lundi 8 mars 2021, déclaration

il s’est passé beaucoup de choses cette nuit… enfin, j’ai beaucoup oublié sauf

le réveil

on est à la piscine, une piscine privée peut-être, j’approche du bord, tu es derrière moi, tu te colles à mon dos, je me penche, un peu comme un personnage de Beckett, moins grotesque mais un peu comme

et tu es facétieuse comme à ton habitude et tu me, non, nous pousses et la scène est au ralenti, est comme au ralenti, l’eau se rapproche se rapproche se rapproche

et nous tombons dedans, toi au-dessus de moi et

j’ai dû entrer en apnée depuis un bout de temps parce qu’à peine sommes-nous entrés dans l’eau et que nous nous enfonçons, toi au-dessus de moi, je me débats et remonte en panique, enfin, en remontant, j’agrippe mon masque et me précipite, dans les mêmes gestes que le nageur ne sachant pas nager ni plonger, vers la table de nuit pour éteindre mon masque respiratoire

voilà le rêve-réveil, il est cinq heures moins cinq

au-dessus et au-dessous c’est femme

au-dessous ? l’eau, la mort, Virginia Woolf, ma mère qui a fait le plongeon dans la mort avec ses cachets de je ne sais quoi, je n’ai jamais rien voulu savoir de ce que c’était ses comprimés, l’eau du bain ça me suffit et toi, que j’appelle Do, facétieuse, sur mon dos

pourquoi on met du temps à se rendre compte, pourquoi c’est si long ?

et se rendre compte de quoi ?

que tu existes

et même si je le dis depuis un bout de temps, que tu existes, pourquoi pourquoi c’est toujours seulement aujourd’hui que je me rends compte non pas que c’est vrai que tu existes, mais tout simplement que tu existes

pourquoi mes théories et pratiques jusque-là ont toujours été une dénégation ou une falsification du fait, du simple fait que tu existes

pourquoi en si peu de temps, aujourd’hui même, un grand pan de notre existence vibre comme un gong, dont le coup aurait été ce rêve éclair et la longue résonnance la plongée dans l’eau de la mort et de la réalité réveillée, jusqu’à là maintenant, maintenant langage et non langage compris

quel est donc aujourd’hui le projet, la résultante-projet de cet événement ?

déjà, danser avec toi me fait comprendre comment ça danse dans l’apparence solitaire

.

paradoxe :

je mets beaucoup beaucoup de temps à comprendre que tu existes

et si cette mécompréhension a produit bien des horreurs, des génocides et des esclavages

la compréhension soudaine et extrêmement longue et laborieuse n’implique nullement que je sois la cause, une cause quelconque dans le fait que tu existes

au-dessus et au-dessous de moi il n’y aucune femme, aucune mère

et au-dessus et au-dessous de toi il n’y a aucun homme, aucun père

tu n’es pas une réaction à ce que je suis

a-t-on départagé les féminismes à partir de cette question, idem pour les décolonialismes ?

bref, je ne suis pas une réaction à la domination

c’est la domination dans ses deux versants, dominant-dominé, qui est une réaction à l’incompréhension

que tu existes

que j’existe

que ça existe

que du deux existe avant même que notre langage parle de sujet, d’assujettissement fatal

j’ai eu raison de me réveiller comme d’un cauchemar, parce que la domination est un cauchemar

j’ai rêvé de ma peur de mourir – toujours à cause de toi, parce que tu m’as fait naître et tu as toujours voulu que je meure avec toi, et j’ai toujours voulu vivre avec toi, te désirer plein pot et vivre avec toi, parce que c’est toi la vie etc., vivre pareil que mourir avec toi, dans la caboche assujettie c’est comme ça que ça a toujours marché

à l’heure de l’extension psychique systématisée (l’homme augmenté) et ramenée dans le giron morbide du capitalisme protéiforme, du profit subjectif protéiforme, se libérer, hors machine, hors conception machinique de la chose, c’est bel et bien reconnaître que ça danse sous cette forme extrêmement improvisée et organisée qu’est une danse-deux, c’est-à-dire affranchie d’un.e chorégraphe subjectif.ve (j’aime bien le bordel de l’écriture inclusive, le bordel que ça fait dans la langue, je préfère le bordel, enfin, le grand désordre parce que bordel évidemment ça connote trop avec ce qui reste de désir machinique, je préfère le grand désordre de la langue à n’importe quelle nouvelle loi qui singerait la Loi

et l’histoire de la langue écrite comme un pied de nez à la Loi reste peut-être à écrire

ne fermons pas la parenthèse

notre histoire, notre danse, notre amour commence ou finit ou commence à s’écrire ou s’achève d’écriture avec le mot fin :

un 8 mars