Paquet I – 7.

Ils s’enfuient
Jusqu’au jour
Ils s’enfuient jusqu’où brille un verre
Caravane, un nombre – défilé ou meute
C’est rien, il faut se calmer

La langue française est dans l’antichambre, le roi-monde is very busy
Silence est son valet, agent secret, homme de toute main

Oui, déjà recopié cette note poétique n° 763
« Je n’avais pas le temps de haïr… »
Mais la coupe qui décide que mon papillon s’y pose – entaille faite
C’est en anglais que ça a lieu :
« And life was not so
Ample I
Could finish – Enmity –
… »
Ce ample I
Si je reprends l’adjectif de Claire, traductrice : vaste
Ce vaste Je vient s’imbriquer à la vaste Vie
Mais pas si vaste que ça pour se permettre de succomber au temps de haïr
Cet ample je pas si ample que ça
La mort désamplifie la haine
Et ce qui a convoqué cette haine dans le corps avant le poème
Dans sa colle avec je
On ne le sait pas
C’est de l’autopoésie comme on dit autofiction mais sans le journal des détails, sans le roman
J’aime beaucoup cette absence de roman dans la poésie de Dickinson
Ce féminin-là s’oppose au majoritaire romanesque qui ferait marque féminine
Elle parle si seule et si reine de rien

Tu es suspendue pareillement
insecte dans l’incertain de l’air

(une autre?)

Paquet I – 6.

Ce qu’il est je le suis, l’ai été ou le serai
Ce qu’il est je le comprends
Puis, comme lui – l’imprends
Ce qu’il est je ne le suis pas, il va, je reste, tombe
Il s’arrête, je m’en vais je ne sais où
Il part je reste dans une pierre non soulevée
Et je ne suis pas de l’étoffe du tout, acteur de moi entre autres
Mes limites grincent dans l’illimité
Et lui, mon autre, ce fils, ne vit pas

Avant la journée de travail (au bureau ils sont nombreux à me commander)
J’apprends deux strophes d’elle
Elle dit
« Je n’avais pas le temps de haïr… »

Quand elle parle en poème, elle dit tout, la phrase et la non-phrase
Elle bégaie dans la perfection
Elle s’égare dans la justesse
Ils peuvent disserter
Ou se détourner – avec une application d’enfant sage, soumis – oublier
Tout oublier de la fièvre Une
Elle reste et

Je reste, ample I, dans la salle sonore de ses images
Dans son pas à la lumière de bougies anciennes

Qui sont les assassins qui s’emparent de ces lignes et les jettent au charnier ?
Le tout, je le comprends et le déprends comme il fait avec moi
– je le suis yeux fermés comme dans un tango, avec elle

(une autre?)

Paquet I – 5.

Les phrases élémentaires n’ont
Le regard épars des juges derrière chaque
Le jeune homme n’a toujours pas de solution à quoi
Ne t’arrête pas, le temps du morceau, ne t’arrête pas, ni dans la satis ni dans l’erreur
– Il ne cherche à parler ni à se taire
Ni à dormir ni à agir
L’art n’a jamais été dans la volonté de l’art, malgré les

Je suis en appr du tango

Je cherche un proj litt qui pourrait faire l’affaire côté établ national
Je n’ai pas d’idée et nulle envie de donner le

Le corps de l’autre, toujours en sym
Une envie de danser, toujours

Mais il suffit d’un doute, émis par quelque mirage d’autor
Etes-vous réal ou relat ?

A vrai dire pour mon proj N.I je n’avais pas de proj pers

(Si les phrases pens sont trop courtes elles se succ et s’oublient les unes les autres)

Ce ne sont pas des opinions, ni des idées sup, c’est un mom, juste un mom vécu en temps (Emily Dickinson crée une alvéole chaque nouveau jour)
Puis abolis, et le temps et le mom

Cette impression parfois que tout le monde abandonne tout le monde, découragement 2015
– Les boute en train et les optimistes agressifs n’ont jamais fait le poids
Les déprimés non plus

Il vaut mieux parler dans le désordre que construire l’enfer

Suis-je prêt ?
A quoi ?
Oui.
Roucoulement dans la caverne de la cheminée.

J’ai commandé Goldsmith et le Lisbonne de Pessoa qu’on avait déjà.

Le proj fem bien sûr, d’abord, pour faire suite au Maïak qui a repêché mon noyé.

Mon premier atelier d’écriture, j’y pense maintenant, c’était avec elle, au tout début : je lui ai proposé qu’on s’écrive, face à face, qu’on s’échange nos écrits et qu’on continue. Aujourd’hui je lui proposerais la même chose. Disons-nous le trafic que nous sommes. Ce que l’art fait à la vie.

(une autre?)

Paquet I – 4.

J’ai du mal à danser le tango, à enchainer dans les pas de l’autre
J’ai du mal à ranger mon bureau, table, livres, papiers
A ranger, archiver, sauvegarder, entre tablette, PC et disque dur
J’ai du mal à

– le faux c’est du mal joué –

Le jeune homme a un vrai souci avec l’appr
Il amplifie ma propre vani
J’ai du mal à
Il lui est impossible de
Sauf conditions complètement aléat

Et j’amplifie son mal à
Sur notre ligne de vie il y a un moi, un mirage
– jeux de s’en empar etc.

Très vite je vais dire faux, le souci lang va détruire le fil, le flux de compréh
Femme n’est proprié d’aucun
Métaph ne prend pas la place de quelqu’un chose d’autre, elle ne conquiert pas
Elle passe, emprunte ses chem

A propos de jouer vrai :
Le metteur en scène devrait
S’agenouil devant l’acteur avant de le tuer et de le manger
Mais aussi ceci : direction d’acteur, direction de lecteur : tango, tango
Mais j’ai du mal à

J’ai transmis diff et souff
Mais diff n’est pas forcément souff
Et souff pas nécessairement diff
Nous pouvons aller à souff par facil                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          lire, aller et venir
Regarder, dire, passer d’un à l’autre,

En travers

(une autre?)

Paquet I – 3.

Ce n’est pas quel premier mot c’est aucun mot
C’est l’instant de l’oiseau, son chant espace étiré – son territoire
C’est une ville, qu’on dit mienne – à ses bouffées de moteurs lointains
C’est la scansion des tourterelles
C’est hier un paradis de corps s’exerçant à la joie
Méticuleux
C’est la niche obscure d’aujourd’hui
Où nous allons dire
Notre prison, son alphabet chiffre par bribes et chuchotements
– à quelqu’un patient juste au-dehors de nous
Nous, socle-abîme, vie-ressource – famille (toute redécoupée diamant dans une fièvre poétique de longtemps)
Mais rien, pas de mots, ni vrais ni faux
Un autre oiseau a perché une autre ritournelle au-dessus de ma tête
Si j’entre dans aujourd’hui je pénètre demain proche
Et l’espace proche – du couple que je fais avec le monde, l’existant
Et du couple que je fais, avec la fin, la mort subite
Je n’ai aucune technique et
Je ne sais pas de quoi j’ai rêvé
Un animal de la taille d’un petit point, sur la page
– mobile, joyeux, alerte
Parfois se confondant aux lettres, soldat camouflé dans la végétation
Pour parler avec lui, je trace un trait – un mur
Il s’arrête
Puis repart, franchit
Il fuit, il vit
Pointeur vraiment point
Je ne le déplace pas avec ma souris, c’est sur papier
J’écris sur papier car ma tablette ne s’allume pas c’est déjà arrivé je ne m’inquiète pas mais quand même il y a beaucoup de mots dedans, et j’ai déjà perdu beaucoup de blogs en ligne – qui m’ont par dieu sait qui ou quoi été supprimés, j’ai déjà beaucoup perdu – de données, d’occasions, de parties
Si on me demande : « qu’est-ce que tu écris en ce moment ? » je ne sais pas quoi répondre. Je dis que je n’écris pas, je ne le dis pas, je parle de projets, de dossiers, d’ateliers, de résidences.
Je n’écris pas.
Ai-je seulement aménagé une place pour mon autre
Qui chez moi suspend sa vie à je ne sais quel fil et pour il ne sait quelle raison ?
Je ne vois pas en quoi écrire de la poésie peut arranger quelque chose
Comme le fidèle prier – pour calmer juste une intranquillité à lui
A moins que – danses anciennes elles agissent, prières et poésies, un espace – réel, et propice à l’autre, mon fils
La tablette remarche, je vais faire une boule de papier, deux boules… je relirais bien dans un coin de cerveau jean-luc parant son univers sa croissance boules soleils, pour m’éclairer mon jour calme mais sans issue porte ouverte
Ah ! la ! la ! quelles vertus futures il nous reste à aimer !

(une autre?)

Paquet I – 2.

Aujourd’hui c’est ton jour malgré les apparences
Les apparences disent que c’est le mien or c’est le tien, c’est ton jour
t’es crevée, t’es même découragée on dirait
D’être si peu et si mal entourée
Car le lointain t’honore plus que le proche
Pourtant
Je suis et nous
C’est autour de toi, quantiques …
Pas la peine de faire de la poésie la poésie c’est la forme encore latente de nos vies
La forme poétique parfaite est un journal mis à jour
Où mots et distances se parcourent dans l’infini
C’est quoi ton cadeau ?
Qu’est-ce que nous allons faire ?
D’abord te reposer
Nous allons te reposer dans un repos de paradis plein de massages et d’insouciances
Tu as la nostalgie de l’insouciance
Et le souci est un cerbère qui te mord à la jambe

Quand nous ne savons pas quoi faire de notre malignité c’est dangereux
Nous vivons dans un monde dangereux
C’est un poème plein plein d’amour que je voulais t’écrire et voilà
Toi tu vas aller au lycée fatiguée d’une mauvaise nuit
Et d’une volaille de mots non vidés

Trois minutes sans rien et l’écran s’éteint, attention
Ensemble nous cousons l’existence dans ses coordonnées, ordonnées et abscisses
Le temps généalogique et le temps géographique, le puits et le désert
Nos pères et mères et nos fils et filles nous informent, chair attelée à une mémoire universelle
Et cette vie au jour le jour qui multiplie notre planète
Qu’est-ce que je veux dire ?
La vie au présent accroit la catastrophe
Et pourtant nous sommes d’une étoffe heureuse
C’est une histoire d’amour qui demande un peu de jugeotte et beaucoup d’abandon
Et c’est un jour pour toi, c’est ton jour
Lorsque je suis né, le vaisseau a suivi ton nord magnétique
C’était un jour pour toi
Pourquoi méprise-t-on les mots d’amour, pourquoi les laisse-t-on parler comme on laisse un enfant jacasseur à ses côtés ?
Il y a pourtant des mots d’amour qui sont plus chers que la plus belle robe d’été
Ou qu’un festin
Nous nous appartenons, dit-on, selon un mariage de poisson d’avril
Nous faisons beaucoup plus et mieux que nous appartenir
Nous déchiffrons une existence désenvoûtée, désappropriée

Est-ce que nous avons besoin de rester ensemble ?
Non, notre réel est plus consistant qu’une loi bavarde et vaine

Je suis en train de comprendre des trucs et l’écriture occupe le terrain pendant ce temps-là
Une écriture toujours trop attachée, entachée d’écriture
Tu as vu que je pouvais très bien finir en mendiant
Et parfois tu repoussais le démon de la pitié

Seulement il faut continuer à danser, c’est vrai s’arrêter comme ça, oublier, suspendre ou même noyer l’élan
C’est mon démon, l’avorton, le sale type qui interrompt l’existence
L’indélicat
J’ai des montagnes de culpabilité
Je ne vois pas pourquoi il faudrait que je fasse semblant d’être libre et léger
Regarde cet homme-là
C’est moi Don Quichotte, le masculin emphatique et ridicule
(Et à ce moment précis, c’est toi, tu es Cervantès)
Les mots que nous échangeons poussent des wagons d’actions et d’impuissances

Rappelle-toi pourtant, pendant que ça s’écrit s’éclaire une compréhension de nos vies, une déprise
Et un allant, sans pareil
Ce jour est le tien, ce poème recyclage des usures et de la maladresse est à toi
Tout ça est à toi
Mon nom est une broderie sur la soie de ton existence
Et ce n’est plus une histoire d’esclave
Et moins encore de maître
Je suis heureux de toi, c’est tout
Le texte, le tissu, la toile, celle de Pénélope
Celle de Mathilde
Et les œuvres complètes de tous les génies féminins
Comptent parmi elles le revers silencieux immémorial du féminin
Une ressource
Et non seul motif de guerre, même dans l’honneur du combat entre hommes et femmes
Nous avons tout un été devant nous – un passé au soleil de la présence
Et une fraîche grotte de graffitis prospectifs
Ah la ! la ! comme je t’aime !

(une autre?)

Paquet I – 1.

