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lundi 16 novembre 2020

pour jongler avec le diable de la forme, jouer avec, je veux dire, l’endormir, le neutraliser, calmer ce qui ne donne pour moi jamais qu’une forme apprêtée, des mensonges qui ne valent pas tripette et je crois bien que lorsque je lis des romans réussis, des récits réussis, je suis toujours à deux doigts de voir quand même le diable réussir, le diable de la forme, le dualisme de la forme : supporter le mensonge nécessaire à la production d’un peu de vérité, regardez autour de vous, regardez les grands systèmes, regardez les intérêts supérieurs des Nations, regardez les intérêts supérieurs, les lois supérieures faites pour vivre sans foi ni loi, regardez les espionnages et les crimes d’Etat

tu peux effacer ça, Rabia, tu peux

ce qui compte, c’est que tu sois là

ton dieu va être jaloux, celui que tu aimes va être jaloux, tant pis

l’imaginaire de l’homme va être jaloux, tant pis

l’important c’est que tu sois là, dans ces bras que tu vois, que tu sens

exactement comme hier soir Do était

bras poussés comme branches

comme jambes et queue : branches itou

et même si le sol était râpeux, hier soir, lavé par erreur au bicarbonate de soude, et donc hostile à la danse, au dialogue magnétique de nos deux corps, il y avait cet abrazo, délicat, léger parce qu’un poil plus profond dans l’axe, dans la résultante de nos deux colonnes vertébrales, là, tout entre nous

l’important c’est que tu sois là, avec un petit Pugliese, Recuerdo, en guise de déclenchement vibratoire

rien qu’à marcher dans la ronda, l’existence tourne sur son axe

mais le moment Rabia c’est aussi l’inversion, j’entre dans tes bras

la fiction dieu est vraiment cette troisième colonne vertébrale entre nous

et à notre âge trouver une pareille élasticité, entre vertèbres et disques, du coccyx à l’occiput, et entre nous, élasticité de corps à corps

c’est étonnant

dans le rêve de réveil ce matin, ce moment de rêve qui ramène le dormeur sur la plage du jour, de l’agissant

c’était des retrouvailles extraordinairement heureuses avec les Moulinex, c’était des abrazos extraordinaires avec les Moulinex, avec Lucienne, avec Annick, avec Catherine, avec Michèle, avec Maguy…

en reprenant leurs noms, il n’est pas sûr qu’elles aient été toutes et tous là dans le rêve mais c’était les retrouvailles avec « Nous ne sommes pas une fiction », l’aventure-livre que nous avons eue ensemble, il y a près de quinze ans maintenant

les ouvrières de Moulinex et avec elles la femme de ménage et avec elles le migrant camerounais, et avec elles le réunionnais, et avec elles le médiateur à Pôle emploi et avec elles…

le rêve a bien sûr intégré des translations d’identités, une tanguera s’est glissée dans le groupe et c’était une Moulinex comme les autres

le moment Rabi’a se prolonge jusqu’à maintenant : des forces féminines donnent existence à la colonne qui est entre nous

que si longtemps on a appelé dieu et qu’aujourd’hui on regarde danser, qu’on épouse danser au milieu de nous

si je peux être plus maladroit encore et plus confus encore, si c’est possible, je veux bien

le moment Rabia’h m’inspire énormément

il donne vie à la mutation en cours, laquelle n’a pas besoin de chercher longtemps pour comprendre et expérimenter, exercer l’élasticité dans chaque mouvement, chaque temps

je ne sais pas décrire l’élasticité, nos étirements

l’élasticité de nos muscles individuels jusqu’à celle des muscles de notre relation, à deux, et deux à deux, avec l’ensemble de ce qui danse avec nous

je ne sais pas décrire le bien-être exceptionnel qui résulte de l’étirement exercé , en chaque mouvement dans mon corps, et dans le tien et dans le corps de notre relation

non, je n’idéalise pas Rabiah, c’est elle sans doute qui n’a pu faire autrement que s’idéaliser et se sacrifier sur l’autel masculin de dieu

n’empêche, c’est elle qui me parle le mieux de mon orgueil

et quand elle dit, grosso modo qu’elle n’est pas une femme, je la crois parce que c’est une parole de femme

elle est déjà dans la soute des débats féministes

et mon rôle n’est absolument pas de lui donner raison, de me ranger de son côté, un rôle de masculin contrit, pas du tout

mon rôle est juste de comprendre la mutation qui s’agit dans mon histoire, dans mon corps

c’est ça le moment Rabia

je ne connais rien aux derviches tourneur

et je désapprouve catégoriquement la haine du monde professée par tous les religieux

