2020

2020

on dira juste : « 2020 »

ah ! 2020 !

crois-tu qu’on aura repris notre vie d’avant ?

nos romans d’avant ?

nos religions d’avant ? nos travaux d’avant ?

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zéro peut-être formé par deux parenthèses : (), 2 X ()

est-ce que nos deux confinements en France ont été deux parenthèses

avec la peur du rien au-dedans

deux fois la peur du néant

deux fois la peur de l’anéantissement de nos bulles, de nos mondes ?

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les essentiels, eux, ont continué comme avant, les essentiels ? consulte un peu la liste des Autorisés de 2020

où furent autorisés les essentiels

essentiel a été le mot de l’année, la dupe de l’année, essentielles la guerre-éclair des essentiels et la victoire, par exemple, de la 5G et des Grands Distributeurs

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nous sommes entre 2020 et 2021 et j’ai tellement envie de te prendre dans mes bras, comme avant

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crois-tu qu’on va reprendre notre vie d’avant, nos vies d’avant ?

crois-tu ça ?

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crois-tu que tu puisses te tromper d’essentiel, crois-tu que tu es capable de ça, de te tromper sur l’essentiel ? crois-tu que, aussi sincère et intègre que tu sois, ce soit possible ?

autour de toi, tu entends, tu les entends, la rumeur de tes non-essentiels clament leur essentiel à eux, leur innocence, leur essentiel, par exemple moi, en ce moment, si inessentiel

quand tu les vois tu vois bien que c’est essentiel ce qu’ils, ce qu’elles disent, et cependant tu crois et tu persistes et tu signes que l’essentiel c’est de garder les hypermarchés ouverts, sans contrainte, les Mac Do et autres fastfoods, et les anciens lieux de culte, une tolérance pour eux parce que tout ton commerce vient de là et tu crois tout à fait essentiel de multiplier ton commerce par 5G

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il y a beaucoup de colère, et franchement elle nous fait peur aussi, la colère, parce qu’elle penche à droite, à l’extrême-droite, à gauche, à l’ultra-gauche, les colères nous donnent vraiment le mal de mer

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tu vois, ce que tu as sous les yeux en ce moment, ici, c’est quelqu’un qui essaie d’aller à l’essentiel, comme on dit, c’est quelqu’un qui parle à l’essentielle première personne

tu te dis, tiens, y a quelqu’un qui veut aller à l’essentiel, mais je crois qu’il se trompe

tu te dis ça

tu es dans ton bon jour, tu supportes de regarder quelqu’un qui essaie d’aller à l’essentiel

tu sais bien que de toute façon c’est toi qui a la main sur l’essentiel

c’est toi qui a le pouvoir, enfin un pouvoir, tu t’imagines que tu as un pouvoir et que tu dois l’exercer

c’est important que tu l’exerces, tu crois ça, que c’est très important, essentiel même que tu l’exerces, ce pouvoir… d’agir sur la pandémie, et d’agir, par exemple,  sur ce que tu lis, en ce moment

essentiel de garder et renforcer le pouvoir de faire et penser n’importe quoi

afin que rien ne change dans ton système, dans ta façon de fonctionner

ce que je dis de toi je le dis aussi de moi, même si, en ce qui me concerne, pouvoir recouvre à peine plus que l’espace de mes pieds

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j’ai tellement envie de te prendre dans mes bras, et d’aller à ce qui bouge à l’intérieur de toi

tellement envie de sentir comment tu bouges à l’intérieur

je ne suis pas en train de dire que nos conflits d’essentiels sont stupides, que nous ne devons pas nous battre, nous sommes si opposé.e.s, essentiels contre essentiels, il nous faut de la lutte, entre nous

bien sûr

mais la sensation, là, tout de suite, entre 2020 et 2021, la sensation la plus vive

la plus urgente des sensations, c’est celle d’un abrazo

que nous sentions, que nous touchions, de notre cœur, de notre thorax, de notre diaphragme

cet axe très sensible autour duquel nos axes, nos vibrations, nos essentiels tournent

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nos essentiels sont épris de marche, de tours, d’émotion

et

un moment

nous sommes surpris à marcher ensemble

ensemble, avec toi, par exemple, contre qui je me bats

enfin… contre qui ces phrases se battent

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2020, 2021

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autrefois nous aurions dit, La situation est révolutionnaire, faisons la Révolution

aujourd’hui, on se dit, la plupart se disent, c’est vraiment dangereux, ce qu’on vit, n’en rajoutons pas

et toutes les révolutions, toutes, vraiment toutes, nous ont tellement fait peur qu’on en a oublié les vraies peurs, et souffrances, d’où elles venaient

et l’arc tendu de la Contre-Révolution continue à se tendre contre nous tous et nous toutes, tu te rappelles, cette image des Abramovic

l’Histoire nous atteint au cœur

au cœur du cœur de notre abrazo voilà ce qu’on sent : un arc tendu par nous deux contre l’un.e de nous, et plutôt l’une puisque femme a été le nom du sacrifice depuis le début de l’histoire

tu vois comme c’est vif, la sensation de guerre entre nous

plus vive encore est la sensation d’abrazo, la fougue d’abrazo

l’horizon d’abrazo en pleine époque de distanciation, et son travail de longue haleine

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j’ai tellement envie de te prendre dans les bras…

non, justement, pas ça, pas cette phrase

pas la figure du viol, de l’amour à une voix, fétide

qui git au fond de la phrase : j’ai envie de te prendre dans les bras

car c’est la figure embryonnaire de violence

qui git au fond de la phrase « j’ai envie de te prendre dans les bras »

pas cette phrase donc, ni celle qui en fait la symétrique

pas cette envie à peine moins fétide d’être pris dans tes bras

ni non plus cette drôle d’envie d’attendre l’occasion, le hasard réciproque

comment expliquer ça, ce radical de la violence, dans le désir solo

et comment chercher la sortie radicale du viol

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tellement envie que nos bras, nos thorax, nos axes volent, selon leur trajectoire inventée-trouvée, vers l’intérieur, qui n’est pas en nous mais entre nous, à l’infini, où se trouvent mondes, espèces, univers – au pluriel

et, qu’en une respiration, l’abrazo calme tous nos infantiles, nos solos, qui braillent et braillent encore tout au fond

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2020, 2021 !