Il fait beau mais frais
Nous naissons et mourons
Comme jamais
Une vidéo tourne en ce moment dans le livre des vies à l’abandon tranquille
Du sexe à la tombe homme flèche directe mère ciel terre
fusée facebook
(au fait, Maurice, tu sais
L’homme des légumes ouvriers
Et des petits pas seul avec laisse
Eh bien ! son chien à présent…
C’est Anne-Marie qui me l’a dit
Xxxxx (mot barré) en quinze jours dis donc
Il était du même jour qu’elle
Et de la même année
– Pas le chien, l’homme
J’ai mis un pense-bête
Pour t’en parler)
La vie au loin la vie au près
Au jour du i le poème
Reprend son ample amble
Pour toi c’est sûr c’est apéro tango
Et de mon île en Lombalgie
Je te regarderai danser
Danser et être dansée
Ah ! la ! la ! Ma chérie, ma vie

Après quoi nous avons conversation autour de 23 bougies
Et sur nous, en difficulté
Et ainsi de suite de nos cartes qui tombent
Mais aussi des soleils qui chauffent, heureux
Je me sens plutôt bien et toi aussi
difficile à concevoir bout à bout
Ajointer les disparates

Maintenant qu’est-ce qui se passe ?
Du silence, de la solitude, un travail
Tous mes blogs ont été supprimés
Je repars de zéro
Et toi tu t’es plongée dans Don Quichotte
C’est beau
T’as entendu à France Cul quelqu’un dire : le livre qui compte
C’est celui-là
Et tu l’as pris pour toi, ce sera ton livre pour l’été, c’est beau
Mais la vie autre, et ses vingt-trois bougies ?

(une autre?)

Tournant (Soumission de Michel Houellebecq, une expérience de lecture)

AFP photo / Anne Gelbard

 A distance de l’actualité, retour sur un singulier effet de collision politique et littéraire

Lire ce livre

Une sortie de livre s’est trouvée télescopée par une sortie de monde. Un massacre dans la salle de rédaction d’un hebdomadaire a eu lieu le jour de sortie d’un livre dans les librairies et c’était le jour de sortie dans les kiosques de l’hebdomadaire et sa couverture était, elle aussi, consacrée à l’écrivain – le brocardant dans un dessin satirique plutôt complaisant, amical.

La sensation, non réfléchie, intensifiée par la suite des événements – le massacre antisémite, la liquidation très cyniquement video-game du gardien de la paix puis celle de la policière municipale, le soulèvement pacifique du peuple, sa mosaïque un instant collée par la poisse de l’Histoire, c’était celle d’un « tournant de la mort » avec sortie de route d’un monde et d’une littérature. Au moment même où nous nous « rassemblons » pour sauver notre monde – « ses valeurs » – et notre littérature – sa valeur –, l’évidence qu’il faut rentrer dans l’épaisseur de leurs transformations silencieuses[1] à même l’éclat de l’accident, de la collision des mondes[2].

Le livre ne pouvait décemment pas prendre le devant de l’événement (il avait bien commencé pourtant et son jour J était bien chauffé), pour autant il n’en a pas occupé la marge, mais bien le fond, et d’une manière bien peu conforme au régime pacifique – pourtant toujours conflictuel s’agissant de cet écrivain-là – du monde des Lettres. Quelque chose d’une violence inouïe. Nous avons beaucoup parlé de la violence des massacres, mais pas ou peu de cette violence-là. Quelque chose de très réel s’est passé entre les mondes, entre les sphères que les médias répartissent et cloisonnent en rubriques – France, International, culture, sport, société… La sensation n’est pas métaphore, elle est vraiment ancrée dans le corps. Ça nous arrive dessus, et on travaille à partir de. Dans une telle circonstance – d’une France exceptionnellement re-mondialisée –, les discours, leur nombre surtout, ont témoigné de cela, du remuement, et c’est à peu près tout : pour le reste on a improvisé à même les caricatures de langue que nous avons à disposition pour parler au présent.

Lire ce livre, ça aura été une décision à contrecœur au départ. Lire un livre qu’on ne voulait pas lire, c’est déconseillé. Mais au fond ce ne fut ni plus ni moins à contrecœur que le fait de vivre dans ce monde-là, dans ces « événements » imposés. Une actualité et une littérature se sont entre-brisées dans un monde qu’on croit nôtre, sans doute avec excès (la possession du monde est notre tombeau). C’est vraiment cette sensation – brutale, insensée : entre-brisées. D’où le fait d’écrire, pour lire plus distinctement l’événement, le choc. Ecrire ? L’objet, ce livre, est déjà hyper-saturé de commentaires polarisés. Pas la peine d’y ajouter un autre. Mais parce que dévié par le magnétisme d’un événement qui le dépasse, parce que pris dans une tornade qui nous a pris aussi – moi, nous, eux, nos pronoms acteurs –, le livre nous engage à faire quelque chose, un travail incertain : ce texte. Le vrai stylo pour l’heure, c’est la tornade –ce n’est pas le « moi » ni la main qui le tient. Ce n’est pas le livre, seul. Ni l’événement, déjà dissous dans ses réécritures et ses effacements, nos oublis. La tornade, c’est l’événement de simultanéité entre un massacre réel et un jeu de massacre virtuel. Simultanéité ? Pas seulement le hasard, la coïncidence entre deux événements dont la nature serait clairement distincte : une œuvre d’un côté, une destruction de l’autre. Une puissance équivoque les réunit, une duplicité poussée au plus loin, mais d’un côté c’est un livre, de l’autre, c’est du massacre. Dans les deux cas nous sommes livrés à nos caricatures, à nos apories. Nos propres duplicités : ou bien nous sommes moraux, ou bien nous sommes esthétiques. Ou bien nous sommes religieux (toutes les religions, du moins les monothéismes du livre : judaïque, chrétien, musulman, et laïc) ou bien nous sommes cyniques. – et nous savons que nous ne tenons fixement dans aucune de ces alternatives. Malgré nous, nous sommes équivoques, nous sommes des êtres de duplicité. Si ce constat – cette conscience – est en soi un immense progrès d’humanité, nous sommes arrivés à un tournant de l’histoire où les vertus de la duplicité ont cédé sous sa séduction morbide, l’appétit de mort qu’elle recèle.

Le massacre réel et le jeu de massacre virtuel ont un même thème, une même musique : la dislocation réelle de l’autre.

Exercices d’amitié

Il s’agit donc de Soumission, le dernier livre de Michel Houellebecq, publié aux éditions Flammarion le 7 janvier 2015.

Au début[3], on tient le livre avec la fatalité de nos a priori, d’autant plus quand tout le monde l’a comme lu avant de le lire. Pour moi c’était des phrases solennelles et un peu ridicules, mais je les pensais : la personnalité de l’auteur, le maelstrom des événements, « la grande littérature » – car c’est bien de ce fil que se tisse cette écriture –, tout cela ramené à ça : pulsions morales/nihilistes, marionnettes tendues par les pulsions actrices de l’époque et l’écrivain s’enorgueillissant d’être le petit gestionnaire de l’opération. A la fin de la lecture, on soupèse les tensions contradictoires auxquelles on a été livré, on considère le champ de bataille. Et on a un côté plus mort que survivant, mais cela c’est de la métaphore, et il faut reprendre, plus simplement et directement.

D’un côté il y a ceux qui rejettent le livre pour des raisons morales – même Christine Angot[4] : c’est au nom d’une morale, fût-elle littéraire, qu’elle condamne. Edwy Plenel[5] ? une raison morale qui s’étaye littérairement avec la carte Zola. De l’autre, il y a ceux qui défendent, adulent, estiment, pour des raisons – mises à part les pures malveillances idéologiques – qui seraient proprement littéraires, esthétiques. Et beaucoup resteraient coincés dans l’indécision entre ces deux pôles. Il y a quelque chose d’insupportable, au sens propre, dans cette alternative sommaire, entre d’une part les incontestables vertus de l’équivoque créatrice, littéraire, et d’autre part les vices évidents de toute position d’emblée vertueuse. Ou, entre le cynisme dandy et l’éthique créatrice. Le problème n’est pas d’aujourd’hui, il n’a rien d’original. Ce qui est singulier, c’est ce jour et cette heure où il s’est exprimé avec morts à l’appui.

Dès les premières pages, il est question d’amitié, non pour la littérature en général, mais pour tel écrivain. Ici, Huysmans, étudié de près, ne fournit pas seulement matière à un exercice de critique littéraire explicite insérée dans le roman. A rebours, notamment, l’œuvre phare et dissensuelle de l’ami de Zola, sert aussi de « barre de fiction », avec miroirs, comme dans une salle de danse : emprunts, similitudes, écarts subtils. Par exemple, mère et père meurent chacun leur tour, dans l’indifférence, du moins apparente, du fils, comme chez Huysmans. Le chemin de conversion, qui dans le livre bifurque de la Vierge noire[6] à l’islam, est une relecture de l’auteur, converti au catholicisme, de En route. Dans Soumission, les effets de l’indifférence dépressive sont puissants et troublants, fonctionnent comme contremarques émotionnelles de la profonde déréliction du narrateur. Celui-ci, d’ailleurs, célibataire fatalement, voué à la solitude, nourrira vaguement – ironie autant que mélancolie adossées à celles de Huysmans[7]– des rêves de vie familiale (de « femme-pot-au-feu ») avant que celle-ci soit rabattue dans la perspective saugrenue de sa conversion opportuniste à l’islam et d’une polygamie abstraite et machinique. La figure accompagnatrice, amicale, de Huysmans fait plus encore : elle permet d’intégrer comme une théorie esthétique. Le foyer relationnel, le contact unique, « total », d’être à être, d’individu à individu, dans l’expérience littéraire est formulé comme manifeste poétique. L’amitié individuelle, à travers les livres de quelqu’un, ce qu’on appelle la fréquentation d’un auteur, ce serait le cœur. Le cœur de la littérature, ce n’est ni l’Idée, ni la Forme, mais une relation poussée comme nulle part ailleurs. Une relation d’individu à individu. L’histoire littéraire, sous cet angle, serait celle de notre constitution individuelle, l’histoire de notre amitié pour l’individu. L’histoire, en somme, de l’individualisme, avec la césure qui lui est propre, son effet stéréo, enceinte narcissique, enceinte d’autre.

Ce que j’ai peine à dire, justement, c’est le hiatus, la négociation, l’équivoque, entre la figure de l’autre-écrivain, narcisse de la littérature, et la figure de l’autre en écriture, furet d’autrui.

Sans en faire un dogme, un lecteur qui rêve du livre qu’il lit, ou de son auteur, touche peut-être quelque chose de cet espace littéraire qui ne connaît pas les frontières diurnes qu’on lui assigne. Il y a eu, justement, un rêve, la nuit du 13 au 14 janvier. Michel Houellebecq était avec son éditeur. J’entendais leurs voix. Ils conversaient, attablés dehors, devant ma porte, là où on se met aux premiers beaux jours. La porte était entrouverte, je tendais l’oreille et jetais un œil. Je ne faisais jamais que les entrevoir. Leur échange était amical, chaleureux, vraiment. Ils commentaient l’opprobre dont l’écrivain était victime. L’écrivain était intelligent et sensible, le contraire du sale type, et le contraire de l’écrivain malheureux, le contraire du cynique. Je ne sais plus comment je me formulais ce que je ressentais sur le moment. Mais je formulais et je restais caché, attentif à l’intelligence familière et empathique des deux hommes. C’était un rêve d’amitié.

Cela fait socle.

Mais que dit par exemple l’amitié, sans borne, de l’économiste altermondialiste, Bernard Maris ? Quatre mois avant son assassinat sortait son exercice d’admiration : Houellebecq économiste, en septembre 2014, aux mêmes éditions Flammarion. Pour Bernard Maris, Michel Houellebecq était « le plus grand écrivain français vivant » et son œuvre avait la force d’une vaste démonstration, de celles dont seule la littérature est capable. Il entendait le montrer sur son propre terrain, l’économie. Il était animé d’une évidente nostalgie pour le groupe de Bloomsbury, rassemblant entre autres les hautes figures de John Maynard Keynes (Bernard Maris était un farouche keynésien) et de Virginia Woolf. La démonstration ? l’horreur de l’homo economicus – l’œuvre de l’écrivain était, pour notre économiste, un démontage impitoyable de notre société occidentale, hyper-individualiste, néolibérale. L’économiste était lyrique, il avait une dent contre ses pairs. Il semble que l’écrivain soit tombé à pic pour les besoins de ses fulminations. Et que la littérature soit devenue une autorité transcendante pour rabattre le caquet à tous les Trissotin des sciences sociales, pour même rabattre celui de la philosophie, de manière peut-être un peu expéditive, trop pour emporter l’adhésion[8]. Le lisant, je pensais au mathématicien Alexandre Grothendieck[9] et à l’étrange ressentiment de l’intelligence – du génie – solitaire. La démonstration de l’économiste littéraire ne manque pas d’éloquence cependant et offre assurément des clés de compréhension pour lire Michel Houellebecq. Mais l’obsession démonstrative efface les aspérités littéraires, transforme en manifeste critique homogène, monomaniaque presque, une œuvre essentiellement équivoque, contradictoire. Il est amusant que la figure de Viviane Forrester, avec son précis de Gauche sentimentalo-radicale « L’horreur économique »[10], vienne à l’appui de son exercice d’admiration pour un écrivain qui, conforme à la révolution conservatrice de son temps, n’a de cesse de tirer sur le cadavre de 68 et sur toute ombre de gauche radicale.

Les exercices d’amitié sont devenus difficiles. Ici, pour moi, je le reconnais quasiment impossible, donc indispensable[11].

