Mais leurs yeux dardaient sur Dieu

c’est la plus belle histoire d’amour, dis-tu, que tu as jamais lue, le plus beau roman d’amour et, je crois

je crois que je te crois, c’est pourquoi j’en fais ma priorité, comme on dit, je le mets, vendredi ? était-ce vendredi ? je le mets au-dessus de la pile de toutes les choses que je devais faire, cette raison d’amour est à la base de tout, mais de quoi l’amour est-il le nom, voilà, depuis si longtemps ! une très bonne question

une très bonne question puisqu’à considérer le plus que je puis considérer, c’est toute la vie, la respirée, l’irrespirable, la mal respirée et la si délicieusement humée, touchée – la respiration touche tout le corps du respirant et ce tact est fait de lumière, de chlorophylle, et le monde, dans sa version hyper simplifiée mais o combien amoureuse, est là, c’est elle, la vie, qui apparaît et dans la question et dans ceux, celles qui questionnent

c’est ça, avec le moins d’apprêt poétique possible, ici, l’accès en poésie pure, c’est-à-dire en amour pur et de quoi pur est-il le nom si ce n’est de toi

pas du tout l’idée virginale qui m’a en tant qu’homme rendu, et en tant que blanc, et en tant qu’etc., rendu aussi violent, plongé jusqu’au cou dans la philosophie et la poésie impures de la pureté

c’est le nom de nous

quoi ?

c’est le nom de nous

l’amour ?

mais de quoi nous est-il le nom ?

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reprenons

reprenons ?

c’est-à-dire réécrivons

réécrivons ?

tu veux dire que c’est moi qui écrit et pas toi ?

oui

mais quel est le roman que tu m’as donné à lire ?

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, de Zora Neale Hurston, traduit par Sika Fakambi

Reprenons, c’est-à-dire réécrivons, mon langage est assez primaire et je crois que déjà il disparaît, il se dissout dans la vie qui m’est faite, je me sens dans l’abandon de lui et quelles que soient ma joie ou mon effroi la réalité de cet abandon suit son cours, reprenons, réécrivons, c’est juste pour dire comme on commence seulement à penser écologie du vivant : tu n’es ni mon environnement ni ma part maudite ni ma lectrice, juste, vue d’ici, ma bienaimée, qui veut tout aussi bien dire ma si mal aimée, mais passé le seuil de nos représentations scindées, nous nous aimons et chacune à sa façon on se dit merci mais de quoi merci est-il le nom

Si cette page pouvait à l’instant devenir sanctuaire, je viendrais chaque matin m’y baigner

Reprenons, réécrivons

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L’histoire de la lecture de ce livre c’est toi d’abord qui l’offre à M, la compagne de S, tu as repéré la critique de Toni Morrison, l’édition Zulma t’est une maison chère, c’est l’époque des cadeaux

M le passe à S qui le lit, et, désirant tant partager son enthousiasme de lecture te l’offre en retour, tu le lis, et très vite, en lecture, tu me dis qu’il faudra absolument que je le lise, en attendant, tu l’offres à Sn, et, dans sa version originale, à Mm, sa compagne

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ce qui pour moi, ici, s’appelle plus qu’une lecture préparée

S l’a offert à Do, à toi, en même temps que Rodoreda, Place du diamant, même chose : l’ai lu après

si j’avais le temps ferais un livre sur ça : lire exclusivement après, APRES la lecture des êtres chers, pister le goût de nous, peut-être

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je ne sais plus trop à cause de quoi mais j’étais foutrac juste avant de me mettre à lire ça, une allure dépressive

comme toujours je crois, c’est une histoire d’amour chauffée à l’arc de la dissension mais je ne sais plus trop quoi, enfin, plutôt, pas le droit ni le désir d’enfreindre le secret qui court entre nous comme il court partout chez nos êtres chers et au-delà

et la dissension se faisait imperceptible derrière nous, comme une trainée de comète déjà loin, oubliée quoiqu’encore queue de comète

elle traînait derrière la joie réelle, derrière le bilan global de joie, si on faisait une analyse institutionnelle des sentiments

et mieux vaut lire ça, ce livre de Hurston, qu’écrire, me dis-je alors en silence un beau matin, car la queue de comète avait enroulé l’univers entier dans son art tortu de la dissension

et qu’est-ce que c’était la dissension portée à échelle au-delà de soi ? c’était l’époque de la honte, de la honte d’être un garçon, c’est ça, je me rappelle, c’était la honte, c’était décidément la honte, je ne veux pas être un homme, je ne veux pas avoir été un homme

plus encore qu’avoir été un Blanc, je crois

pas un homme, veux pas

pourquoi ?

