samedi 16 janvier 2021, ou tentative de traduction de la veille, ou, j’ai honte d’être un garçon

– qu’est-ce que tu voulais dire hier ?

– ce que je voulais dire ?

– oui, ce que tu voulais dire

– qu’est-ce qui voulait se dire hier ?

– si tu veux

– qu’est-ce qui voulait se dire hier, ce qui voulait se dire hier, à propos de caricature ?

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– oui, à propos de caricature

– hier c’était la nuit où au lieu de raconter toute ma vie et sa façon bien à elle de s’échouer au pied de la fin, j’ai disserté, on pourrait croire que j’ai disserté, j’ai fait semblant de disserter, ma nuit pourtant était extrêmement centrée, calme, j’étais, et si tu relis aujourd’hui, je crois que ta voix si elle se coule un peu dans la mienne peut retrouver la poésie non exprimée mais infiniment là

– tu parles d’une poésie sans poète ?

– oui, c’est ça, c’est une bonne formule, une poésie sans poète, je crois qu’on peut retrouver ça si on relit, jusqu’au bout, mais aujourd’hui

– aujourd’hui ?

– aujourd’hui j’ai envie de te faire plaisir, j’ai envie de te traduire « ma » langue d’hier, oh, pas du tout une explication de texte, ça ne mérite pas d’explication de texte, c’est toi qui mérite qu’en te parlant je m’efforce de me faire comprendre de toi, sans cependant tirer le dire pour te complaire, et la difficulté c’est ça, de te parler, de te dire que je t’aime sans te complaire, sans chercher à te plaire, c’est ça la difficulté

– sans me séduire ?

– c’est peut-être le mot, la caricature c’est ça, c’est l’homme pris la main dans le sac en train de séduire, dans sa tentative de séduction, dans sa grossière tentative de séduction

se faire comprendre au sens de séduire

je voulais parler de ma caricature d’homme, de ma caricature d’écrivain, de ma caricature de citoyen, de ma caricature de mystique, de ma caricature d’existant

c’est de ça que je voulais parler

– de ça vraiment ?

– pas de ça vraiment parce que, je le confesse, je voulais parler de ce que je sens à savoir que la caricature n’est pas plus la mienne que la tienne, à cet endroit, je voulais peindre ma caricature en même temps que la tienne

– en même temps que la mienne ?

– en même temps que la tienne

– tu voulais en fait m’inviter à visiter, à me visiter sous l’angle de la caricature, c’est ça ?

– je le confesse

– pourquoi tu dis, Je le confesse, ça m’énerve, pourquoi une histoire de confession là-dedans, je ne suis ni curé ni moraliste, tu fais chier avec ton histoire de confession

– je dis Je le confesse, parce que c’est une invitation pas faite pour plaire, ni te plaire, ni me plaire

dans l’art de la caricature, il y a une grande palette, une grande variété de formes, de traitements, Molière a excellé dans cet art

il a compris que plaire au Roi c’est-à-dire à la Cour entière ça pouvait vouloir dire ne vouloir plaire à personne, ni même aux Malherbes de circonstance, aux écrivains porteurs d’art comme on dit porteurs d’eau

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– pourquoi tu parles de Molière ?

– quand je parle de Molière je parle de mon père, je ne parle pas de Molière pour parler de mon père, mais parlant de Molière, mon père vient dans la cariole du nom, Molière le transporte avec lui

j’imagine que Molière saura aussi écrire la caricature de mon père

– est-ce que je dois comprendre que ton intention était, hier, que ton lecteur, ta lectrice se fasse, doucement, son propre chemin pour découvrir sa caricature personnelle, mais que tu n’étais pas forcément à l’aise dans cette technique pourtant classique dans tout art, pas à l’aise, parce que tu ne veux pas être un pervers

en disant que la caricature est au milieu, tu as l’impression d’éviter de faire la leçon, à l’autre comme à toi-même, car la caricature suppose quand même toujours une leçon, un enseignement, un jugement, est-ce que je peux comprendre ça ?

– il n’y a pas de plus grand art que celui qui pourchasse les ridicules jusqu’au tréfond invisible du ridicule

aujourd’hui Molière écrirait Les Précieux Ridicules, il ferait ce travail, difficile de se faire écrivain femme pour traquer le ridicule qui consiste à chercher par tous les moyens à plaire, et, évidemment, à se tromper de moyen

– reparle-moi de toi, plutôt que de Molière, plutôt que d’une Molière aujourd’hui

– j’ai honte d’être un garçon

– un frère ?

– un garçon

– un homme ?