Sans doute est-ce un progrès que de cesser de prendre la main d’un écrivain, d’être dans cette confiance souvent aveugle, en tout cas provisoirement aveugle – et enfantine. Si je prends la main de Michel Houellebecq je suis à peu près sûr d’être la seconde qui suit emporté dans une complicité dont je ne veux absolument pas. Je partage une seconde avec lui et je regrette l’heure qui suit en sa compagnie. Mais comme forcé de reconnaître que cette heure m’aura été en partie utile, en tout cas obscurément nécessaire. On ne traverse pas une époque sombre avec des objets guillerets, plongés dans l’insouciance de la positivité, dans les confirmations de l’accord, et en même temps on risque bien de séjourner à jamais dans l’obscur des empathies négatives et dans ce qu’il faut bien appeler à notre corps défendant la communication des ressentiments. Peut-être est-ce un progrès, cette défiance générale qui ruine d’avance toute générosité amicale dans la lecture. L’empathie des écrivains à l’égard de chacune de leurs figures tutélaires du moment vous fait croire au paradis de la littérature, même si ce paradis est hanté par l’enfer de la vanité. Mais ici vous êtes directement, constamment, éternellement, plongé dans l’enfer humain, la distinction littéraire étant un degré supérieur, encore plus profond, de cet enfer. Avec ce livre, l’exercice d’admiration ne se distingue pas vraiment de l’exercice d’abomination, le jugement indifféremment puise dans l’évidence de la sensation profonde et le coup de force permanent de l’opinion pulsive. Jusque-là, la littérature de ce genre d’épreuves ressortait reine, portée par la générosité absolue de sa théologie négative. Aujourd’hui, ce qu’apporte un tel livre, c’est, au fond, le constat que le monde littéraire, universitaire, fait, comme tous les autres mondes, partie du problème. Il n’y a plus la moindre distance, le moindre écart créateur qui nous permettrait de regarder l’impasse du monde, en passant par l’art de la langue. La littérature fait partie intégrante de l’impasse. Le sentiment violent est que le 7 janvier 2015 nous avons mis le pied sur une mine et que nous avons ensemble explosé et que nous continuons à exploser : destructions en chaîne. Ceci est un sentiment injuste, exagéré, mais suffisamment réel pour justifier le temps passé à le dire, à le démêler. Violences et matrices de haine.

Amitié pourtant. J’aime, je suis à la trace les phrases qui talonnent le réel, la fiction la moins fiction possible afin de se produire comme « effet de réel » – et l’expression est trop technique pour désigner l’imparable « sincérité », « authenticité ». L’auteur lâche dans le texte : « honnêteté maladive ». Une fiction de pas plus de sept ans d’anticipation, 2022, histoire de talonner le présent 2015. J’aime, je suis à la trace le floutage des contours entre narrateur et auteur, ressort majeur d’une écriture qui a décidé, avec tous les deuils que ça suppose, de ne pas se caler dans le confort du pacte littéraire, bref, mauvais joueur jetant à la casse tous les schémas narratifs doctement enseignés. J’aime le dogme du « profil bas », toujours adopté dans la subjectivité narrative. Mais tout cela c’est aussi le lit de la confusion, de l’équivoque toxique entre l’œuvre et le personnage de l’écrivain. Le narrateur est un porte-parole de l’écrivain, et l’écrivain un perte-parole de son œuvre : à se croire propriétaire, identique à lui-même, porte-parole de lui-même dans son état d’écrivain, il conduit son œuvre à sa « perte ». Non pas que l’œuvre gagnerait au silence de l’écrivain, celle-ci est constituée-destituée par l’équivoque de « prises de position » en tant qu’écrivain qui viennent mordre sur l’espace de réception du livre, et qui enjoignent au lecteur d’adopter un lien infantile avec l’auteur : soit complice sans discussion, soit ennemi et en tant que tel immédiatement dissous dans la révocation mutuelle. Je n’ai jamais prêté attention aux sorties médiatiques de Michel Houellebecq, mais j’ai été amené à regarder le C’est à vous, de la Cinq, un 29 janvier 2015, dont il était le centre. C’était très étonnant de voir comme la cohérence de style entre l’œuvre et la situation. Comme si c’était une page de plus. A insérer. Le principe de l’émission consiste à présenter à l’invité des « coupures d’images », de gens qui s’adressent directement ou indirectement à lui. Une sorte de ballet d’ombres. Le ballet fut ouvert par Manuel Valls, bonne auto-caricature, il est vrai, d’un visage sculpté dans le mauvais esprit patriote, moralisateur, accusateur, mais chacune des autres ombres faisant aussi aisément caricature de soi, Eric Naulleau par exemple, grand juge médiatique. Ce qui était étrangement amusant, c’est que Houellebecq auto-caricaturé lui attribuait une responsabilité qui de toute évidence, incombait aux monteurs de l’émission. Il lui reprochait de ne pas développer son accusation selon laquelle il n’avait rien compris à Huysmans, lequel développement avait sans doute été coupé. Mais tous ils défilaient ainsi comme des ombres, des silhouettes, et l’écrivain, du coup très Charlie Hebdo, tirait dessus. Et quand est apparu Bernard Maris, c’était confondant, un supplice – et le supplice ici, c’est de voir vivants et morts implacablement caricatures d’eux-mêmes, via la boite à caricatures, la téloche, et l’écrivain de caricatures, de tirer dans le tas, avec cette candeur blessée, outragée dans son intelligence vaniteuse, tirer dans le tas, éliminer tout ennemi, écarter tout ami. D’où vient donc une aussi radicale dislocation de l’autre ?

Moi est mort, depuis longtemps : diagnostic annoncé depuis longtemps d’une fin de l’ère individualiste, mais la sentence n’a pas encore été portée au même niveau que la formule étendard de la modernité : Dieu est mort. L’œuvre de Michel Houellebecq porte ce diagnostic. Le problème vital est que cette mort, cette interminable agonie plutôt, entraîne visiblement avec elle la mort de l’autre, sa dislocation, sa dissolution.

Le dernier des individus

Ce moment charnière, d’une fin, d’une extinction de l’individualisme est senti par l’écrivain, par son narrateur cachexique. Le narrateur a quelque chose du « dernier des individus », ravagé par les derniers feux de l’individualisme – celui-ci brûlant d’autant plus fort que, dans sa geôle matérielle et spirituelle, le moi de nos contrées consomme, consume ses derniers carburants, sous toutes leurs formes.

Et c’est un danger, une situation de danger qui est sentie, avant tout. Par l’écrivain, par le lecteur, par nous tous. Vous sentez cela, d’une toute autre façon, lorsque vous fréquentez Pascal Quignard. Les désarçonnés, par exemple. Mourir de penser, par exemple[12]. Pascal Quignard laisse venir la pulsion, il la nomme, il laisse agir la pulsion de nommer, et ce faisant, il laisse venir tout autre chose que la pulsion. Michel Houellebecq écrit, aussi, avec la sensation du danger. Il y a quelque chose, aussi, de l’animal blessé, à mort, dans cette écriture. Mais tout se passe comme si l’écrivain ne voulait rien savoir de son animal. Le narrateur (pas seulement le narrateur, l’auteur, lui aussi) est strictement mondain, son désespoir, strictement humain, au sens plus ou moins péjoratif de social : à savoir tout occupé de distinction. La dimension « étroitement sociale » se caractérise par ses deux pôles : grégarité et distinction. Ou bien on vise à se conformer, se regrouper, on cherche communauté, ou bien on travaille assidûment à se distinguer. Sous cet angle continuent de fleurir, ou plutôt de se flétrir des imaginaires de guerres littéraires de l’Individu contre la Société. Le narrateur de Soumission est tout occupé à cela, en cultivant savamment l’ironie, l’équivoque de la grégarité qui le conduira, sur fond de « besoin sincère », singulier, de conversion, à la conversion opportuniste à l’Islam. Distinction et grégarité n’ont pas d’autre horizon que l’humain, au sens devenu étroit (le goulot de l’humain). Un horizon humain aussi enfermé et enfermant qu’un horizon divin bouclé sur son authenticité : par exemple l’islamisme, mais aussi tout christianisme jaloux de son authenticité – Dieu se retrouvant nommer le lieu même de nos enfermements, geôle d’autant plus efficace qu’elle prend les traits de l’Ouverture. Il y a bien une sensation de danger, et d’enfermement, diversement éprouvée par des sensibilités aussi éloignées que celles de Pascal Quignard et Michel Houellebecq, qui pousse à de nouvelles formes d’anti-humanisme. Difficile de prendre au sérieux celui de Houellebecq, un anti-humanisme si étroitement humain, polémiste, vidant un même chaudron imaginaire où se trouvent mêlés en une improbable potion féminismes, Lumières, social-démocraties, gauches radicales, libéralismes, Mai soixante-huit, laïcités… Mais l’anti-humanisme est là pour signaler un impérieux besoin de sortir de la prison anthropocentrique et de ses ravages bien réels (l’ère de l’anthropocène).

Le je-m’en-foutisme, technique ou pulsion – littéraires ?

Il y a chez Michel Houellebecq un relâché étudié, un je-m’en-foutisme général et patient, une esthétique du détachement déceptif, de la satire, du cynisme goguenard, ou bien de la conviction aberrante. On se moque de tout, sauf de la littérature, ce qui est censé sauver la mise de tout le monde. L’auteur a installé – c’est sa marque de fabrique – son double en narrateur, mais un double équivoque, aussi proche qu’éloigné de l’original, permettant une élasticité entre communion et scission. L’auteur comme le lecteur peuvent partager tel ou tel de ses points de vue ou se désolidariser de tel autre, la jouissance intellectuelle étant de brouiller les frontières de l’empathie et de l’antipathie. Le narrateur est un universitaire aussi brillant que médiocre (essentiel de tenir cet oxymore jusqu’au bout). On lui reconnaît un sérieux de la connaissance littéraire, en tout cas, un goût exercé pour la littérature. On reconnaît à l’auteur que chaque phrase, chaque articulation narrative est pesée, cela se voit, il y a une pensée… ou plutôt une poussée. Une démonstration pulsionnelle. Ce qui fait unité, constance, cohérence, ce serait cela plutôt : la pulsion. Une pulsion, structurante, du narrateur-auteur (pour le coup indifférencié) : la pulsion du désespoir. Quel que soient sa voie, son maquillage – théologique, philosophique –, le désespoir est la pulsion des pulsions. Le chaudron. Mais le roman est bel et bien, aussi, une démonstration, n’est même qu’une démonstration. Mais toute démonstration, hors son champ propre – logique, mathématique –, n’est-elle pas pulsion, territoire pulsionnel ? L’espace politique envahi par la démonstration idéologique ne serait-il rien d’autre qu’un envahissement pulsionnel ? De même l’espace littéraire envahi par la démonstration ne serait rien d’autre qu’un envahissement pulsionnel de la littérature. En ce sens, le roman Soumission est une démonstration pulsionnelle. Quand l’écrivain dit, sur des plateaux télé ou des sofas d’interviews, qu’il se sent de plus en plus politisé, j’entends cela : de plus en plus adonné à la pulsion. Sa « théorie » d’une démocratie directe, référendaire, président élu à vie et révocable à tout moment, lois votées par référendums, c’est-à-dire avant tout suppression de toute représentation, etc. (toutes idées classiquement apparentées aux « anarchismes de droite ») cette « théorie » dit tout du massif pulsionnel – tyrannique – dont elle provient.

Une haine atavique de la démocratie

Derrière la défense d’une démocratie authentiquement démagogique, se profile un vieil atavisme littéraire antidémocratique, qu’on voit aujourd’hui particulièrement relayé sans précaution et sans l’ambivalence démagogique de Houellebecq par Alain Finkielkraut, par exemple. Balzac, Flaubert, Baudelaire… une répugnance commune les attache à l’encontre de la démocratie balbutiante, et Huysmans, de toute évidence, a opéré sa métamorphose antinaturaliste contre les motifs démocratiques et socialistes d’un Zola – afin de s’extirper de la médiocrité du commun. Dès les premières pages de Soumission nous avons comme un condensé de ce qu’on pourrait appeler la fondation idéologique de la passion littéraire : la diversité est une inégalité naturelle et la littérature est une aristocratie dont la « démocratisation » est non seulement parfaitement vaine mais nuisible à l’art pour l’art. « Quelques cours particuliers donnés dans l’espoir d’améliorer mon niveau de vie m’avaient très tôt convaincu que la transmission du savoir était la plupart du temps impossible ; la diversité des intelligences, extrême ; et que rien ne pouvait supprimer ni même atténuer cette inégalité fondamentale. » Pourtant, quelques belles lignes plus haut, la seule et simple condition de « présence » suffisait, était déclarée suffire pour faire littérature. Cette simple présence à soi, à l’être, au monde, qui est la condition la plus égale et la plus partagée. Mais, énigme paradoxale, cette condition égale est aussi ce à quoi on accède le moins, ou le plus inégalement. Étrangement on retrouve dans cette figure idéologique de l’écrivain celle du cochon (La Ferme des animaux, de Georges Orwell) qui, se reconnaissant plus égal que les autres, s’estime plus légitime à prendre le pouvoir…

Pourquoi ces restes idéologiques, qui ont peu à voir avec les vertus humaines, esthétiques, formelles, des littératures qui ont été contemporaines de la lente construction démocratique en France, en Europe, dans le monde, sont-ils à ce point réactivés dans le vaste courant conservateur qui veut à tout prix avoir le dernier mot sur tout désir de transformation, de transformation autre que celles régies par la passion de l’inégalité (Jacques Rancière) et de l’appropriation individuelle ou collective du monde (Richesse étant le mot sésame de l’appropriation) ?

