Oui, mais quelle valse?

j’ai 65 ans à trois mois près et j’ai la chance d’avoir tout raté

je sais, la formule est encore à l’emporte-pièce, il serait facile à un esprit tempéré et tempérant de montrer l’inexactitude de ce dire

et je donnerais raison à cet esprit, n’empêche, j’ai la chance d’avoir tout raté

raté suffisamment pour être loin à jamais de « réussir » quoi que ce soit qui viendrait tempérer, adoucir le ratage

car ou bien on réussit, ou bien on rate, et l’immense peuple entre les deux ne s’occupe que du calcul infinitésimal de cette alternative, combien on réussit peu et combien on rate le peu qu’on est

vous pouvez très bien en déduire qu’avoir la chance d’avoir tout raté implique la plaie, pour ceux et celles qui ont réussi, la plaie d’avoir tout réussi

la plaie, la malchance, oui, la poisse

c’est bien rhétorique, ce début, on dirait, et pourtant

la difficulté, croyez-moi, c’est d’admettre et qu’il n’y a plus rien à rater et plus rien à réussir ni à rater un peu plus ni à réussir quand même un peu

ma vie intime, ma vie personnelle est tout à fait d’accord avec ce qui se dit ici

et la tienne ?

j’ai soixante-cinq ans et c’est une nouvelle vie qui commence, comment ni la gâcher d’avance ni la surjouer encore et encore, en exploitant jusqu’à la moelle et le mot vie et le mot nouvelle

ayant tout réussi, et je m’imagine bien en homme réussi, je ne vois plus en moi que la jouissance qu’autour de moi et vers moi il n’y ait plus que soumission volontaire, c’est-à-dire admiration, et si on amoindrit le mot, on aura : reconnaissance, respect, considération, intérêt, etc.

et d’avoir tout raté se présente alors le panel, le nuancier de la défiance jusqu’à la haine, et, au mieux le se détourner de, en passant par les bonnes vieilles déceptions

la sociologie s’intéressera à la zone grise entre les idéaux-types riches, les modèles de réussite et de ratage

jamais je ne pourrais dire, J’ai l’honneur d’avoir été esclave et pourtant la vitalité de la pensée noire, décoloniale, n’est pas loin de me faire faire ce chemin à rebours, et c’est un honneur de partager la lutte contre la boue collée au talon – les traces à la Lady Macbeth de discrimination et de racisme déguisé

bien sûr l’égalitaire reste un horizon commun et notre volonté sincère de négocier un égal accès à la réussite, et donc à l’échec, au ratage, mais nous avons d’autres communs

j’ai l’honneur d’avoir été une femme, puis-je davantage le dire ?

l’esprit est rhétorique et drôle ce matin, on dirait

non, j’ai soixante-cinq ans et la vie se goûte autrement, au petit matin

lentement, trop lentement mais quand même

il est encore difficile d’apaiser le monstre en nous, le monstre qui ou bien tout réussit ou bien tout rate, échoue

hier, vu le film conseillé par S., traduit en français, The Century of self, Le siècle du moi, de Adam Curtis

entièrement constitué d’archives cinématographiques, documentaires, un travail très subtil organisé par une pensée très soumise aux personnes personnages censés être causes et origines personnelles de notre réalité d’aujourd’hui (c’est la faiblesse du film)

la figure de Sigmund Freud et celle de son neveu d’Amérique, Edward Bernays

l’invention de la psychanalyse et l’invention des « relations publiques » à savoir de la publicité, de la propagande capitaliste (à l’ère nazie)

pessimisme freudien et manipulation optimiste (l’optimisme invétéré du profit) des masses font dans ce film figure de Janus

les forces agressives de l’inconscient : les forces brutes de la domination, et la connaissance stratégique qu’on en peut développer débouchent sur l’art d’induire de la soumission volontaire à partir du concept machinique du désir (mais quid de la pensée deleuze/Guattari sur ces machines désirantes ?)

bref on se retrouve avec d’une part l’éthique de la psychanalyse qui veut jouer fin avec le mal de la domination en dominant, en prenant de haut ou de biais le sujet-janus, conscient/inconscient, dominé par son mal de la domination

et d’autre part la contribution active, par soumission volontaire, aux formes infinitésimalement élaborées du calcul et du désir logiquement accouplés, bref l’éthique du profit

si, chacun de son côté, aujourd’hui même, Sigmund Freud et son neveu, personnage obscur ayant sans doute dépassé l’aura de son prestigieux oncle, si aujourd’hui, tous deux, ils se disaient : nous avons la chance d’avoir tout raté, qu’est-ce qu’il se passerait ?

non, non, surtout n’allons pas gribouiller par-dessus l’hypothèse des figures à la Michel Onfray, quelle horreur, ni à la Guy Debord

prenons le temps de déguster la conscience de l’échec, sans donner la pièce aux réussisseurs du moment (c’est ça la difficulté : éviter de s’aliéner encore dans les bras d’une quelconque réussite), en cela, je suis fidèle je crois à l’esprit beckettien tout en préparant une de ces trahisons pas piquée des vers puisqu’il s’agit ni plus ni moins de sortir de la rhétorique du désespoir, du ratage, de l’échec tout autant que de celle qui de l’autre côté du mur claironne idiotement

j’ai soixante-cinq ans, et qu’est-ce que je fais de cette vie, nouvelle, qui va dans les deux sens, qui veut aller dans les deux sens : reconsidérer le passé que je suis et aller plus sobrement au-devant de ce qui arrive

est-ce que ça fait un début de roman ? pas tout à fait, car nous sommes encore encombrés par un narrateur, par un auteur, par une forme inadéquate

la mort de Philippe Jaccottet nous mettrait bien sur la prestigieuse marge poétique

avec son indépassable loyauté

mais non il n’y a rien à réussir malgré tout ni davantage d’avantage à rater

de ce côté comme de tout autre

alors quoi ?

c’est quoi sortir des Janus, de réussite et d’échec, de psychanalyse et de capitalisme ?

est-ce une chance d’avoir tout raté, plus que d’avoir tout réussi, par exemple d’avoir fondé la psychanalyse ? ou d’avoir renouvelé le capitalisme ?

avant de balayer la question pour contravention par naïveté, balayez devant votre porte, qui que vous soyez

je balaye devant ma porte, j’ai un peu de mal, je passe l’appareil vapeur et j’attends que ça sèche

je ne suis ni d’un côté ni de l’autre de ce seuil et toi non plus

tu n’es ni d’un côté ni de l’autre

car sur le seuil c’est une danse qu’il y a, ça n’arrête pas de bouger, les places

tiens, dans le film de Adam Curtis, épisode 1, il y a, Vienne oblige, pas mal de danse de couple, valse notamment

et si on reprenait vie, à soixante-cinq ans depuis une valse

oui, mais quelle valse ?