cette honte est politique te disais-je lorsque tu repoussais d’un revers de main le mauvais sentiment, forte d’un syllogisme imparable, Tu m’aimes, je suis un homme, tu aimes un homme que je me trouve être

je peux ici te donner meilleur rôle qu’à moi, pas difficile, puisque rôle de femme, à mes yeux, c’est de toute façon meilleur que le mien

mais ça ne servirait à rien, de se renvoyer l’essence hypocrite à la figure, ce qu’on sait le mieux faire, mentir effrontément à la face de soi comme d’autrui, et qu’on s’aime soit le nom de ce mensonge

je pense que peut-être aussi, toi, tu en as un peu marre d’être une femme, que toute cette histoire commence un peu à gonfler, non ? restons ouvert dans notre question : qu’en penses-tu ? non, après un livre pareil, pas possible d’avoir marre d’être une femme puisque justement, femme commence, avec un pareil livre

tu parlais de honte ?

oui

honte d’être un homme et pas marre d’être une femme qui commence

la honte c’est le viol qui en est l’axe, le viol pensé jusqu’au fin fond de « l’homme bon » et que la honte ait changé ou plutôt soit en train de changer de camp, ça, on y tient, tous les deux, d’où cette signification politique de la honte dont je te parle

il ne suffit pas de se désolidariser du viol-axe ni d’être un garçon, un homme qui t’aime

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qui donc, ici, fera un bon résumé du livre de Zora Neale Hurston ?

allez lire la quatrième, et piochez ici ou là sur la toile

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à part la famille blanche, les Washburn, dans quoi tombe Janie, la personnage centrale, narratrice devant Phoeby, l’amie solaire, à part la vie blanche dans quoi elle tombe au point de ne pas se voir sur la première photo d’elle comme de famille parce qu’elle se voit blanche comme les autres et se cherche cherche alors qu’elle est quand même, à part cette origine-là toute blanche, qu’elle est quand même

il n’y a, à peu d’exceptions secondaires près, que des Noir.e.s dans l’histoire, au point que quand tu sors du livre tu peux réellement te poser la question symétrique, si on faisait une photo de toi avec ceux et celles que tu as appris à aimer, la question symétrique à celle de Janie, Mais où je suis, moi ?! tellement je me verrais Noir plutôt que Blanc !

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mais avant ça, le début début du livre, quand cette femme, Janie, revient dans la ville où tout le monde la connaît vu qu’on apprendra que ça été la femme du Maire

rien que ça, rien que ce début, où ça jase sur cette femme qui est quand même la honte, partir avec un jeunot, etc., dans l’écriture, c’est la bascule de honte à vie, on le voit-sent tout de suite, c’est tout le sujet

le sujet de quoi ?

le sujet de comment, parce qu’on aime, on s’extrait de là où on se trouve, et on extrait même la vie sociale d’elle-même, et comment on sent poindre, puisque c’est une écriture noire de Noire, que Révolution est un mot qui prend sa source ici même en un sens peut-être toujours et encore inédit, à savoir un sens vital de l’amour vécu – on n’a rien du contenu, de l’histoire, mais c’est ça la grâce de l’écriture, qu’on sente tout au détour des phrases qui vous transpercent de leur sens  comme le soleil sur votre visage à travers le rideau de la fenêtre

et comment on sent que le sujet va être aussi d’extraire la communauté d’elle-même

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je dois dire que mon taux d’émotion a battu son plein dans la première grosse moitié du livre, du temps que Janie ne trouve décidément pas vie à sa taille et me suis calmé lorsque l’émotion battait son plein pour l’écrivaine et sa bande

quoique

si je relis en silence et si je me repasse le film du livre, il restera cet ouragan qui nous tue quand il est en train de les tuer, mais qui ne nous fera rien regretter parce qu’on est de ceux et celles qui se sont aimé.e.s par-delà tout, qui se sont vécu.e.s jusqu’au trognon, c’est la plus belle histoire d’amour que j’aie jamais lue as-tu dit en me donnant le livre, jamais j’oublierai ça

et c’est le livre d’une femme et c’est le livre d’une Noire qui me donne ça

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c’est un livre bible en fait, du genre à vous refonder sur du plein vide 

dans le livre, la question n’est absolument pas tranchée de l’existence ou pas de Dieu et on s’en fout puisque l’énergie de la chose puise dans la même histoire qu’on a les uns avec les autres, mondialisée et mondialisante, qu’on le veuille ou pas, et Dieu fait partie de cette histoire-là, qu’on pourra évidemment reprendre aujourd’hui, mais sous l’angle d’une femme et sous l’angle d’une Noire