Jeux de massacre

Femmes

L’ouvrage laisse l’impression d’un texte aussi mûrement écrit que rédigé dans l’ébriété, aussi pointilleux que bâclé, pour réaliser sur fond de pulsion de désespoir un méthodique jeu de massacre. Première cible, constante : les femmes. Rien à dire, jamais, que la réitération d’une focale définitivement et unilatéralement masculine. En ce sens la régression de la condition féminine, décrite dans le nouvel empire musulman européen naissant en France en 2022, apparaît comiquement en continuité avec la misogynie du dernier carré des hommes qui ont persisté dans leur imaginaire d’inégalité naturelle, avec un conformisme antiféministe solidement maintenu grâce aux fastes et aux leurres d’un nouvel anticonformisme. Un second degré critique tendrait à faire croire que le traitement ironique de l’Islam est de facto une plaidoirie en faveur des femmes, le vocable femmes s’opposant alors au vocable féminismes, mais l’équivoque ne tient pas longtemps : les femmes sont, au mieux, cette espèce à part offerte à la consolation du masculin : « Pourtant, en un sens déplaisant, je devais bien le reconnaître, ces humains étaient mes semblables, mais c’était justement cette ressemblance qui me faisait les fuir; il aurait fallu une femme, c’était la solution classique, éprouvée, une femme est certes humaine mais représente un type légèrement différent d’humanité, elle apporte à la vie un certain parfum d’exotisme. Huysmans aurait pu se poser le problème pratiquement dans les mêmes termes, la situation n’avait guère évolué depuis lors, sinon de manière informelle. »

Les femmes sont au cœur du régime général qui fait disparaitre l’autre dans la trappe du récit. Prestidigitation, manipulation, art de la disparition. Nulle autre mieux que la lectrice Christine Angot[13] n’était en mesure de détecter la violence d’origine du texte à l’encontre du continent noir, et pas du tout en vertu d’un jugement moral, comme on l’indiquait plus haut, comme peut-être elle-même pourrait le revendiquer. Le plan général du jugement moral de l’écrivain-e[14] n’a aucune consistance s’il n’est pas rapporté à son foyer d’écriture. Par exemple, celui de sa Semaine de vacances. Le jugement dont elle parle comme condition de l’écriture de l’autre : il faut avoir un jugement sûr concernant cet autrui que constitue le personnage qu’on écrit, ce n’est pas en l’air, ce n’est pas une généralité, une norme morale, c’est une technique, et une technique efficace qui encadre le vertige absolu. Le vertige ? pour dire l’autre, se suspendre, se dédoubler au moment où c’est le plus impossible, où celui-ci a tout pouvoir sur soi, décortiquer, détailler, sur le lieu du massif (le traumatisme c’est l’obscur d’un massif) : la grande scène de la fellation qui débute son livre, le récit clinique de l’inceste qui fait entendre clairement la mainmise sexuelle et intellectuelle – totale – de l’homme. Les jugements, les « idées certaines » de Christine Angot n’ont aucun sens si elles ne sont pas rapportées, par qui la lit, à ce qu’elle écrit et à ce qui, quand elle parle, continue de s’écrire, graphe vivant, boule de feu. Pareil quand elle parle de profondeur. Sur le plan de l’idée, elle se trompe. Michel Houellebecq ne manque pas de profondeur quand il ne s’occupe que de la surface. Aujourd’hui – c’est un truisme même – c’est être profond que de ne s’occuper que de la surface. Non, mais son image à elle de la profondeur est comme parfaite : « puit sec mais ramener l’eau du geste ». De même elle dit : je suis blessée, en lisant ça. Elle lit à la perfection ce genre de livre – nonobstant le refuge d’un jugement qu’on pourrait croire commun. Elle le lit à la perfection parce qu’elle a appris à décortiquer le pervers.

Si Michel Houellebecq lisait vraiment Christine Angot, que se passerait-il dans son écriture après ? La question n’a d’autre utilité que de proposer au lecteur, masculin, des deux livres, d’envisager l’entre-livres, une modification du sexe, toujours à venir, dans la littérature. Mise en forme et transformation. Christine Angot met le doigt sur l’essentiel : la disparition de l’autre, dans le dispositif pervers. La fascination du pervers dans l’intelligence littéraire, pour avoir été heuristique, a fini par avoir la peau, toute la peau de la littérature. Ici la disparition de son féminin, avec pour effet une littérature proprement livide. Pourtant l’exemple que Christine Angot prend pour désigner le rapport fétichiste, manipulateur, désincarné, à l’autre, n’est pas vraiment judicieux. L’écrivain, selon elle, traiterait les humains comme des chiens. Quiconque fait la moindre expérience de l’animal domestique abandonne ce genre de métaphores. Mais même quand elle a tort, Christine Angot a raison : l’autre, femme ou autre, a bel et bien disparu chez Michel Houellebecq. Et cela donne aujourd’hui Soumission.

A moins que. A moins qu’on lise le roman d’amour, et que le mot femme soit regardé depuis la romance d’amour qui s’insinue tout au long du livre. Au travers de Myriam, et de l’amour qui finit par émerger des eaux mortes du narrateur, l’autre se trouverait reconstitué-e, in-extremis, l’autre en tant qu’autre, sauvé de sa grande dissolution. Que cet amour soit perdu par lâcheté individualiste, ou rendu impossible par la politique, ne ferait que renforcer la dimension d’amour du roman.

Mais non. L’autre a encore plus violemment disparu. La fable politique l’a exigé, la condition littéraire en a pris acte. Myriam est juive. Myriam est la ligne du roman qui converge vers une phrase vertigineuse : « il n’y a pas d’Israël pour moi. » La phrase vient à la fin d’une scène d’amour où le sentiment refait surface à même la condition pornographique qui régule les rapports de sexe. L’amour affleure d’autant plus que c’est une scène d’adieu. Le contexte socio-politique a décidé les parents de Myriam, Myriam et tous les autres juifs sans doute à l’alyah, au grand départ. C’est juste avant le second tour des élections présidentielles qui doit départager la candidate du Front National et le candidat de la Fraternité musulmane. Auparavant, il y avait eu ceci : (c’est Myriam qui parle) « … il y a toujours eu chez toi une espèce d’honnêteté anormale, une incapacité à ces compromis qui permettent aux gens de vivre. Par exemple, mettons que tu aies raison sur le patriarcat, que ce soit la seule formule viable. Il n’empêche que j’ai fait des études, que j’ai été habituée à me considérer comme une personne individuelle, dotée d’une capacité de réflexion et de décision égales à celles de l’homme, alors qu’est-ce qu’on fait de moi, maintenant ? je suis bonne à jeter ? » A quoi répond, silencieusement, le narrateur : « La bonne réponse était probablement « Oui », mais je me tus, je n’étais peut-être pas si honnête que ça en fin de compte. » Quel que soit le énième degré d’intelligibilité de la réponse, et les contorsions intellectuelles pour faire entendre la rationalité de la réponse, la réponse est là et se connecte avec la déchéance de l’autre, son devenir déchet. Si j’accole violemment ces deux niveaux, le féminin et le juif, c’est parce qu’entre les deux se dit une extrême et intenable équivoque qui a pour fond réel la dislocation de l’autre. Suite aux attentats des 7, 8, 9 janvier 2015, l’Europe connut une recrudescence d’actes antisémites, et le Premier Ministre israélien crut bon d’inviter à chaque fois « les Juifs de France », « les Juifs d’Europe » à émigrer en terre d’Israël, au point que le Président de la LICRA se vit obligé de lui demander publiquement de cesser de tels appels à l’exil : « Israël ne peut pas prospérer sur le malheur des juifs » écrit-il[15].

Il n’y a pas d’Israël pour moi. Le narrateur commente ainsi sa propre phrase : « Une pensée bien pauvre ; mais une pensée exacte. Puis elle disparut dans l’ascenseur. » En effet Myriam disparaît physiquement du livre. Il n’y a pas d’Israël pour moi : aucune terre promise, c’est-à-dire, en langue contemporaine, aucun refuge. Même pas ça. Le narrateur est plus malheureux que la juive et à travers elle, plus malheureux que le peuple juif. Ontologiquement plus malheureux, plus seul. La juive a Israël pour consolation, la famille, la communauté, le refuge de l’origine. Il n’y a pas d’Israël pour moi. Soudain une ligne de force du livre encore explose, se déchiquette, sur la mine d’ambivalence du racisme et de l’antisémitisme.[16] L’histoire contemporaine d’Israël/Palestine est une histoire tragique, de bout en bout, avec un goût d’impasse entretenu par les politiques de domination démographique. L’emblème tragique du 20ème siècle, la re-source tragique du 21ème. La tonalité sentimentale de la phrase « Il n’y a pas d’Israël pour moi » résonne, cruelle, violente, trop. Insupportable.

Politique

Mais l’hypothèse qu’on continue de porter, même, et surtout, à contrecœur est la suivante : et si le livre était une rigoureuse déconstruction de toutes les pulsions, de toutes les tares de notre époque, de tous les déclinismes, des antiennes identitaires, de l’individualisme à bout de souffle, et si… et si l’écœurement éprouvé par le lecteur était une modalité cathartique, c’est-à-dire bénéfique ?

Deuxième cible du jeu de massacre, la politique. Livre d’anticipation donc, qui projette une France politique en 2022. François Hollande, grâce à une politique continue de promotion objective du Front National afin d’affaiblir l’adversaire républicain (c’est la thèse, assez commune, de droite, de gauche et d’extrême gauche), François Hollande aurait « somnolé » un deuxième mandat, calamiteux comme il se doit. L’unité de temps du roman, c’est la période préélectorale, la période électorale elle-même : les deux tours du scrutin présidentiel, et une période postélectorale relativement brève, permettant de mettre en scène la drôle de conversion du narrateur. Au premier tour, les partis traditionnels sont éjectés, restent en lice le Front National et un jeune parti, dit de la « Fraternité musulmane », emmené par un homme crédité par l’auteur d’une grande intelligence politique et d’un grand charisme. Dans une critique littéraire habituelle, on en aurait déjà trop dit, mais ici, la limite a été franchie par les promoteurs du livre, qui voulaient que tout le monde ait lu le livre avant de le lire, afin de le plier à son bon vouloir, à ses solides préjugés, et que tout le monde (le plus de monde possible) l’achète afin de nourrir l’illusion que tout le monde en effet l’a lu. Le parti musulman – modéré, il importe d’insister sur ce trait, car tout le livre repose sur ce postulat d’une modération islamique – l’emporte grâce à un jeu d’alliance avec les partis traditionnels, que l’actuel et bien réel Front National ne cesse de brocarder sous le nom d’UMPS. Le jeu du livre consiste donc, à travers l’idée la plus désinvolte soudain prise au sérieux, celle du « grand remplacement », à réaliser la pulsion répulsive du Front National sans cependant donner prise à la moindre considération nationaliste. La disqualification des partis républicains a été le fantasme médiatique de la dernière période électorale (élections départementales des 22 et 29 mars 2015) en partie réalisé : même si le Front National n’est pas devenu le « premier parti de France », il est sur la voie, nous le savons tous depuis longtemps maintenant, la fiction de Houellebecq ne brille pas par sa « capacité prophétique » mais par celle à simplement dire, vraiment, ce que nous savons. Le Front National, dans la fiction, est un pourvoyeur de guerre civile (c’est bien vu), le PS un producteur hors pair de dénégation et de camouflage du réel (c’est bien vu), la droite, un ectoplasme en manque d’un sarkozysme providentiel. La fiction se veut informée des subtilités politiques, elle met en scène des commentateurs « subtils », plus subtils les uns que les autres : la politique est une conversation parisienne ininterrompue. S’y montre une lâcheté générale des élites, des intellectuels, c’est plutôt bien vu. Malgré l’ambiance quasi apocalyptique de guerre civile, et grâce au flegme narrateur qui montre des individus sociaux d’autant plus adaptables qu’ils sont payés par les Saoudiens, Kataris et autres riches rentiers de l’islam, la révolution islamique s’accomplit tranquillement, opère son emprise politique, sociétale, dans le noyau de vacuité de l’individu décadent. Elle s’empare du temple de la civilisation européenne : la Sorbonne, elle s’empare en quelque sorte de la littérature même. Tandis que le narrateur fuit dans les lieux hautement symboliques du christianisme et de la civilisation européenne : à Rocamadour devant la Vierge noire, ou bien, en vue d’une tentative cocasse de retraite, dans le monastère qui accueillit Huysmans, ou bien, surtout, à Martel, qui fait l’objet d’une visite désopilante. Tout ceci n’est qu’un simple jeu de massacre ayant besoin, pour fonctionner, d’une vision ultra-simplifiée, ultra-rhétorique, de la politique, déréalisée, désocialisée : n’ont droit à l’existence – caricaturale – que le monde étroit auquel appartient le narrateur : une classe moyenne supérieure qui se nourrit d’ombres. La réalité, autrui, ne sont plus rien qu’un jeu inconsistant d’ombres dans une ombre de réalité. Littérature politicienne malgré elle, en quelque sorte, elle déploie une rhétorique de l’anticipation qui a été prise, par l’auteur et nombre de ses lecteurs, pour un don de prophétie. Le problème c’est le mauvais hasard qui a placé cette inconséquence, cette désinvolture, au cœur de l’inconséquence, de la désinvolture djihadiste[17] et de l’effective montée du Front National.

