2020

samedi 21 mars 2020

jamais de commencement vraiment, toujours déjà commencé, et le sentiment, qui fait partie du package matériel, ou d’arriver trop tard ou de devoir remonter indéfiniment à la source, c’est pourquoi nous ferons remonter le récit, le poème, l’essai à un jour de septembre 2014, à Ubi, une location collective qui ne durera pas très longtemps, abritant une galerie de « Mam », des compagnies théâtrales et chorégraphiques, côté bureaux, et un logement du centre dramatique national, et un dimanche par mois, à Ubi, l’association Cuatro tango organisait une forme de milonga, et nous arrivons ce jour-là pour faire connaissance et voir un peu, et c’est déjà commencé, et nous voyons, qu’est-ce que nous voyons, des images inoubliables, aujourd’hui oubliées à même les personnes que nous connaissons presque bien, et dont précisément cette connaissance nous fait oublier la tournure originaire de l’existence qu’ils nous donnaient alors, et alors quoi aujourd’hui, comme c’est étrange, cet in-venir, cette in-gression… le mot ne vient pas pour dire cette progression dans le même, ce devenir autre dans la boucle, dans la ronda, je regarde surtout les visages en fait, la concentration des visages qu’aujourd’hui on détectera davantage dans leur surjeu de la concentration et de l’existence aimée à deux, bref il y avait deux ou trois couples qui s’interchangeaient et qui venaient nourrir notre besoin d’être nourri. e. J’hésite à donner les noms, à engager leurs noms parce qu’ici c’est toute une histoire qui n’a rien à voir avec la leur, cette histoire de noms, je vais en discuter avec Do et décider après. Des images inoubliables donc, des sources sans fond, mais passons, volons même, car à tout moment, tu dois, manière de parler et de toi et de ta liberté, étrange manière en vérité, tu dois pouvoir aisément te poser, t’envoler, te saisir de nous, de cela, et tout autant t’en dessaisir, et mener ta propre enquête, à la limite sans avoir jamais ouvert ce livre, mais quelque chose nous dit que tout ça, c’est grand ouvert et nous n’avons plus qu’à – ensemble, car c’est dans cette source-ensemble que nous pataugeons, deux à deux, quand bien même la solaire solitude nous étreint en pleine nuit – nous n’avons plus qu’à.

L’état global dans lequel je me trouve ce jour-là, est lamentable. J’ai tout échoué et quelque chose me dit, alors même que je me dis que je ne dois pas me le dire, jamais, jamais, je me dis que mon troisième fils a décidé d’incarner en quelque sorte, de jouer, d’interpréter de sa vie le thrène de son père, et quel mal alors j’ai à me dissocier de lui, de ma mauvaise tentation de ne faire qu’un avec lui comme au fond je ne fais qu’un avec chacun de mes fils – on a mis beaucoup, on a misé beaucoup sur la fusion maternelle, à vrai dire, c’est un peu pareil, car ce qu’on a mis sur le dos de la fusion maternelle et de sa toxicité, on se l’est incorporé dans l’élan paternel et dans cette boucle qu’on a absolument voulu faire entre père et fils, en passant par qui vous savez, c’est-à-dire surtout pas par ce qui nous faisait si peur peut-être, nous, pauvres hommes qui nous sommes enrichis sur le dos féminin, bref, j’étais malheureux, éperdu de malheur peut-être, ça fait plus romanesque de dire ça, mais je peux vous assurer, qu’à relire certains jours de cette période-là, je ne suis pas loin de la vérité, mis à part la confiance, le pari que je crois avoir toujours fait envers celle que précisément on appelle Do, cette femme qui sans doute est le personnage principal de l’histoire, du chantier, mais qui restera, rigueur oblige, dans l’ombre du langage d’ici, puisque le langage d’ici n’a pas accès à son soleil – ça tient, de dire les choses comme ça ? un peu trop poétique bien sûr et donc suspect, on peut dire les choses plus nues, on avait besoin de relancer nos dés, nous allions dans le Mur invisible que Do a pris soin de lire, a eu la passion de lire, parce que Marlène Haushoffer était alors la plus judicieuse des femmes face à l’homme que Do aimait – est-ce que ça tient de dire les choses comme ça ? Bref ça a commencé ce jour-là, la nouvelle boucle dans laquelle à présent tu te trouves.

mardi 24 mars 2020

le silence est plus profond, à l’extérieur et à l’intérieur

le confinement est intensifié

à l’intérieur aussi ? y a-t-il vraiment plus de silence à l’intérieur ?