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si vous dites trop tôt chef-d’œuvre vous tuez dans l’œuf la promesse de travail, de transformation qu’on se fait en lisant un peu comme un pacte de gamin, de gamines qui se refilent un livre comme on se promet une vie

ne disons donc pas trop tôt chef d’œuvre afin de ne pas nous reposer trop vite, de ne pas nous abstenir de lire vraiment

c’est écrit, c’est publié en 1937 et franchement du haut d’aujourd’hui c’est exactement le livre qui te fait voir l’infini du passé et l’infini de l’avenir

l’émancipation a bel et bien son infini dans les deux sens

ce livre qui désormais est largement derrière nous nous apprend à aller devant, à passer 2021, je crois

vous allez y trouver les problématiques classiques de l’émancipation, des premières émancipations

et nous sommes tous et toutes, comme Janie, penché.e.s à la barrière de son petit enclos d’enfance, vous savez de cette prison spéciale dans laquelle, que vous soyez dedans ou dehors, en fait, vous sentez la même prison et qu’il vous faudra un événement que vous ne savez pas pour sortir de là

et l’idée qu’un homme puisse venir incarner l’événement de vie pour l’être tourné à la vie qu’est une femme, ça ne se réduit pas à des représentations encore enchaînées à la vieille domination, à l’infernale domination masculine, puisqu’il suffit qu’à homme et femme on substitue ce qu’on veut comme pièces, jetons d’amour

et voilà de quoi recharger la batterie d’aujourd’hui par exemple d’un type comme moi qui était mal barré, se voyait vraiment noirci de la honte d’être un homme c’est-à-dire d’être, d’avoir été toujours du côté mort malgré le prodige des apparences (j’ai été durablement impressionné par le livre de Marguerite Duras, La maladie de la mort)

demandez à n’importe quel violeur ou non entendeur d’autrui de regarder ce qu’il a fait et vous verrez l’anthropologique résistance à se reconnaître en décision de violence et vous éprouverez ma sensation de honte

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pourquoi tu as lu oralement le livre de Zora Neale Hurston, et pas seulement ça, pourquoi tu as enregistré, sans aucune reprise, cette lecture ?

pour produire le document de ma lecture, sans rien laisser entendre qui serait mieux parce que disparu

et pour aussi mettre en acte l’oralité fondatrice du livre, ou plutôt refondatrice car elle est au féminin cette oralité, et quelle oralité ! – merci à Sika Fakambi de nous la réinventer, première fois que j’entends du nègu’ qui me renverse vraiment (de quoi peut-être réviser le missel de l’oralité en littérature moderne)

et la mettre en acte, c’est prêter ma voix muée de taureau (ou de lion, me suis vu en lion récemment en petiote séance de méditation) à l’événement d’une voix de femme noire, qui #balance ses porcs avec un tel panache – et il n’y a pas que ses deux premiers maris comme porcs, toute la gente masculine à tout moment bascule dans la porcherie – vous savez, cette porcherie d’Orwell, de La Ferme des animaux où porc est celui qui se déclare plus égal que les autres :

ce que tout homme a commencé par faire à la face féminine

j’ai aussi enregistré pour exercer la présence à ce qu’on lit de vive voix dès la découverte de ce qu’on lit : être à ce qu’on lit : on ne peut pas apprêter une lecture après de premières et solennelles et silencieuses lectures, on y va direct, et tantôt ça roule, c’est connecté, et tantôt ça crisse, ça ment parce que la lecture est débile, rate les marches trop hautes de l’écriture de Zora

qu’est-ce que tu veux faire de ces enregistrements que tu as classés de 1 à 20, selon la chapitration de l’auteure ?

je ne sais pas, rien

ça ne peut pas faire livre sonore, ce serait une insulte à la belle et subtile fonction d’ingé son, un peu moins insulte au métier de lecteur, globalement ça pulse ma façon de lire sans filet, même s’il y a des pans, notamment de dialogues, franchement mauvais ou des démarrages lentissimes et pâteux, au début j’ai pas pu m’empêcher de chialer et ça se fait pas, je pense que ça doit être bien ridicule, mais comme le but est de n’en rien faire, ces questions sont oiseuses, seule l’expérience ne l’est pas

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tout le dessein du livre est tellement présent d’emblée et ça a eu sur moi un tel effet bœuf

unité de phrase et de livre, les trois premiers paragraphes sont dans un marbre que tu soulèveras à toute entrée en littérature