Religion

La désinvolture à l’égard de l’Islam est paradoxalement plus douce. On en comprendra le ressort au fil du livre et des confidences médiatiques de l’auteur : l’idée, au départ, suivant la « barre » Huysmans, mimétique et différentielle, était celle d’une conversion au catholicisme. L’Islam est donc la trouvaille qui va vraiment transformer la référence littéraire en outil d’investigation politico-religieuse du temps présent. Du coup, elle maintiendra, bonheur de l’humour, la « tension spirituelle » de l’auteur dans les coulisses du texte, ainsi que dans quelques pages, impressionnantes (scène de l’abbaye du Ligugé, scène devant la Vierge Noire de Rocamadour). Cible centrale donc : la religion. Une sympathie catholique, une suspension temporaire de la haine de l’Islam, comme au poker : on passe, « pour voir ». Le livre est ce jeu « pour voir ». Le je-m’en-foutisme n’est pas là où on croit. Rien à voir avec Emmanuel Carrère, qui tient à s’assurer qu’il ne croit plus. Ou plutôt, deuxième mouvement du même balancier : l’un dé-croit avec l’effervescente efficacité de l’auto-écriture, l’autre se voit emporté à re-croire, dans un drôle de fleuve qui charrie Auguste Comte – sa religion positiviste –, et la nébuleuse, à cheval entre les deux siècles de la modernité, des écrivains catholiques. Le caractère étrange, esthète, de la conversion de Huysmans convient au « profil bas » toujours adopté par l’écrivain de Soumission, davantage que les embardées bouillantes d’un Léon Bloy, les envolées patriotiques d’un Charles Péguy, ou mystiques d’un Paul Claudel, cité une fois. Dans cet éco-monde catholique dix-neuviémiste, on trouvera une petite musique Flaubert à un endroit, au moins, du livre : Vierge noire ou Perroquet, le narrateur prend et l’allure de Félicité et celle de son écrivain, dans cette jouissance très particulière de l’ambivalence tenue à bout de bras : croyance et décroyance d’un seul trait, allumette mystique grattée sur une boite humoristique – drôle d’étincelle : « Je me sentais moi-même prêt à me perdre, pas pour ma terre spécialement, je me sentais prêt à me perdre en général, enfin j’étais dans un état étrange, la Vierge me paraissait monter, s’élever de son socle et grandir dans l’atmosphère, l’enfant Jésus paraissait prêt à se détacher d’elle et il me semblait qu’il lui suffisait maintenant de lever son bras droit, les païens et les idolâtres seraient détruits, et les clefs du monde lui seraient remises « en tant que seigneur, en tant que possesseur et en tant que maître». (…) Peut-être aussi tout simplement j’avais faim, j’avais oublié de manger la veille et il valait peut-être mieux que je rentre à l’hôtel, m’attabler devant quelques cuisses de canard, au lieu de m’effondrer entre deux bancs, victime d’une crise d’hypoglycémie mystique. Une fois de plus je repensai à Huysmans, aux souffrances et aux doutes de sa conversion, à son désir désespéré de s’incorporer à un rite. »

 

Laisse

Il est étrange de voir, de lire à quelle effervescence conduit la dissolution de l’autre dans les derniers royaumes du moi – quels qu’ils soient, économiques, politiques, religieux, littéraires, « ordinaires ». Il y a une effervescence invisible qui pousse l’écrivain qui pousse le narrateur qui pousse la narration, qui, dans la bérézina générale, pousse à terminer un livre, à mener une œuvre, à en régler la minuterie. Cette effervescence n’est pas abstraite, c’est toujours l’effervescence d’une relation. La relation de l’écrivain et du lecteur est toujours une relation d’écrivain à écrivain et une relation d’autre chose qu’écrivain à autre chose qu’écrivain. Ce qui est dit au début du livre de cette capacité particulière, qui serait propre à la littérature, d’entrer en contact « total » avec un autre, un contact en tout cas plus réel encore que celui dont est pourvoyeuse la grande amitié entre grands et toujours rares amis, ce qui est dit là et qu’on ne peut dédire sauf à se dédire soi-même, pourquoi donc faut-il que cela se heurte à l’isomorphie obsessionnelle d’un moi commun, d’un semblable ? et pourquoi dès lors cette immanquable constitution de communautés d’exception, de petites olympes pour lesquelles des esprits parmi les plus dotés se rabougrissent, vérité éternellement balzacienne, afin de posséder leur petite concession de postérité oligarchique. Peut-être assiste-t-on à une ultime fermeture de la littérature sur elle-même, une fermeture paranoïaque, parfaitement homologue à la fermeture du monde sur lui-même. L’œuvre est d’une extraordinaire cohérence : elle se replie de bout en bout dans la ressemblance. Le narrateur ressemble à Huysmans, il en est peut-être un clone, un simple clone. Le livre ressemble à son époque majoritaire, il en est un clone. Son lecteur est un mort qui lit, comme l’auteur.

Il est vrai que face à ce montage pervers, la défense et illustration d’une littérature engagée sous l’étendard dreyfusard d’un Zola sonne maigre. Le besoin de vérité, de réel ne pourra jamais être comblé par des hallucinations de bonne volonté et d’altruisme. L’altruisme positif et revendicatif remplira ses fonctions positives jusqu’aux limites de son agressivité foncière, comme l’égoïsme a rempli ses fonctions utiles jusqu’à la limite, extrême – et nous sommes sur cette limite –, de la dissolution de l’autre, laquelle est intrinsèquement liée à la fétichisation générale d’autrui dans l’économie libidinale du moi.

L’écrivain donc, dans son chemin authentiquement littéraire, ne cesse de véhiculer des idées de son temps, c’est-à-dire des inauthenticités de son temps. Et en même temps, c’est sur cette ligne idéologique que le personnage-écrivain s’est dangereusement fondu au personnage-narrateur. L’écrivain sincère s’est laissé séduire par l’idéologue ravagé. Aujourd’hui tous les idéologues sont ravagés, ils trépignent sur le trampoline de leur mort au lieu de rebondir dessus avec le plus de grâce possible. Ce sont des acrobates cassés qui font la morale à ceux qui s’entraînent plus modestement et plus réellement au-dessus d’eux. L’écrivain reprend le dessus apparemment, grâce à un nihilisme exempt de tout moralisme. Mais celui-ci n’est que la face obscure des intégrismes moraux : de part et d’autre, même pièce, toujours et toujours : monnaie de mort, monnaie des appétits et des festins de mort. Attentes effrénées de la mort, ou, pire, distributions de mort, par djihadisme ou dépression infligée.[18]

Ce ne sera donc pas en vertu d’une position morale qu’on laissera de côté ce livre qui nous blesse d’autant plus qu’il nous touche, mais au nom d’une sortie de la littérature d’elle-même, de sa vanité, ce qu’elle a toujours fait, dans ses grands moments : quand elle ne se noie pas lorsqu’elle se regarde, qu’elle parcoure ses étendues, toutes miroitantes soient-elles, qu’elle plonge dans ses dessous autres, toujours autres.

Maintenant c’est à une critique du lecteur de Soumission qu’il faudrait se livrer. Ce lecteur est très profondément ancré dans les replis identitaires de son époque. Dans la boue, pointée sans complaisance, des Identitaires fascistes, lepénistes, comme dans ce qui est décrit, en miroir (qui, lui, est lepéniste), du terreau musulman : séductions d’empires passés et à venir. Dans la fiction anticipatrice, ce sont d’anciens « Identitaires » qui se convertissent à l’Islam (par intérêt social et sexuel). Le livre a beau tourner en dérision, caricaturer les tenants d’une guerre de civilisation – le voyage désopilant à Martel en fait foi –, quand bien même les ingrédients ironiques sont bel et bien présents et actifs, le lecteur est ramené à sa caricature, aux trois pôles de sa caricature : soit il aime au nom de son fantasme paranoïaque à l’égard des musulmans (large spectre de Charlie Hebdo à Camus-Soral), soit il déteste et rejette le livre au moyen de sa vision morale, tolérante, relativiste, et antilittéraire. Soit encore il aime de cet amour univoque pour l’équivoque générale qui serait le propre, le fondement même du littéraire. Le lecteur, ou trop pervers ou trop sincère, est, fatalement, aussi caricatural que l’auteur. Nous en sommes là.

Comment échapper à ce destin pervers ? Catharsis, dire, laisser passer – la plaie, la jouissance, l’abîme. Et puis reprendre langue, toujours, innocemment. L’autre, même (ou parce que) « houellebecqueté », revient, intact, et source des jours qui se renouvellent, toujours.

L’enlèvement

Vu la nuit où nous sommes ici, je ne vois pas beaucoup de différence entre Michel Houellebecq et Nouh[19]. Nouh réfléchit, a des lueurs de génie, et puis il s’effondre dans le fatal. Il a un humour que parfois il maîtrise et parfois plus grand que lui. Il manipule celui qui l’interroge parce qu’il se fout bien de n’importe quel autre qui se présente à lui : ce sera toujours trop tard, pour lui. Alors il se livre à des considérations d’ivrogne. Je ne fais pas de différence entre Michel Houellebecq et Nouh, je veux dire, vu du carrefour d’égalité qui nous constitue. Bien sûr Nouh a oublié de lire. Il peint, mais il a oublié de regarder les peintres et les galeries qu’ils creusent dans le corps qui regarde. Mais au carrefour où on se tient, là, et compte-tenu que l’un écrit des livres et l’autre pas, ou seulement par délégation, il y a du semblable, et à un point devenu aujourd’hui inimaginable : scandaleux. Scandale tranquillement énoncé par le narrateur de Soumission : « La totalité des animaux, l’écrasante majorité des hommes vivent sans jamais éprouver le moindre besoin de justification. Ils vivent parce qu’ils vivent et voilà tout, c’est comme ça, qu’ils raisonnent ; ensuite je suppose qu’ils meurent parce qu’ils meurent, et que ceci, à leurs yeux, termine l’analyse. Au moins en tant que spécialiste de Huysmans, je me sentais obligé de faire un petit peu mieux. » Jusqu’au bout, le narrateur reste dans sa classe distinctive, sa déchéance physique et morale ne s’accompagne pas d’une déchéance sociale[20]. Et d’une certaine manière c’est plus intéressant, car la déchéance devient celle, spécifique, de sa classe moyenne à imaginaire élitiste. Et c’est bien le sens de le convoquer auprès du sdf. On voit bien que par fatigue un Michel Houellebecq raconte le même genre de conneries qu’un Nouh – qu’il ait lu tous les livres et que la chair soit triste, et que ses poches soient bien remplies du droit d’auteur n’y changent rien. C’est pourquoi eux deux et moi nous retrouvons dans un bas-fond beckettien, où nous lisons, nous vivons, comme nous pouvons, comiquement. Nouh, je l’emmenais au théâtre parce que j’étais payé pour l’emmener au théâtre, au nom de notre bonne volonté. Si j’étais payé pour faire lire à Nouh Soumission de Michel Houellebecq et pour lui faire rencontrer l’écrivain, la cocasserie nous empourprerait aussitôt, tous, et pourtant c’est pareil, sauf que je ne suis pas payé. Et pourtant nous serions tous plus au cœur de l’amour du livre et de ses alchimies. D’une certaine manière c’est ce qu’il se passe avec le film de Guillaume Nicloux, L’enlèvement de Michel Houellebecq : un étonnant renversement des perspectives poétiques. Où l’écrivain devient un merveilleux acteur de son personnage, à égalité avec les profondes personnes qui peuplent le film et donnent vie brute à notre relation au monde commun, à la vie – à nouveau – partagée.

Au carrefour où on est, en acceptant le carrefour où on est, de grande ruine qu’elle est, la ville si entre-brisée prend une autre allure. Elle reprend autrement sa vie-métamorphose. Les effets de foule et les chemins de traverse organisent autrement nos perceptions.

Une histoire de ferveur, infiniment heureuse ou infiniment malheureuse, peu importe, seul importe l’infini de ferveur – sa ligne de fuite.

(Un point de côté, ce livre, ce livre aura été comme un point de côté. Dans la course d’ici, où l’influx est, dans une pratique de lecture, et d’écriture, de raccorder des mondes qui se sont perdus de vue, autour comme en « moi », et qui désormais ont l’air d’être faits pour s’exploser à la figure au premier contact, y-a-t-il eu, dans cette course, dans ce que nous venons de faire, de lire, d’écrire, de vivre, tournant d’autre chose que de mort ?)

[1] François Jullien, Les transformations silencieuses, Grasset 2010. « De là l’intérêt à passer par la pensée chinoise pour prêter att »ntiçn à ces « transformatiçns silencieuses » : sous le sonore de l’événement, elles rendent compte de la fluidité de la vie et éclairent les maturations de l’histoire tout autant que de la nature. »

[2] Des mondes, et non des « civilisations » : ce sont des mondes stratifiés à l’intérieur de notre histoire commune.

[3] Pour un résumé ainsi qu’un compte-rendu détaillé du livre, le lecteur pourra choisir, dans la masse, l’article, très alerte, de Philippe Lançon, dans Libération, le 2 janvier 2015 :

« Houellebecq et le Coran ascendant

Dans «Soumission», à paraître mercredi, le romancier fantasme une France dirigée par un parti islamique qui a triomphé du FN. Une farce triste et provocatrice. »

 

 

[4] « C’est pas le moment de chroniquer Houellebecq », Le Monde des Livres, 14 janvier 2015, Ecrivains face à la terreur.

[5] L’idéologie meurtrière promue par Zemmour, Mediapart, 4 janvier 2015.

[6] Le narrateur se rend à Rocamadour, lieu culte de pèlerinage dédié à Marie.

[7] En ménage, 1881.

