« Cabaret révolutionnaire » autour de Vladimir Maïakovski, en compagnie de Patrick Verschueren et deux autres comédien-ne-s le vendredi 20 octobre à 22h à la FACTORIE, Maison de poésie / Normandie

Sur ça – quoi ? l’éternité désirante, la reprise révolutionnaire…

Café Révolution, autour de Maïakovski

Il s’agit de dire de larges pans de « Sur ça », l’un des grands poèmes de Maïakovski. Le plus grand sans doute. Et l’un des plus beaux de l’humanité. S’il y avait une « bible » de la Littérature mondiale, un genre d’arche à réunir les grands animaux poétiques, celui-ci aurait sa place à côté des Psaumes de David, de Rimbaud, de Dante, du Cantique des cantiques, de Beckett, Novarina, Shakespeare, Whitman… en tout cas en première place de ce qu’on veut sauver du « déluge ». « Déluge », « arche », ce sont des aspects du poème qui le rattache à notre époque fatalement récapitulative, où il s’agit de sauver ce qu’on aime. Maïakovski a écrit ce poème entre le 28 décembre 1922 et le 28 février 1923 : époque rude, en période « petite-bourgeoise » de la NEP (Nouvelle Politique Economique), de sa séparation « contractualisée » avec son amoureuse inspiratrice, Lili Brik, dont il partage, perclus de jalousie, la couche, avec, moins son mari, Ossip Brik avec qui Lili a signé un pacte de fidélité spirituelle, qu’un autre de ses amants. Maïakovski sort d’une période intense d’activisme affichiste (l’agence Rosta) et pendant cette période d’isolement poétique, il finalise le premier grand numéro de la revue LEF (Front Gauche des Arts).

Le problème qu’on a avec Maïakovski, c’est son engagement total, son identification circonstancielle à la révolution bolchévique. Ce qui nous empêche de le lire vraiment et d’entrer dans sa substance. Sa substance, c’est de foncer comme un fou dans la situation révolutionnaire –collectiviste– avec l’énergie la plus individualiste qui soit. Dès lors, il s’engouffre dans une mise en crise totale, qui débouchera sur son suicide, un suicide programmé quasiment depuis le début de son déluge poétique. C’est la première et non des moindres des conjonctions avec notre époque, laquelle se caractérise par  un individualisme autodestructeur en bout de course. Bien sûr ça ne recycle en rien la vieille histoire communiste qui n’est qu’une variante tragique de l’appropriation (individuelle/collective) de la terre et du monde par l’homme. Voici aussi une difficulté aujourd’hui : que Maïakovski soit relu de la même manière et porté par les seuls néo-communistes (merci quand même à eux). La deuxième conjonction c’est le futurisme russe dont Maïakovski est un architecte décisif. La vision hypermondialisée du futurisme, la géopoétique qu’elle développe se connecte aisément avec l’ubiquité Internet qui nous fait circuler aujourd’hui (plus paresseusement il est vrai) partout dans le monde et dans nos représentations. Il y a une espèce de toute-puissance internationaliste du communisme libertaire de Maïakovski, mais parce que c’est d’abord un poète de l’amour, cette toute-puissance s’inverse en effondrement du sujet et en sa dérive planétaire. Le personnage Terre comme le personnage Monde sont à tel point protagonistes du poème que ça nous oblige à le lire, prophétie rétrospective, à la lumière de notre conscience actuelle de la limite éco-terrienne que nous outrepassons si dangereusement.

Mais bon, avant tout, « Sur ça », c’est d’abord un grand poème d’amour dans lequel l’autre est « au bout du fil » (tout est histoire de téléphone) et où ce fil est précisément en train de craquer. C’est vraiment impressionnant.

Aux extraits de ce poème exclusif s’agenceront quelques poèmes contemporains ou non, des voix qui lui résistent, par le style, la méthode et la vision, comme Mandelstam, Essenine, Pasternak, des voix féminines telles Anna Akhmatova, Marina Tsvetaieva, des voix de l’obériou, toutes voix qui auront, pour la plupart, fait l’épreuve, tragique, du stalinisme…