– un garçon

– un confrère ?

– un garçon

– un bonhomme ?

– un garçon

j’aimerais bien, par exemple te raconter mon histoire de garçon avec E., et la grande pitié rigolarde qui en émanerait, j’aimerais bien arriver à faire ça, et en même temps résolument plus envie de faire mal à qui que ce soit, et les bras m’en tombent d’avance

les garçons se sont constitués pour se séduire mutuellement, devenir des confrères et pour s’entretuer

il y a belle lurette qu’il n’y a plus de papa, ça n’existe plus, il n’existe et peut-être n’a-t-il jamais rien existé d’autres que des Frères

tous les Pères sont des frères déguisés

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– tu as honte d’être un garçon ? on le dirait pas, au lit, on le dirait pas

– parce que garçon est désiré par toi, tu sais bien, il suffit que tu me regardes pour que le garçon se lève

en fait, garçon au sens de frère violent voilà ce que je n’aime pas du tout  et garçon peut-il être autre chose que frère violent, au bout du compte, ou commis au service de Frère Violent. Crois-moi, je crois avoir fait le tour de la question, et garçon se réduit à ça : frère violent ou commis au service de Frère Violent. À peine aurai-je le dos tourné, vers une autre par exemple, que Frère Violent te reviendra en mémoire et tu te diras, bah oui, il est comme les autres, c’est un frère violent, il a été frère violent avec son ami. Et moi je répondrai que l’ami l’a été encore plus que moi et qu’il s’est donné la caricature de croire qu’il m’avait battu par KO

– qu’il t’avait battu par KO

– c’est ça

violence, méchanceté, agressivité, appelons ça comme on veut, prenons même des noms nobles, comme fauve, comme sauvage, comme animal, prenons ces noms vraiment nobles pour désigner l’agressivité en acte

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– dis-moi, tu as parlé de Molière, c’est-à-dire de ton père transporté dans la brouette de Molière, est-ce à dire qu’il en est de même pour le Beckett de En attendant Godot ?

– oui, il en est de même

mon père dans la brouette de Beckett

je ne sais si Beckett pousse la brouette ou s’il la tire

– c’est le mot Garçon qui m’a mis la puce à l’oreille

– le mot Garçon ?

– le mot garçon, et ton histoire de métaphysique de garçons à propos de En attendant Godot

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– je pense que Beckett a voulu se pendre et qu’il a écrit ça pour le faire sans le faire

c’est une position vraiment « classique » dans la Modernité, je crois : écrire pour ne pas se tuer

Le classicisme c’est écrire pour ne pas s’entretuer, pour ne pas trucider l’autre, le frère

La Modernité, c’est écrire pour ne pas se tuer. l’écrivain, l’artiste, le Martyr : même combat, écrire pour ne pas se tuer

au départ des deux, même violence, vraiment, même violence

ce ne sont que des histoires violentes

et là-dedans, l’amour n’a jamais été que caricature, expédient pour réaliser la violence active de l’être, mis au mode garçon

le christianisme a essayé très sincèrement de pacifier le garçon, mais ça n’a pas marché, parce qu’au lieu de se tourner honnêtement vers des femmes il a joué la femme, il a fait la femme et je trouve que c’est l’impardonnable du christianisme – je ne suis pas sûr que ça ait été dit déjà, ça, cette condamnation du christianisme parce que le Christ a contrefait la femme au lieu de chercher au moins une Rabiah, ou une Thérèse d’Avila ou je ne sais

– Condamnation ?

Réfutation ?

Critique ?

Déconstruction ?

– tout ça si tu veux, si tout ça se formule comme alternative à la violence de garçon, que celle-ci soit altruiste : qu’elle cherche à trucider les autres garçons, ou qu’elle soit égotiste, à vouloir retourner la violence contre soi, cette violence ayant pour motif, source, instrument, le féminin

– ?

– la domination masculine, violente ou élégante, sur les femmes est un effet collatéral de la violence de garçon

tout ce développement pour expliciter quoi ? cette petite phrase : j’ai honte d’être un garçon

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– et tout ce petit développement pourrait être aussi une invitation à aller visiter le démon, la caricature de celui et celle qui lit ? de celle ? de femme ?

– je ne dis pas « j’ai honte d’être un garçon » pour faire plaisir au féminin, à fille, ou pour pleurer dans les jupes de ma mère, ou d’une autre femme-fille la remplaçant, toi par exemple

les plaintes et les larmes sont l’alter ego du meurtre

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– j’ai besoin d’un peu de silence après une phrase pareille

– moi aussi