[8] « Tous les écrivains dignes de ce nom feront une meilleure psychologie que Freud, qui savait écrire, et une meilleure sociologie que ce cher Bourdieu, qui ne savait pas. Ne parlons pas de philosophie : aucun philosophe ne peut prétendre atteindre au centième de la vérité portée par un grand roman – et d’ailleurs, aucun philosophe honnête ne s’amuserait à dire le contraire. Voyez, entre mille exemples, les ronds de jambes du touffu Deleuze autour de Kafka. » Houellebecq économiste, Flammarion.

[9] Alexandre Grothendieck, grand mathématicien français, mort en novembre 2014, est l’auteur d’une autobiographie « Récoltes et Semailles », sous-titrée « Réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien », non publiée mais consultable sur le Net.

[10] Viviane Forrester, L’Horreur économique, Fayard, 1996

[11] Sait-on ce que sont les amis aujourd’hui ? Comment notre existence se modèle, se crée sur le tour de l’amitié. Ou s’y contrefait. Les amitiés se montent dans des malentendus d’accords et se démontent dans des avalanches de désaccords tous plus malentendus les uns que les autres. Et de guerres donc. Ce sont principalement les amis qui se font la guerre. D’abord par admirations interposées – convoitises de Biens et de Vrais : convoitises des denrées rares. Cet embryon de texte fait partie d’un projet un peu plus ample, qui aura précisément pour titre « Lettre d’un ami », et dans lequel Michel Houellebecq sera nom de fiction, utilisé dans une boite de nuit d’une grande ville pétrolière d’Afrique, afin de boire pour moins cher et danser plus longtemps et de plus près avec des entraineuses. Texte ayant précisément pour sujet une rupture d’amitié : deux hypocrisies se faisant la guerre : celle de la vertu malgré soi, et celle de la compromission tout aussi malgré soi.

[12] Les désarçonnés, Grasset, 2012 ; Mourir de penser, Grasset 2014.

[13] Christine Angot, C’est pas le moment de chroniquer Houellebecq, Ecrivains face à terreur, Le Monde des Livres, 15 janvier 2015.

[14] Etrangement, symptomatiquement, la question de la féminisation du nom d’« écrivain » ouvre tout un théâtre pétri de conflit et de burlesque sur la question pourtant incontournable du devenir féminin dans la langue.

[15] Le Monde du 18 février 2015. « Le président de la Licra demande à Nétanyahou de cesser ses appels aux juifs d’Europe »

[16] Où l’antiraciste se montre antisémite et l’anti-antisémite raciste.

[17] Que le terrorisme djihadiste soit une tragique désinvolture, il faudrait bien sûr développer, argumenter, la proposition. La désinvolture politique, c’est de prétendre à l’hyper-simplicité de solutions à des faux-problèmes montés de toutes pièces, ou, au cœur du sentiment d’impasse, prétendre à l’absence de toute autre solution que l’action directe, c’est-à-dire la violence directe, directement branchée sur l’appétit général de mort.

[18] On pense ici, à trois mois d’intervalle, à ce qui semble être un suicide-massacre du co-pilote de l’A320 le mardi 24 mars 2015 (entraînant avec lui 149 personnes, passagers et personnels de bord). La dépression, au fond, est la plaque tournante de nos terrorismes et errorismes (l’erreur, en l’occurrence individualiste, capitaliste, érigée en dogme – ce néologisme pour évoquer le caractère d’interdépendance entre nos sociétés et leurs terrorismes).

[19] Nouh, c’est un homme que j’ai rencontré et dont j’ai « écrit le portrait ». « SDF », algérien. On est allé au théâtre ensemble, on s’est pris en photo, on a erré ensemble entre le théâtre et la maison de solidarité. Cf. Habiter d’un monde à l’autre, L’Harmattan, 2012.

[20] Le narrateur, universitaire plutôt brillant, est un écrivain en creux, comme tout universitaire littéraire qui se respecte. Il s’intègre à la machinerie littéraire et à son monde autonome. La position sociale de ce narrateur, comme celle de l’auteur, n’est à aucun moment inquiétée. Pour rester vrai dans la fiction, l’écrivain fictionne à peine son narrateur, il s’assure juste d’un léger floutage des contours, d’une possibilité théorique de fiction, de différence protectrice, afin de garantir sa plus grande liberté possible, c’est-à-dire sa plus grande inconséquence possible. L’inconséquence n’est pas le péché mignon de la liberté, elle en est un nerf. L’errance est de penser qu’il s’agit là du sommet de la liberté, de son essence même, de son objectif. C’est l’errance commune à tous les dandysmes, à toute aristocratie littéraire, artistique.
(Février 2015)

Paatrice Marchand et l’esprit du ∉

Photo de Paatrice
Paatrice Marchand

Paatrice Marchand est artiste, dessinateur, membre, entre autres, du groupe HSH.

Nous nous faisons signe, régulièrement. Et nous nous croisons, en mainte occasion rouennaise.

Dans l’application « Word », utilisée telle quelle, lorsque vous tapez parenthèse-e-parenthèse vous obtenez le signe de l’Euro : €. Il se peut que ça vous énerve. Il se peut aussi que vous vous mettiez à rêver autour de ce sigle de la monnaie européenne et que l’un des deux traits horizontaux se mette à bouger et à se mettre en travers du sigle. Et vous obtenez alors le signe de non-appartenance : ∉.

Lorsque vous vous rendez sur le blog de Patrice Marchand (celui-ci), vous voyez en chapeau toute une bande de brèves animations en boucle, quatre, cinq images : ça bouge cocasse, et ça peut devenir très énervant d’ailleurs. Eh bien j’ai tout de suite pensé à Paatrice en considérant ce € et ce ∉ et le jeu migratoire de l’un des deux traits. Je lui en ai parlé et quelque temps plus tard il m’a envoyé son dessin.

 

 

 

La société nue à Vintimille

A Christian Salmon, à Mediapart et au photographe de l’agence Reuters

A Vintimille, un État  insouverain fabrique de la frontière

20 juin 2015 |  Par christian SalmonMédiapart

Vintimille reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

(Compléter le texte en lisant Reuters, AFP ou registres de l’ofpra, et agencer selon sa tournure de lecture ce poème en sous-titres ou en page principale de son écran)

(Possible aussi d’écouter en fixant l’image:

)

– (Tels quels
versés sur scène
gens et objets parmi objets
tous lieux privés publics confondus
où l’anonyme a sa place
naturelle
Tels quels exposés
ne se sachant pas exposés
ou abandonnés sans méfiance à la visibilité
et sans le moindre signe
qui accorderait une place à un regard extérieur

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

– Il n’y a plus de noms
tous effacés de la mémoire
ou suspendus parce qu’ils ne tenaient plus
Le poète ou ce qu’il en reste parmi nous
a beau jouer avec les mots
le nom reste absent
Tu as beau l’appeler
il ne revient ni à tes lèvres ni à tes oreilles
Les choses ont désormais cours sans leur nom
Tu n’es même plus visité par des ombres de nom
il n’y a plus de nom
plus rien qui appelle
ici tu dois vivre sans nom
vivre ensemble sans nom
chaque chose apparaît et disparaît
comme un jour sans suite
une nuit sans suite
Jour et nuit toujours détruit
Tout a cours ainsi et tu fais avec
et je fais avec
et ainsi chaque être séparé de son nom

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

– Quelqu’un a parlé
puis longtemps après son silence
celui qui a parlé se met à exister
et tu te mets à exister avec lui
et grâce à lui
Il faut marcher avec beaucoup de précaution
dans sa parole
qui tient si peu

Faute de nom

– Homme-nourrisson
Femme-nourrisson
Animal-nourrisson
peuple-nourrisson
qui appellent dans le vide du nom
C’est une histoire de la terre qui a perdu son nom

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

(LA COMMUNAUTE DISPERSEE)
– Comment parler ?
– (La parole n’est pas nécessaire)
– Donne ton visage
– (Leur visage nu ouvre sur la nuit)
– (Comment faire ?)
– (L’action ?)
– Ton visage vaut pour un nom
– Si seulement tu le donnes
– A qui parle-t-il ?
A moi, ou à son miroir sans image ?
– D’où vient-il ?

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

– Ils parlent tous en tous sens
sans provenance ni cible

– Se croiser sans se parler ni se voir
est devenu aussi important
que s’arrêter pour parler et pour scruter
et aussi anodin
– Ils questionnent tous en tous sens
comme des mouches
autour d’une question
qu’ils ont renoncé à poser, qui es-tu ?
Il n’y a plus de nom en réponse
qui viendrait habiter chaudement la question
et même s’il y a réponse
elle ne tient pas
elle s’oublie elle-même
et pourtant
ils questionnent tous en tous sens

– Ils ?
– Nous, sans moi

(– Ça va ?)

– Je ne reconnais même plus ma voix
au miroir de la voix
Je parle, est-ce que je parle ?
Tu parles, est-ce que tu parles ?
Je ne sais pas
sourde
Je suis sourde
Toute parole est cruelle

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

– Ami ?
Ennemi ?
Neutre ?
– (Sur la gamme des regards
absence de mélodie)

– Regarder dans le vague
et se regarder
c’est devenu pareil
pareillement pensif, et pareillement vide
– Drôle de bestiaire

– (Ici, nous faisons un feu)
– Qui parle ?
Ecartons-nous
pour voir qui parle
niché dans le nombre
(– Ça va ?
– Celui-ci glisse sa voix comme un savon
qui s’échapperait de main en main
– Ça va ?)
– Venez-donc ici vous réchauffer
prenez place
– A qui s’adresse-t-il ?
– Ici, c’est quoi
– (feu froid)

– Nous ne sommes plus nous-mêmes
réellement nous ne sommes plus nous-mêmes

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

– A peine un groupe s’est-il formé
qu’il se disloque au contact d’un autre
– Dressons ici un campement
– C’est quoi ici ?
– Rien qu’on puisse décrire
– Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs
– (La terre manque à l’appel et avec elle le sang)
– Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs
– Un pressentiment
– En voilà un qui se prend pour un pionnier
mais derrière lui
et autour
c’est la dispersion
Quelqu’un murmure : où est le paysage ?
– Faisons une carte
Fouillons tous les recoins
Etablissons-nous
– (Autour de lui, c’est la dispersion)
– Où est le paysage ?
– Une carte que quoi ?
– Quels recoins ?
– Cet endroit est le nôtre
Vide et désert, peut-être
mais nous saurons le peupler

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

(– Ça va ?)

– Ton visage vaudra pour un nom
pour l’immense mémoire d’un nom
– J’ai faim
– Moi aussi
– Moi aussi
– (Immense clameur silencieuse
de la faim)
– J’ai toujours dit
qu’il fallait commencer
par régler les problèmes matériels de notre présence ici
– Toujours dit ?
– Je le dis maintenant
comme si je l’avais toujours dit
– C’est ici qu’est notre campement
– Nous ne sommes pas ici plutôt qu’ailleurs
Nous sommes ici et ailleurs
sans plus
sans rien
nous ne sommes pas au centre
Mais il y a un centre à chaque vide
– J’ai faim
– Moi aussi
– Moi aussi
– (Clameur sans voix)
– Nous ne sommes pas au centre
Ici n’est pas plus vrai que là
Pour preuve, j’en viens
et j’y retourne
Ici n’est pas plus prospère que là
ici n’est pas plus nourrissant que là
– Mais à qui parle-t-il donc ?
– J’ai cru, à moi
mais la trajectoire de ses yeux
n’a fait que me frôler
C’est l’autre, lui là-bas, loin derrière moi
qu’il regardait
– J’ai cru aussi
mais la trajectoire de ses yeux
va encore loin derrière moi
vers toi là-bas
– Pareil pour moi
qui ne peux l’entendre
C’est comme s’il regardait juste à côté de la caméra
pour lire son texte
ou pour seulement fuir l’œil frontal
Son regard est à jamais dévié
Et la trajectoire de ses yeux
forme une ligne que l’espace tord
imperceptiblement
puis c’est une courbe
et lentement
son regard finit par s’éteindre
sur ses talons
– Nous ne sommes pas au centre
mais nous ne pouvons pas faire autrement
que de supposer que nous sommes à l’extrême pointe de ce que nous sommes

– Ils disent « nous » au nom de quoi ?