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mais qu’est-ce qui fait que la littérature, que cette littérature « positive » – on pourrait dire au fond que c’est l’histoire d’une vie « réussie », avec obtention de graal

qu’est-ce qui fait que ce livre on le place tout en haut de la pile de littérature, alors que le moteur littéraire c’est quand même bien l’échec et le mal ?

le graal de l’émancipation féminine, c’est peut-être ça, le secret

tellement de toute façon pas acquis dans le réel sociopolitique qu’il prend une touche d’infini

un infini qui va faire vivre tout le restant de la vie de Janie dans sa maison d’ex-maire, Tea Cake, le troisième homme, l’amant, étant mort mais éternellement présent en facteur de joie sonnante et trébuchante

parce que la joie, elle a commencé dans cette maison tristement close sur le fermé de toute domination déterminante, de toute détermination dominante, elle y a commencé, la joie, la vie, donc le fermé il se trouve de facto réouvert

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oh, allez, deux citations juste avant de finir, la première, en plein ouragan :

« Dans une brève accalmie du vent, Tea Cake esquissa un geste vers Janie et dit, « Me figure ça que maintenant tu regrettes de pas être restée dans ta grande maison là-bas loin de telles choses de la sorte, pas vrai ?

– Naaan.

– Naaan ?

– Naaan. N’importe comment les gens y meurent pas avant que leur temps soye venu, s’en fiche pareil où tu es. Moi chuis avec mon homme dans une tornade, puis c’est tout.

– Merci plein ma tite dame. Mais mettons voir à supposer que tu t’en vas présentement mourir. Tu serais pas en rage après moi que je t’ai traînée ici ?

– Naaan. Nous deux on est ensemble ça fait comme deux ans. Si tu peux voir la lumière au lever du jour, t’en fiches pareil si tu vas mourir au tomber du soir. Y a si tant de gens qu’ont jamais vu aucune lumière du tout. Moi j’étais rien qu’à farfouiller dans le noir et Dieu y m’a ouvert une porte. »

Il se laissa tomber au sol et posa la tête sur ses genoux.

« Donc alors Janie, tu penses vraiment tout ça que tu disais pas, vu que moi ici j’ai jamais connu que t’étais tant satisfaite avec moi de même. Moi je croyais que… » 

Le vent revint en triple furie, et une bonne fois pour toutes éteignit les lanternes. (…) Tous semblaient fixer l’obscur, mais leurs yeux dardaient sur Dieu. »

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et, évoquant la scène épique où son homme la sauve du chien qu’on apprendra enragé, et la sauvant se fait mordre :

« – Pauvre moi. M’aurait taillée en pièces, si c’était pas que t’étais là, cher.

– T’as pas besoin de dire si c’était pas que j’étais là, bèbe, vu que moi je me tiens ici devant toi, en plusse que je veux que tu saches qu’ici devant toi t’as un homme. »

Je reconnais que Hurston m’a d’un coup repêché le mot « homme », il était moins de deux…

Toi, la citation que t’as noté sur ton carnet c’est :

« Dieu y m’a arraché du feu à travers toi. Et je t’aime et j’ai de la joie à ça. »

Et puis c’est un bout de la page 240 puis le tout dernier paragraphe qui lui aussi fait partie du marbre planté au seuil de toute littérature

Et donc Je reconnais que Hurston et toi vous m’avez d’un coup repêché le mot « homme », il était moins de deux…

mais la beauté du livre va plus loin et maintient l’énigme de la violence, de la destruction masculine : Tea Cake a chopé la rage, et va finir dans la haine, dans la même haine pure que Janie a lu dans le regard du chien fauve sur le dos salvateur de la vache surnageant dans les eaux déferlantes du lac

et Janie, pour se défendre autant que pour défendre devant l’éternité l’honneur de Tea Cake, son si bel amant, Janie va le tuer, et c’est amusant le procès en accéléré plus qu’expéditif juste après :

il y a un jugement blanc qui blanchit Janie, et un jugement noir qui la noircit, puis une révision radicale de tous les jugements :

dans Eatonville, cette ville d’une utopie à déconstruire encore et encore à mesure de la déconstruction des dominations

dans Eatonville qui est à reconstruire, parce qu’on s’aime

mais ce n’est déjà plus de l’utopie, c’est de la danse

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ayant lu ça Gustave Flaubert réécrit complètement autrement sa ‘dame Bovary, sûr et certain

et peut-être que Tiago Rodrigues a un peu senti cette fiction, défiction, refiction lorsque sa lecture scénique de Miss Bovary s’est décentrée amoureusement sur Charles, sur Charbovary