à l’intérieur de ce qu’on est, à l’intérieur de ce qu’on a

à l’intérieur des relations qu’on est ?

tant que le silence est incarné par les oiseaux nous goûtons le silence vivant

lorsque les oiseaux se taisent le silence de mort nous plonge dans la Crainte, l’absolue Crainte

le Monde est devenu un immense Camp

c’est intéressant que le bourreau soit un virus

tout notre effort de pensée est un effort de victimes

et comment faire pour que les victimes s’entre-dominent moins, s’entre-tuent moins ?

comment en finir avec les victimes-en-chef et les sous-victimes ?

comment ne plus nous ravir la survie ?

est-ce qu’à distance, à si grande distance – et la communication artificielle, comme on dit respiration artificielle, ne nous rapproche plus

est-ce que ce temps hyper-silencieux qu’on déplie sur la rythmique des tourterelles nous rassemblerait, aurait cette faculté de l’étreinte, voulue, agie, sentie, ces trois verbes au participe passé dansant dans un ordre toujours différent, car entre vouloir, agir et sentir il n’y a de lien qu’en horizons intenses

notre goût vertical n’a rien à voir, n’a jamais eu rien à voir avec le goût de la hiérarchie, de la domination

c’est pourquoi il faut enlever tous nos verbes opérateurs, il faut suspendre tout notre anthropos

pour exercer notre goût vertical

nous sommes cinq dans la maison, c’est différent que d’être deux, ou d’être seul

cinq : deux couples, un vieux couple, un jeune couple et un enfant qui va bientôt fêter son un an

après son père ses trente-cinq

nous faisons avec le confinement familial

avec le débat hyper solitaire de chacun sur le dos de chacun

l’histoire solitaire de chacun en effet a l’air de vouloir tout gouverner

l’histoire solitaire de l’affranchissement solitaire de la victime solitaire que nous sommes, chacun.e…

j’aimerais beaucoup que mon dire soit d’emblée jeté dans la salle commune

partageable et partagé

mais je suis seul, confiné dans mon bureau et la danse bien réelle qui a lieu avec le Monde confiné à l’instant T de son confinement, restera confinée

éventuellement reprise un de ces jours où le Monde traverserait une autre crise que de confinement

tiens ! voilà ce qui se disait lors de notre confinement, s’exclamerait-on alors

j’ai un problème avec la mondialisation et la démondialisation

avec ces termes

vraiment le Monde est une unité de langue depuis que langue existe, je crois

une cosmologie  attentive : ne pourrait-on pas appeler ainsi les différentes civilisations qui se sont construites, qui se sont exercées à la vie ?

j’ai été nourri à l’universalisme et à la critique de l’universalisme, qui est lui-même un universalisme, un Tout-Monde

délivré du parasitage vertical, de la Domination, c’est l’effort actuel

penser Monde, univers, à l’intérieur de tous nos horizons

penser notre goût vertical, nos inspirations, nos expirations, nos appuis sur la terre et sur le soleil, sur notre terre et sur notre soleil, depuis des horizons déchiffrés avec nos bustes et nos yeux

l’enveloppe sonore est une terre virtuelle, un astre virtuel, une sphère englobante, momentanément musicale : d’interprétation humaine, nous sommes dans cet astre ou dans cette galaxie lorsque nous dansons, et la musique est à l’intérieur de nous, les musiciens, les musiciennes sont à l’intérieur de nous qui dansons

soudain tous très silencieux et pour longtemps dans des abrazos d’espace, dans un art de l’espacement

mercredi 25 mars 2020

la vie confinée risque de nous conduire et mal nous conduire

au lieu que dès le début de ce changement des temps nous entendons la conduire

et la mener là où nous sommes vraiment et où nous entendons être ce que nous sommes

et ce que nous sommes vraiment, c’est quoi

c’est une maison et changerait-elle d’adresse, ce serait encore de maison qu’on parlerait pour désigner ce que nous sommes, vraiment

comme dans les toutes premières pages de la Recherche

où Proust s’ancre dans le rêve et dans ses puissantes identifications aux choses dont il rêve

ses premiers exemples ne sont pas d’identification psychologique mais de lieu, de musique et de relation : il est une église, il est un quatuor, il est la rivalité entre François 1er et Charles Quint

et dans le couloir qui le ramène au réveil, son être profond se révèle, naît, on peut bien le dire puisque c’est la première page, et toute redevable qu’elle soit de l’immense milieu d’où elle jaillit, elle reste une première page et revêt la solennité d’une première page, son être profond naît comme un lieu, de préférence divin, un espace construit par un art de la musique, de préférence un quatuor, une relation menée en événement, de préférence une page d’Histoire

toute proportion gardée, « maison » ici a une semblable fonction d’être, d’identification de ce que nous sommes, vraiment

entre maison et monde il y a le même sol sur quoi est édifié le même M, roman minuscule, gothique majuscule