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

– Ici, nous sommes à l’extrême pointe de ce que nous pouvons
– Que cette pointe trace enfin quelque chose
– (Qu’il se taise
Chacune de ses paroles
est une déclaration faite au vide
On dirait un acteur)
– Vous êtes nombreux, les acteurs
– Nous ne sommes pas des acteurs
– (Clameur silencieuse des gens non-acteurs)
– Ici, dans le nombre
on est si peu, si rares
– C’est quoi, ici
A quoi servent vos yeux
à quoi servent vos mots
S’ils ne disent rien de quoi ici est fait
même si c’est l’ombre
même si c’est la nuit
même si ce sont des ruines obscurcies par la nuée
de votre séjour ici
– Nous ne sommes pas acteurs
Nous n’agissons rien
et nous n’apportons rien d’autre que nous
sans rien à la place ou en plus
– Nous sommes ici à découvert
– Mais pourquoi disent-ils « nous » ?
– Acteurs, si vous l’êtes
ou si vous ne l’êtes pas
dites de quoi ici est fait
dites le paysage
– On est à bout de paysages
à court
– Alors que chacun apporte la vue dont il dispose
et que chacun laisse une trace de sa terre
une toute petite trace
et ce sera le paysage pour ici
– Nous ne sommes pas des acteurs
nous ne sommes pas des poètes
et notre mémoire est suspendue
à la corde des noms absents
Nous faisons avec ça

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

– Alors donne ton visage
Viens, viens, approche
donne ton visage
et mes yeux creux en suivant ma main
sauront de quoi ici est fait
– Mon visage n’est pas mon visage
aucun miroir pour le rendre à lui-même
– Voici pourtant le cercle des masques
– (Elle trace un cercle
qui englobe tous les visibles)
– Voici des visages-masques
voici des êtres-masques
voici des souvenirs-masques
Autrui ne fait-il pas des ombres sur ton visage ?
Et des replis de lumière ?
Est-ce qu’il n’allume pas ton visage ?
Mon visage n’est pas mon visage
Voici pourtant le puits des masques
dont la fraîcheur recueille la tombée sans fin
des masques
Dépose, donne
Tous tes êtres chers ne viennent-ils pas sur ton visage par le dedans ?
Donne, lance
Toutes les choses gonflées de lumière
ne viennent-elles pas sur ton visage par le dedans ?
Donne, jette
et mes yeux creux verront du lieu où nous sommes
– Mon visage n’est pas mon visage
– Aucun d’entre nous n’est dans le visage qu’on voit
mais seulement dans un visage qui vient et qui s’en va
chacun d’entre nous est dans un visage qui se donne
Toi, approche
viens, viens
– C’est que nous sommes si nombreux
– Qui est à l’écoute ?
– Approche

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

– Qui appelles-tu ?
Approche
– Moi ? Lui ? Lui ? Elle ? Lui ? Elle ? Elle ?
– Viens
– Ouvrir la bouche devient risqué
Sitôt parlé
on a l’air d’être le désigné d’office
moi, je me tais
– Viens
– A peine écouté
en gardant le silence
on a l’air d’être le désigné d’office
moi, je n’écoute pas
– Viens
– Pourquoi moi ?
Je ne suis pas plus visé qu’un autre
Juste placé là par le mouvement général de l’indécision
Par la danse que nous avons faite autour de toi
pour garder une distance avec toi
Ta voix douce nous fait peur
Quant à ce que tu dis, moi, je n’y comprends rien
je porte ma tête depuis longtemps
à la pointe de mon corps
et j’essaie de la garder sur les épaules
dans la ligne brisée qui descend jusqu’aux pieds
et de ne pas céder aux formes violentes de l’émotion
qui dresseraient mes cheveux
qui fenderaient ma bouche
qui retourneraient mes yeux
et qui tordraient ma peau en d’atroces plis
Qu’est-ce que tu veux ?
– (L’aveugle lui a pris la main
et puis le visage
Du doigt elle a suivi le contour
et puis les trous
en tapotant elle a localisé tous les trous
et puis les lignes, les rides, les plis
elle les a suivis comme un jeu de piste
et puis les ombres
de ce qui vient de dehors
sa main les a accompagnées
à la façon d’un peintre
et puis les ombres
qui jaillissent de dedans
sa main y a répondu
comme à des décharges électriques
et elle s’est mise à parler
et celui dont le visage a été parcouru
pour la première fois de sa vie s’est laissé faire
on ne sait pas s’il a entendu
on ne sait pas s’il a senti
Jamais une réaction visible à son toucher
Aucune grimace
et pourtant une exceptionnelle variation de son visage
fine pellicule entre le dehors et le dedans
Pour la première fois de sa vie, il s’est laissé
être
accompagné d’un doigt d’autrui qui le visait)

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

 

 

 

 

 

 

– Il faut juste l’espace pour ce visage-là
Ecarter tout l’espace pour lui
Ecarter toute pierre, toute plante, tout animal
pour faire place à ce visage-là
Le rapprocher sans aucun recul possible
Plus rien de possible qu’une approche plus grande encore
Voilà notre paysage
Je dis que c’est ici qu’il faut nous établir
– Elle dit « nous »
mais autour d’elle c’est la dispersion
Quelqu’un regarde le ciel
quelqu’un regarde par terre
quelqu’un suit l’horizon
quelqu’un oriente sa marche
selon un étonnement propre à chaque champ de vision
quelqu’un s’est assis
et moi je me demande
au nom de quoi ils disent « nous »

Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters
Des migrants se protègent de la pluie sous leur couverture de survie à la frontière italo-française © Reuters

 

Laisse parler dans l’appareil

Ceci est la trace d’

un samedi 13 juin 2015

autour de Stephen Gill, London Chronicles

dans la

Galerie photographique du Pôle image

© Des séries

STEPHEN GILL, VITAE

« Expositions personnelles 2015. Buried flowers coexist with disappointed ants, Christophe Guye, 7 mai – 27 juin London Chronicles, Galerie photographique, Pôle Image Haute-Normandie, Rouen – 21 mai – 1er août Best Before End – GP Gallery, Tokyo – 3 avril – 6 mai 2014. Series Photographs – Galeri Image, Aarhus Denmark Talking to Ants – Shoot Gallery, Oslo 2013. Best Before End – Foam Fotografie Museum, Amsterdam 2012. Coexistence – CNA, Luxembourg 2011. Outside In – GP Gallery, Tokyo Outside In – Gungallery, Stockholm 2010. Coming up for Air – GP Gallery, Tokyo 2009. Hackney Flowers – G/P Gallery, Tokyo 2008. A Series of Disappointments – Gungallery, Stockholm 2007. Anonymous Origami and Buried – Leighton House Museum 2006. CONTACT, Toronto Photography Festival, Canada 2005. Invisible and Lost – PHotoEspaña, Real Jardín Botánico Stephen Gill Photographs – The Architectural Association, London 2004. Field Studies – The State Centre of Architecture, Moscou Rencontres Internationales de Photographie, Arles 2003. Hackney Wick – The Photographers’ Gallery, Londres Stephen Gill (né en 1971, Bristol, Royaume-Uni) « 

« Stephen Gill est un photographe expérimental, conceptuel et documentaire dont la pratique inclut souvent des références à son lieu de résidence. Stephen Gill s’intéresse site du pôle image à la photographie dans sa prime jeunesse, encouragé par son père. C’est pendant cette période qu’il développe une fascination pour les insectes et une obsession pour la collecte de la vie des étangs et piscines, qu’il étudie au microscope. Les œuvres de Stephen Gill sont présentes dans de nombreuses collections privées et publiques et ont également été exposées dans des galeries internationales telles que The National Portrait Gallery, The Victoria and Albert Museum, Agnes B, Victoria Miro Gallery (Londres) ; Sprengel Museum (Hanovre) ; Tate (Londres) ; Galerie Zur Stockeregg (Zürich) ; Archive of Modern Conflict (Londres) ; Gun Gallery (Stockholm) ; The Photographers’ Gallery (Londres) ; Leighton House Museum (Londres) ; Haus Der Kunst (Munich), ainsi que des expositions personnelles dans des festivals et des musées dont les Rencontres d’Arles, le festival de photographie Contact à Toronto, Photo España et enfin à FOAM (Amsterdam) »  

(site du pôle image)

morceaux d’entretien entre l’artiste et la commissaire d’exposition :

Bien souvent, les « réponses » d’artistes fonctionnent, pour le lecteur,  indépendamment des questions qui les ont suscitées. Ici, j’extrais, j’isole, les questions de l’intervieweuse. Pour déjouer l’illusion d’adéquation que nous activons presque machinalement entre questions et réponses, pour faire sentir la valeur autonome de ces questions grâce à leur densité descriptive, et pour renvoyer au fait que, bien souvent, c’est l’oeuvre qui répond, davantage que l’artiste. 

ENTRETIEN avec Stephen Gill Réalisé par Raphaëlle Stopin pour le magazine du Jeu de Paume, juillet 2014.

Raphaëlle Stopin : Voici près de quinze ans que vous avez ancré votre travail photographique dans la ville que vous habitez : Londres, et plus spécifiquement dans votre quartier, si tant est que l’on puisse définir ainsi cette vaste étendue que constitue l’East End. Cette zone, sous votre objectif, semble être une ressource inépuisable. Quel rapport entretenez-vous avec ce territoire ?

Stephen Gill  : East London est inépuis

RS : Dans la série intitulée Buried, vous avez creusé le sol pour y enterrer des tirages couleurs dans les paysages qu’ils représentaient. Dans Hackney Flowers, vous apposiez sur la surface de l’image des fleurs issues des sites photographiés. Dans Talking to Ants, vous intégrez toutes sortes d’artefacts – pour la plupart des débris méconnaissables – et d’insectes dans le boîtier de votre appareil et enfin, avec Best Before End, vous avez choisi de développer vos négatifs en les plongeant dans des boissons énergisantes trouvées dans East London. On peut certainement sentir à quel point l’intégration d’éléments du paysage dans la matière même de l’image dans vos premières séries venait appuyer l’entropie à l’œuvre dans cet environnement – East London ayant subi de grands bouleversements, sous l’effet du processus de gentrification et son accélération avec les Jeux Olympiques de 2012. Pourtant, dans une série plus récente, dans laquelle la relation au paysage est plus lâche – Best Before End –, vous poursuivez cette mise à mal de la surface de l’image. Pourquoi cette nécessité de recourir à ce type d’expérimentations ? La surface de l’image est-elle inapte selon vous à traduire les espaces que vous traversez ? Quelque chose se perd-il nécessairement en chemin une fois que le lieu a été encapsulé sous la gélatine du négatif ou le papier du tirage ?

SG : En pratiquant de telles inter

RS : Dans Talking to Ants, les objets que vous intégrez à l’image sont de très petite échelle, étiez-vous donc fourmi vous-même dans cette quête de matériaux ? Comment avez-vous négocié avec le facteur hasard, à quel point cet aspect aléatoire est-il important dans le processus ? Est-ce une forme de liberté que vous récupérez en laissant ainsi certaines décisions artistiques aux bons soins du hasard et des fourmis ?

SG : Comme vous l’avez menti

RS : Vous avez publié un grand nombre de livres, tous à votre compte, sous le nom de votre maison d’édition, Nobody Books, et pour la plupart très vite épuisés. Chacun d’entre eux témoigne du même soin presque artisanal apporté à leur fabrication. Ils n’ont le plus souvent aucune image en couverture, ni aucune typographie visible, mais une sérigraphie reproduisant une peinture ou un dessin. Ils évoquent ces volumes du XIXe siècle habillés de papiers colorés, il y a du mystère dans ces ouvrages qui ne révèlent rien de ce qu’ils offriront aux yeux. Cela leur donne une patine qui les place hors du temps, comme si vous tentiez d’extraire ces images de leur cadre temporel, est-ce une intention de votre part ? Et plus généralement, comment abordez-vous cet aspect de la vie du travail ? La forme éditoriale est-elle le but ultime de tous vos travaux ?

SG : Je garde ces deux aspects de

Le moment qui suit s’intéresse à cette sorte de créativité seconde à laquelle se prête tout regard spectateur concerné, atteint de quelque façon par ce qu’il regarde, concerné aussi et atteint par qui lui propose de regarder. Dès lors, très vite, des œuvres se parlent entre elles, à travers le support que devient le spectateur.

1. 

James Agee, Walker Evans ont juste avant Stephen Gill hanté ce lieu (la galerie du Pôle image de Haute-Normandie). Un autre temps, un autre continent, une autre histoire, ici assemblés par une main qui regarde, agence, propose (Raphaëlle Stopin), allant de l’un à l’autre, des uns aux autres.  (J’ai montré en coupant le son la vidéo d’entretien que j’ai eu avec elle dans l’expo, pour moi enregistrement et pense-bête des images commentées. On y voit beaucoup de reflets, de nous, de la rue, et ses mains qui apparaissent, volubiles, pointant des détails et invitant aux recoupements. Quelquefois elle est en entier. Je bouge l’œil de la tablette quand je l’écoute, captation amateur.)

Alabama, Londres, Rouen. (Ceci, à regarder en muet jusqu’à la 39ème seconde : ………..)  Vitesses récapitulatives. Je me souviens avoir lu-dit (1979!) Louons maintenant les grands hommes avec les images d’Evans sur des pupitres, partitions injouables pour le jeune acteur-lecteur que j’étais. Il était question d’une fièvre enregistreuse. Calme apparent des images, séismes trompeurs d’un texte lyrico-objectiviste, noces pas si fréquentes que ça entre littérature et photographie avec pour église-mairie du réel en dur. Avec ce réel, faire juste de l’enregistrement, du prélèvement. Auprès des lieux, des vêtements, des objets, des gens, puis auprès des idées qui font le territoire de l’époque, puis auprès des affects qui traversent l’écrivain. « Conscience » est la fusée nomade du cerveau enregistreur.

L’appareil photo, le cerveau, le livre/arche/tabernacle, même autre lieu. A la question d’un touriste de la photographie sur le type et la marque de l’appareil qu’il utilise, Walker Evans dit qu’une photo se prend avec le cerveau ; il ne le dit pas, il montre du doigt sa tempe.

