2020, 2020-2021, 2021

ce que je te disais hier et avant-hier et avant-avant-hier

et qu’aujourd’hui semble vouloir redire, réécrire

de fond en comble toujours

comme une déclaration, une déclaration simplifiée, abrégée

même idéal que ces appli qui vous permettaient de générer instantanément votre attestation de déplacement pendant les confinements

les trucs trop longs à remplir, on n’en veut plus, les trucs trop longs à comprendre, on n’en veut plus

j’ai besoin et je crois, toi aussi, d’aller vite au fait, vite à la compréhension claire de ce que tu veux me dire et de ce que je veux te dire et de ce que nous voulons nous dire

et tout autant de ce que nous voulons dire, en soi, sans que nous nous croyions forcés de nous adresser l’un à l’autre et qui pourtant ne cesse de s’adresser à l’un comme à l’autre

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en même temps que ce qu’hier, etc., je te disais, il se passe, passait et passera plein de choses, ici, je veux dire dans la vie, dans l’environnement vivant de ce que chaque jour j’essaie de reprendre, un peu comme Sisyphe, un peu comme Kierkegaard, le philosophe, toute proportion gardée bien sûr, ici c’est pop, philosophie de comptoir et même plutôt taudis

en même temps il se passe plein de choses qui demanderaient à être racontées, qui l’exigent même

ce qui vient tout juste de se passer, ou parfois de vieux souvenirs, d’anciennes vies, avec toi

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bon, à la fin de l’année, il y a Noël et le jour de l’an, en gros la naissance de l’humain et le cycle renaissant de l’univers, disons ça en gros

et on aime bien marquer le coup

récapituler, faire des résolutions

aimer s’en mettre plein la lampe

passer un bon moment ou plus fréquemment juste supporter de passer l’épreuve de ces rituels emmerdants que sont naissance d’humain et cycles des renaissances

emmerdant parce que tellement connectés à tout ce qui meurt et meurt encore pour nous

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si on résume cette année, c’est l’histoire la plus commune, je crois, qu’on ait été amené à vivre et à raconter

bien sûr, on a toujours des trucs hyper singuliers à se dire

on a beaucoup d’infos à se transmettre sur nos écarts, nos différences, nos dadas aux uns et aux autres

mais là, cette année finissante 2020, cet entredeux 2020-2021 qui nous occupe ici aujourd’hui et cette année 2021 qui commence

jamais, mais vraiment jamais on n’a vécu et raconté autant la même histoire, le même livre en quelque sorte : la même maladie

c’est étrange

si je voulais aller très très vite en ce qui me concerne, je dirais que 2020 c’est l’année où en plein premier Covid, nous, je dis nous pour dire ma camarade et moi, nous reprenons, manière de parler, notre asso de tango parce que les précédents s’en vont, comme s’ils avaient déclaré forfait puisque c’était en pleine tourmente Covid

et comme notre histoire à nous deux semblait engagé dans un nouveau livre avec ça, cette histoire de tango, depuis qu’on s’y était mis, six ans bientôt sept, et que ce livre, comme tout livre a l’air

d’être le vrai premier et le vrai dernier

comme il est à peine commencé, ou vraiment pas fini, on s’est senti obligé

et je ne comprends pas bien pourquoi

parce qu’on n’est pas plus doués que ça en tango

et en plus on est féministes, avec nos divergences groupusculaires entre nous deux

et que tango rime quand même très peu avec féminismes

franchement je ne comprends pas mais voilà c’est l’année où Covid et Tango se la racontent ensemble pour nous

il y a bien un jeu de mots foireux qui m’entête là tout de suite

pour dire un peu la bérézina morale dans laquelle je me trouve, et on dirait, toi aussi

puisque je vis à côté de toi et que je vois bien que ça ne va vraiment pas

alors ? le jeu de mots foireux, c’est quoi ?

c’est le tango vide

il est où ton jeu de mot ?

temps Covid

ah

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en fait je me sens vraiment vidé et si je vous regarde, si je regarde autour de moi, je ne vois que gens, qu’ami.e.s vidé.e.s

alors oui, par temps Covid, tango vide

mais tu crois que l’histoire commune c’est ça ? tu crois que tout le monde veut danser le tango et que tout le monde est triste parce qu’il ne peut plus danser le tango ?

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y en a pas un peu marre de ton dada, de votre dada de tango ?

on a autrement plus important, autrement plus commun à résoudre ensemble en ce moment, non ?