mais quand on me parle depuis l’inclination impérieuse qui porte à aller, à vivre dans la création même plutôt que dans la recension du créé, je crois comprendre, je crois aimer, j’aime, c’est sûr, dans les bras de qui me confie de telles inclinations

mais pour ça, bien sûr, je suis obligé de sortir et de la côte féminine et de l’invention de la côte d’Adam

je suis obligé d’être sacrilège

en attendant, quoi, que la forme respire correctement, sans s’emmêler les pinceaux dans des délires à la Poe, vous savez, le moment Poe, le moment de contrôle absolu de la Forme

en attendant, je ne sais pas vers quels jours anciens je vais me tourner

bien sûr, tu es tout à fait en droit de me demander l’histoire de mon initiation au tango, tu es tout à fait en droit de me demander l’histoire des Moulinex, au moins de ce petit livre dont j’ai parlé

tu es tout à fait en droit de me demander des informations sur Do et sur mes enfants, et sur tous les Personnages qui ont dansé dans ma vie qui est devenue notre vie, n’est-ce pas

tu peux même me demander d’aller y voir de plus près, dans ta vie à toi et dans la vie de tes proches

tu es tout à fait en droit d’exiger même que les phrases d’ici se simplifient et cessent de tourner autour du pot

que je cesse d’hésiter, tu le connais bien mon défaut majeur, qui s’étire avec l’obsession d’avoir toujours raison, c’est la même chose en fait, hésiter et vouloir avoir toujours raison

je sais bien que tu me connais, que tu connais tous mes recoins, mais n’en profite pas s’il te plaît

n’en profite pas pour me manager, me piloter, bref faire de moi ton encrier, s’il te plaît, retiens-toi

Rabia ne me pilote pas, le moment Rabia’h ne me pilote absolument pas

avant-hier je me suis bêtement coincé le dos à la fin de notre séance de yoga, je me suis mal relevé et hop, coinçage dans les lombaires

avec Do on s’est posé la question, pourquoi, et la réponse Do : un instant d’inattention – attention au sens basique d’être présent à ce qu’on fait –, et hop, on se retrouve en guerre contre soi-même

c’est vite fait

mais la guerre contre soi-même ou contre la terre ou contre autrui qui décidément fait chier

c’est ce qu’on connait le mieux, non ?

alors, revenir au moment Rabiah, non pas pour prêchailler je ne sais quelle connerie, juste pour retrouver des bras poussés depuis ton centre

alors oui, je réentends à présent « la petite vieille » dont parle Rodolfo Dinzel, « la petite vieille », sans doute percluse de rhumatismes, qui s’invite dans la colonne créée par bras gauche de l’un.e et bras droit de l’autre, tandis que les deux autres bras protègent chacun la colonne de l’autre, c’est ça, l’abrazo, non ?

eh bien « la petite vieille » de Dinzel, qui est le troisième personnage donnant vie au deux du couple qui danse

à présent j’y loge, j’y substitue Rabia, cette « petite outre desséchée, bien près de se vider », selon l’un de ses visiteurs contemporains

Je crois que je ne triche pas, je ne suis pas en train de te voler ton émancipation

Je continue la mienne envers la classe mal dite des hommes

Et toi, pendant ce temps-là, qu’est-ce que tu fais ?

Tu lis un article de Thibaudat dans Mediapart, tu regardes un extrait de l’Elvire-Jouvet 40, joué par Philippe Clévenot et Mariane Monteros, monté par Brigitte Jaque, filmé par Benoit Jacquot

au moment des sept leçons de Jouvet en 1940, scrupuleusement notées, retranscrites, tu me dis, tu me rappelles, tu me hèles la chose depuis la fenêtre que tu ouvres, et moi ma porte d’étable pour t’entendre : Hé ! Elvire est alors jouée par Claudia et voilà ce qui est écrit sur l’écran à la fin du film ! :

« CLAUDIA obtint les premiers prix de comédie et de tragédie au concours de sortie qui suivit.

Elle fut dénoncée comme juive. L’accès à la scène lui fut interdit.

LOUIS JOUVET partit pour un exil volontaire qui dura toute la guerre »

tu écoutes le Génie Jouvet dans son écoute monomaniaque d’une Rabiah retranscrite par Molière sous les traits d’Elvire, un Jouvet à deux doigts de se plier au génie féminin, pliure préparée mais repassée au fer de l’orgueil de la direction d’acteur, de la direction masculine d’actrice, et la Juive ici radicalise notre Rabia de départ, notre moment Rabia’h qui aujourd’hui nous est tout

tu écoutes ça et tu me fais écouter, on boit notre café, la journée commence, musique