Le cerveau de l’écrivain? James Agee appareille son christianisme libertaire sur une réalité qui le dépasse. Sacralité du réel. Dans le rituel livresque de Louons maintenant les grands hommes, passage-clé du tabernacle. Sacré, sacrilège, rituel, contrebande. Olivier Cadiot et Pierre Alfieri 60 ans après (Revue de littérature générale 06/2, POL) vont chercher les parties étrangement escamotées par le traducteur Jean Queval, 1972, Plon, en Terre humaine de Jean Malaurie. Etrangement car c’est un noyau dur de l’esthétique documentaire qui est contourné par le traducteur.  Une fidélité à la forme près. Ironies réciproques : Cadiot et Alfieri, s’attachant au dynamisme formel, contournent, eux, la réalité sociale. Je lis la première page et des extraits des pages suivantes, exactement comme une partition. Regarder : atelier Stephen Gill Agee et Écouter première page :

puis extraits des pages suivantes :

 

I bis.

Beauté. Mais culpabilité à dire la beauté (parce que beauté = jouissance) d’une réalité indigne. Louons maintenant les grands hommes pages 204-205 avec la photo de Walker Evans : Evans autel0002

C’est à cette égale auto-saisie de l’être que le sens de la beauté mène. Beauté et Être : du point de vue de l’être, le 4ème concerto pour piano de Beethoven = le mur de la chambre à coucher des Gudger. Nature aveugle/poème tragique.  Cqfd.

L’image, chez SG,Stephen Gill

 

 

 

 

comme chez A, l’écrivain, (plus que WE ?) reste hantée par la beauté – cadre et source et estuaire de l’expérience, du flux de l’activité rituelle.

(Mais aujourd’hui, le mot bouche l’expérience. Comme le mot d’art. Ce que formulait ainsi Fernando Pessoa, Gardeur de troupeaux, en page 76 de Poésie Gallimard :)

 

Avec Stephen Gill, je vois ce côté tabernacle et ce côté cerveau de l’appareil photo, boite vivante en laquelle le monde proche s’invite en étranger.

(Pour image du cerveau : celle proposée par Emily Dickinson Car l’adieu, c’est la nuit, 179, Poésie Gallimard,

et moulinée par Deleuze-Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ? 197-198, Editions de minuit, 1991.)

 

2.

(Buisson ardent)

Stephen Gill piracantha La branche soigneusement posée sur l’image, image d’un muret servant de portant à un début de grille. Le regardeur est dans la rue. Derrière, dans la « propriété », des sacs informes, des choses informes, abandonnées, et au fond : de hauts buissons de pyracantha. La branche au premier plan fait témoignage gros-plan de l’arrière-plan. Elle est posée à plat sur l’image et semble verticale comme pendant d’un gros arbre qu’on ne verrait pas. Quelques baies sont comme tombées au sol. En fait très soigneusement posées sur la partie trottoir de l’image. Les petites baies rouges ont une proportion de tomates. Le nom familier du piracantha est buisson ardent. Buisson ardent est en exode 3, lecture de 1 à 8

(et résumé de la suite, mission-révolution confiée à Moïse, histoire, illusion et prodige du bâton serpent. Et le Nom : « je suis qui je suis », ou, dans cette nouvelle traduction, « je serai je suis » – tu n’auras qu’à leur dire, dit Dieu à Moïse qui s’inquiète d’être pris pour seulement ce qu’il est, homme sans, Tu n’auras qu’à leur dire : « je viens de la part de Je suis »). La branche, elle, vient bien de la part de Je suis : l’arbre.

Je ne sais pas si l’artiste serait d’accord avec cette manipulation, mais la métaphore donne juste de quoi revenir dare-dare au littéral du prélèvement, du témoignage du lieu par lui-même, du dieu-lieu, et le geste de l’artiste-moïse, qui se détourne pour voir – ce buisson qui ne se consume pas –, un artiste en effet va voir quelque chose, se détourne, propose au peuple invisible spectateur de s’y reprendre à deux fois pour voir, voir ce buisson, cette vision qui ne se consume pas et qui inaugure la loi, c’est-à-dire le rite, la tournure rituelle, l’invention artistique de l’existence, une pratique d’artiste, une esthétique de regardeur, quelque chose toujours secrètement brûlant : le mot ferveur à la jointure d’art et religion, de n’importe quel signal-signe du monde envers lui-même. Ferveur, qui n’est pas affaire de croyance mais de témoignage. L’artiste SG témoigne de sa ville, de son quartier, il rend sa ville témoin d’elle-même, au moment où celle-ci s’ampute de son peuple à émeute pour faire la place aux riches, aux « gentils », à la gentrification. Témoignage devant quel tribunal ?

2 bis.

Détour. Le prélèvement, une technique de radicalité.

Charles Reznikoff, brièvement présenté par son médiateur Jacques Roubaud, via Olivier Cadiot et Pierre Alfieri évoqués tout à l’heure, et l’équipe Scandela-Segard ! pour l’invention typographique du deuxième et dernier numéro de leur Revue de Littérature Générale, Digest, 1996, chez POL. Jacques Roubaud : d’abord Rappel,

puis Reznikoff , Testimony,

puis Deux opérations.

Maintenant, cul sec : Testimony, The United States (1885-1915), la propriété (36, avant-dernière page). 

3.

En matière d’opérations, François Bon.
Il fait, comme il dit, le tour de la ville de Tours, sa ville, en squattant chacun de ses ronds-points sur lesquels il se filme lisant, criant tout seul, des textes, sa bibliothèque désespérée. Il ritualise ou a essayé de ritualiser en enterrant sur place chacun de ses livres lus. Chaque livre pour lui : rond-point éclairant une entièreté de monde : à 360°. L’écrivain dans l’image ressemble bien aux fourmis ou aux blattes encapsulés dans l’objectif de SG.  le texte bouge et raye l’image, la désimage (entendre dévisage pour arrimer le verbe tout frais). C’est émouvant, c’est drôle, c’est étrange. Regardez : je montre, en muet et en ralenti (coupez le son et paramétrez la vitesse à 0,25) le premier rond-point de FB 
 sur quoi je lis le Villes 2, Rimbaud, 279, du classique Garnier 1961, à partir de Sur quelques points des passerelles de cuivre… (essayez la superposition)

Et j’explique que lui, FB, lit du même Rimbaud, des mêmes Illuminations, Vies, lyrique et vieux fou : « Qu’est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend ? » Pour FB toujours, traductions créatives d’une panique de fond et d’un combat de David Littérature contre Goliath Monde élittéré (prononcer éviscéré pour arrimer le sens). Je lis moi le Villes 2 car il s’agit de Londres, de source sûre, d’une ville vécue en promesse et en terre d’exploration d’une langue neuve, d’une autre langue, d’une hétérolangue. D’un autre lieu de la langue.

« Voici ce que je veux dire… » Hétérotopie. Michel Foucault, 23, 24, Lignes 2009

Au passage, reconnaître l’énergie enfantine des images de SG, énergie de l’activité inlassable de l’enfant silencieux seul dans les rues du monde.

Pas de page blanche donc, mais peut-être, justement, des rêves de fuite, d’ailleurs, des rêves ou des cauchemars de blanc dans des pages sursaturées, ou de l’ajout qui fera ajour. La ville se lit, l’écrivain François Bon qui jamais ne se dit poète mais l’est, dans ses pourtours et ses centres secrets, en constitue le livre, prenant relevés de poèmes urbains, selon le trajet qu’il effectue. Ici, FB emprunte au jeune artiste Simon Ripoll-Hurier (Round the city, 2009) la technique de diction récitation des panneaux et enseignes le long de la route pendant un trajet x. Ça donne ça : je montre la vidéo 33, que je vais chinter pour aller à la vidéo 16 où FB lit Depardon.
La boite cerveau de l’appareil photographique y est très sensible. SG fait seulement basculer le processus intérieur-extérieur de Depardon, réduit la voilure du réel capté et lâche la bride de l’opération subjective.

Moment fourche : deux directions possibles, a et b, selon qu’on prenne argument de Raymond Depardon et de ce que le mot paysage engage une autre histoire du regard, ou bien qu’on prenne argument de la connexion du prélèvement, depuis encore François Bon, Paysage fer, par exemple, jusqu’à la théorie de la non-création de Kenneth Goldsmith.

4.

Direction a.

Une aventure londonienne.
Stephen Gill achète l’appareil sur le marché d’Hackney avec lequel il va photographier le marché d’Hackney. La narratrice de Virginia Woolf, Au hasard des rues. Une aventure londonienne prend le prétexte d’acheter un crayon pour aller en ville, pour écrire la ville. De prétexte la ville devient pré-texte. Elle s’écrit avec le crayon que le personnage va acheter.
Commencer donc peut-être par la fin, page 140 : le crayon « prélevé sur le trésors de la ville ». C’est ça, lire à rebours. Remonter à page 134, « suis-je ici, suis-je là ? », dedans dehors, hier demain, le désir bariolé, barbouillé, l’appareil du désir fait couler les teintes. SG joue avec les temps. Il fait mentir Roland Barthes : le punctum de la photo, son « ça a été », se remanie dans un présent qui en brouille les cartes. Puis 132, pour le peuple estropié surgi des crevasses du regard, les bas-quartiers, les hauts-quartiers, ce peuple estropié par l’aménagement urbain qui le repousse dans d’autres crevasses de la ville. Car, page 127, c’est d’une traversée de la ville qu’il s’agit, comme d’une traversée des apparences – « entre le thé et le dîner ». Le crayon et le regard, l’appareil photo et l’image, l’outil et l’usage fusionnés, puis précipités dans un accélérateur à particules, d’où apparaît du réel, de la ville.

VW, pour la méditation sur cela, qui est, devant soi, souverain, et l’effacement du moi qui en est la condition et le coût, méditation concomitante sur la mort – il y a aussi chez SG une créativité par autodestruction de l’image (les opérations violentes de Best before end), de l’appareil, et parfois du psychisme. Mrs Dalloway, aussi, Ce qu’elle adore, page 20

Extension du domaine de Virginia Woolf, survol de Londres par télescopage des temps et des perceptions historiques. Chez SG, la violence n’est ni escamotée ni montrée. Elle fait arrière-fond, double-fond plutôt sur quoi s’érige le monument impassible, la trace ritualisée de l’émeute. Les images Off Ground font traces d’émeutes, d’incendies. Hasard provoqué par une vue aérienne sur ces émeutes de 2011 (5ème vidéo à partir de 1’10) et la relecture d’un vol au-dessus de Londres : la juxtaposition devient obsédante.

On a toujours eu, à lire VW, une impression persistante d’émeute intérieure, alors même qu’elle semble parler de promenade et de thé. Ecriture furieuse et tempétueuse sur la trame lissée de son monde. Exactement ce dont nous avons besoin, aujourd’hui. Essayez la juxtaposition. Puis :

Retour au calme du paysage

et à une désappropriation mutuelle :

« Que le paysage ne se réduise pas au perceptif… » avec François Jullien, Vivre de paysage, Gallimard, 89, 90, 97, 98, 11, 12

 

Et (retour) à l’intranquillité : Pessoa comme écho anticipateur de « NOBODY », la micro-maison d’édition de l’artiste SG. Pessoa, en portugais, signifie « personne ». 

Echo également à cette vérité simple et mystérieuse, qu’on n’avoue jamais car elle laisse trop démuni, selon quoi le contact qu’on a avec ce qui est et se présente, là, devant, est précisément contact à cause qu’on n’en peut rien dire ni même sentir, ni comprendre quoi que ce soit, ainsi Pessoa le 14 mars 1930 page 74 du Livre de l’intranquillité, troisième édition, l’intégrale, en français.

Pessoa, aussi, pour cette relation spéciale au monde, commune semble-t-il au poète et à l’artiste SG, qui tisse et fait nœud des sensations concrètes, tangibles, et de l’abstraction sensible. Les développements abstraits de Pessoa sont moteurs de sensations et les jets de sensation, visuelle notamment, sont moteurs d’idées. Les images de SG, les plus abstraites, on peut les regarder sous un angle pictural mais ce n’est pas forcément très intéressant, on peut les regarder plutôt comme une opération aveugle sur le réel devant-dedans qui toujours prend le pas – une méditation en deçà des (im-)postures esthétiques. Volume 2 de la première édition, page 62, 63 et 64 :

5.

Direction b

Il tort la ligne droite Paris-Nancy en cercles de perceptions : François Bon, Paysage fer, tourne dans les paysages, il y revient et sans cesse ajoute, principe d’expansion adossé au principe d’épuisement, d’exhaustivité éreintante dont Georges Perec est le légataire. Je me dis qu’il y a peut-être un nœud à ce texte, justement ce nœud d’indiscernabilité entre le moi et le monde, qui se trouverait dans les pages consacrées à Vitry le François, avec ses détails image un, deux, jusqu’à sept (57). François de son nom propre, et Vitry de la vitre du train, toujours vite vu. Il faudrait du temps pour dévoiler de tels nœuds dans les images de SG. Je crois qu’ils en regorgent.

 

En conclusion,

en appendice, en annexe : cette question : qu’avons-nous fait ?
Nous avons prélevé des flux dans la ville des images SG et dans une ville de livres construite par dérive. Nous avons écrit avec les images d’un autre, avec les textes des autres, nous avons en chemin prélevé un peu de substance, terres, ciels, formes, qui ne nous appartiennent pas en propre comme aucun de nos mots, de nos phrases, de nos livres même ne nous appartiennent. Quelqu’un fait événement et théorie de cette tournure autre de l’art, de la littérature, du sens échangé-constitué-échappé hors des emprises dernières et mortifères… Kenneth Goldsmith, Théorie, Editions Jean Boîte, 2015, qu’on égrène pour finir-ouvrir cette séance.

https://www.dropbox.com/s/2ghlhsymjgbyofv/02%20THEORIE_extraits.pdf?dl=0