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non non

entre 2020 et 2021, il va falloir s’embrasser

tout le monde pensera tango à ce moment-là, même si le mot n’est pas là ! tout le monde !

bah on remettra ça à l’année prochaine, n’en fais pas un plat

non, on ne remet rien de ce qui se passe et dit ici, entre nous

rien

rien

 la distanciation creuse, intensifie notre contact, notre danse, voilà tout

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si je réfléchis à ce que le SARS-COV2 me fait

oui ?

si je réfléchis à ce qu’il me fait, par translation, transfert d’une signification à l’autre

sa façon de courir entre nous pour aller en nous, pour vivre sur nous comme si on était son os à ronger

oui ?

son objectif c’est nous

oui, c’est nous

mais n’est-ce pas là notre propre objectif qu’on reconnaît ?

nous, nous et encore nous, chacun, chacune de nous, un par un, une par une ?

oui, jusqu’à présent, ça avait l’air d’être notre objectif

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en fait, tu veux dire que le SARS-COV2 semble remplir notre objectif à nous, selon toi et qu’en réalité c’est son objectif à lui, et peut-être pas à nous

nous, malgré les apparences, notre objectif ne serait pas de nous manger les uns les autres, de nous rentrer dedans et de nous habiter les uns les autres, ce ne serait pas ça notre objectif

pourquoi tu dis ça ?

t’as l’air de parler d’amour, de nos rêves d’amour toujours

oui oui

je parle d’amour toujours, c’est bien ça

je comprends rien, arrête de faire ton Socrate, on n’a pas besoin de ça

c’est sûr

il faut juste que j’accouche de l’idée, et tu verras si quand tu as accouché, c’était pareil, ou approchant

admettons que l’amour soit un virus

alors quel genre de virus, avec quel objectif, pour se propager, fructifier, s’épanouir, tout ce que tu veux

hypothèse :

l’objectif du virus de l’amour n’est pas de rentrer dans l’individu, de chercher hébergement dans le corps de l’individu

ni dans le corps de l’autre où si longtemps on a cru qu’il aimait être, vivre, prospérer, le virus de l’amour

c’est quoi ce que tu dis ?

où donc alors, son royaume à l’amour, au virus de l’amour ?

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dans un intérieur plus intérieur que nos intérieurs d’un et d’une

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et il est où cet intérieur plus intérieur que nos intérieurs ?

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il est entre nous

quand on danse il est entre nous

et quand on ne danse pas ?

on danse toujours

on danse toujours ?

on danse toujours

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c’est l’axe entre nous

l’axe ?

le mot axe correspond à ce qu’on cherche, de son propre corps, et du corps de l’autre, quand on veut se connaitre un peu, soi et l’autre, hein ?

oui, c’est vrai

le mot axe c’est quelque chose de très physique

attends, laisse moi me lever, faire quelques pas et expérimenter cette histoire d’axe

ok

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l’amour est un virus ?

je crois, oui

t’y crois vraiment ?

faisons l’expérience

on se lève ensemble, on s’invite, on danse, qu’est-ce qu’il se passe ?

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on a pris pas mal de défauts à danser rien qu’ensemble, tous les deux, depuis ce jeûne de tango, n’est-ce pas ?

et on a pris nos défauts pour des preuves d’amour, ou de désamour

mais il suffit de sentir l’intérieur un peu plus loin que l’intérieur de ton corps et un peu plus près que le corps de l’autre pour voir le virus à l’œuvre, chez lui

c’est une manière de parler, moi je ne parlerai pas comme ça

moi j’écouterais par exemple Annie Ernaux parler, à partir de son « Mémoire de fille » par exemple

et je verrais le virus de l’amour à l’œuvre

ah oui ?

oui

.

oui

.

elle se traverse, elle prend le temps de se traverser, elle traverse l’autre, prend le temps de traverser l’autre en se mettant à la place toujours de ce que l’autre a traversé, en elle, et elle se penche, légèrement, sur les métatarses et elle rencontre l’habitacle sacré

l’habitacle sacré ?

je me laisse emporter, avec des expressions pareilles, c’est vrai

là où séjourne et se repait le virus de l’amour, entre nous deux

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c’est difficile mais dit comme ça, ça a l’air tout simple

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il y a un homme qui lit Annie Ernaux

et tout le monde pleure beaucoup

parce que c’est juste beau

et pourquoi c’est beau ?

parce que ce n’est plus violent, parce que ce n’est plus du viol

c’est de la lecture, c’est de la danse

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demain il faudra parler de 2021, de la troisième vague peut-être

et alors ton vœu, ce serait quoi ?

ce serait de ne pas me tromper de virus

.

ah oui ?