et par les temps qui nous étreignent de leur force centrifuge où nous ne pouvons plus nous embrasser

cette maison, dans quoi on confine, veut prendre soin du phénomène unique d’assemblée et de séparation : de ce qui s’assemble en se séparant, de ce qui se sépare en se rassemblant

ainsi que le chante sur tous les tons, sur toutes les variations, toute histoire de famille

ces phrases ont une allure abstraite, je le confesse volontiers, je suis né dans les années 56 et je crois bien que les puissances qui se découvraient alors de la peinture abstraite m’ont fêté autour de mon berceau

le duo Beckett – Bran Van Velde s’est invité à ma Table, en jurant, papiers à l’appui, qu’ils étaient ma paire de père-mère

c’est abstrait donc mais extraordinairement ancré, comme l’est cette maison et comme l’est cette femme qui l’expérimente totalement comme maison

la vie à deux qui s’expérimente ici vient d’une longue expérience qui jamais ne fera la leçon à qui s’initie à ce qu’il ou elle est vraiment, en tant que maison, en tant que lieu s’édifiant

s’édifiant : l’édifice ayant le sens de construction et plus aucune connotation morale

on se construit les relations que nous sommes, que nous choisissons d’être, et que nous passionnons d’être, pour le meilleur et pour le pire

et comme en tango, il y a une souveraineté magnifique de ceux et celles qui labourent depuis un bout de temps ce chemin d’être dansant comme une souveraineté magnifique de celle et celui qui découvre et entend s’initier à ce qui lui convient de toute éternité

et c’est la même souveraineté, nous ne parlerons même pas de degrés, de progression, de pédagogie, cela n’a aucun sens dès lors qu’on regarde vraiment un bébé

par les temps qui nous oppriment, parler, parlant de tango, de protection, d’espace protégé, de fonction protectrice de l’abrazo et de la personne qui oriente le mouvement dans le mouvement général réglé par le tour anti-horaire, ça nous redevient capital

ça nous redevient capital aujourd’hui de nous protéger de tout ce qui nous détruit

et nous sommes nous-mêmes un effet dans l’autodestruction générale du monde et des individus qui le préhendent

si violemment

bref mettre les pieds dans cette maison-monde, romane ou gothique, qui ne paie pas de mine

ni ne se paie de titres sociologiquement marqueurs de ceci ou cela

et qui plus est la veille du jour anniversaire du premier des trois événements principaux de cette maison

signifie qu’on dépose son barda à l’entrée

et que chevalier ou chevalière atterrée ou épuisée, on accepte l’hospitalité

et une hospitalité non ambivalente

(comme nous savons, partout ailleurs dans le monde si bien faire : accueillir pour se réserver une future emprise, accueillir, servir, pour dominer son, sa convive)

ici s’expérimente en erreurs, errances et trouvailles associées la déconnexion avec l’histoire de la domination

et pas pour de rire, comme le diablotin de l’Emancipation

si longtemps, s’est excité à en faire la démonstration

un cqfd mdr

ce cqfd en question ? l’être humain est de toute façon plus compliqué qu’il n’y parait, et plus compliqué, ça veut tout simplement dire dans la bouche de ceux et celles qui le disent : l’être humain est fait pour dominer ce qui l’entoure, humain ou pas, point barre

ici, dans cette maison, nous ne sommes plus ambivalents, nous ne disons plus une chose pour en dire une autre, nous disons, nous allons

nous ne sommes plus des guerriers pour qui parler signifie gagner une guerre, nous disons, nous allons, nous nous trompons mais nous disons, nous allons

dans ces temps qui nous angoissent jusqu’à la moelle, nous prétendons faire maison

et la métaphore de la brique, de cette manière cuite de Terre

nous est agréable pour l’instant

lorsque nous disons que nous aimons, nous aimons, ce n’est pas ambivalent

parce que si nous le disons c’est que nous avons au moins réellement

tenté de surmonter nos ambivalences

et si nous aimons, ce n’est pas pour mettre la main sur qui on aime

et mener guerre contre qui on aime

ni confier ce rêve à la force inverse, à l’art de la soumission

parce que si nous le disons c’est que nous avons au moins réellement

tenté de danser vraiment chacune de nos relations d’amour

je ne saurai jamais m’adresser simplement à mes enfants, je ne saurai jamais m’adresser simplement à la femme que j’aime, je ne saurai jamais m’adresser simplement à toute personne dans le Passage que j’aime

jamais m’adresser à toute réalité puissamment  lancée, comme dés et autres volontés : à cette réalité d’autrui qui ne cesse d’expérimenter sa danse propre

mais cette maison a le charme de me pousser à l’adresse quand même

voilà, pour cette veille d’anniversaire du premier d’entre nous qui s’est avisé de faire son propre levain