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les trois ou quatre jours qui précèdent

dimanche 25 octobre 2020, au lever, je pensais très fort à notre asso de tango et j’aurais bien aimé pondre une sorte de déclaration à galvaniser

et, bien sûr, je n’ai réussi à rien de ça

(l’intuition heureuse, avec le tango, est repoussée loin derrière le couvre-feu, puis loin derrière le reconfinement)

Aujourd’hui dimanche, on a stage avec un duo, un couple, un tandem, A. et K., on les aime beaucoup, on a envie de les découvrir, on a envie d’apprendre auprès d’eux

Il me reste l’envie d’épater sans doute, d’où ce réveil, petite bascule entre le moelleux horizontal du lit et la descente verticale des escaliers où de jour en jour je teste les progrès de mon axe en essayant de ne pas faire craquer le bois sans me retenir aux murs et rampes, ce réveil et ce lever avec l’idée idiote d’une déclaration galvanisante et vite son abandon

même si nous étions des enfants, des enfants à protéger d’un grand désastre, d’une guerre, d’un cataclysme, notre protection viendrait de l’intelligence enfantine, de notre appétit de vivre, et pas de cette force adulte qui semble faite pour prendre pouvoir sur toi et s’installer dans la prise de pouvoir

l’enfance réelle puis les traces éternelles que font l’enfance et tout début de vie sur le vieux cerveau de la vie

nous munissent d’un savoir sourcilleux, nous aimons qui nous aime et même peu importe que ça aille dans un seul sens nous aimons nous appelons

la lumière et l’air qui nous rentre dedans nous aiment bien

et toute mère et tout papa c’est d’abord de l’air et de la lumière qui nous passent dedans

même si nous étions des enfants, des enfants à protéger, disions-nous

nous déclinerions les offres toxiques des protecteurs avides

nous les sentons et repérons de très loin ceux et celles qui veulent faire main basse sur nous

face à eux nous disons que nous ne sommes pas des enfants à protéger

c’est incroyable comme depuis six mois l’ambiance, la vie ensemble, la vie créatrice et recréatrice de vie qu’on se bricole en naissant, en étudiant, en travaillant, en mourant dans les bras de quelqu’un.e ou dans aucun bras

combien en six mois tout ça a changé de visage

il faut tout réimproviser, c’est Do qui me parle de ça quand on épluche des patates peut-être

ne plus prévoir, ni répéter des cérémonies qui ne verront jamais le jour

même les enterrements il faut les improviser

on lâche nos logiciels qui organisaient tout à l’avance

qui organisaient toute notre destruction bien à l’avance

on improvise, à quelques-un.e.s

on continue férocement à apprendre auprès de ceux et celles qui ont vraiment quelque chose à nous apprendre

et avec eux, et avec elles, nous ne voulons pas être pas des enfants à protéger ni des candidats penauds aux compétitions féroces

ni des enfants terribles et inconséquents, indifférents au vivant et aux dangers de mort

nous voulons juste réimproviser de fond en comble nos vies

c’est une sensation d’urgence amalgamée à beaucoup de patience

et à cet art le tango nous exerce

un tango quotidien

on change de logiciel, on improvise, on s’exerce, comme les musiciens de l’improvisation, pour improviser notre existence

lundi 26 octobre 2020, j’ai beaucoup à faire, à comprendre

faire comprendre c’est essayer de faire comprendre à l’autre, c’est porter ses efforts à soi sur la compréhension de l’autre

au lieu de les porter sur soi on les porte sur l’autre, c’est-à-dire précisément là où on ne peut rien

rien ? et la persuasion ? et la « pédagogie verticale » ? et la coercition ?

ah

justement c’est de ça qu’on veut « se laver »

on a beaucoup à faire pour lâcher l’obsession de « faire comprendre »

on a beaucoup à lâcher

la pépite du jour, car on sent qu’il y a pépite

elle vient au lendemain du stage avec A. et K.

la part essentielle de leur enseignement d’hier était dans le dialogue avec le sol, avec la pesanteur à partir du « centre », des muscles profonds, sous le diaphragme jusqu’au nombril, et, je crois bien, jusqu’au sexe 

la part essentielle de leur enseignement, c’était que, dans le dialogue avec l’autre, nulle « confrontation » directe, de réaction directe

à une pression par exemple des mains du partenaire sur le buste, non pas une contre-pression du buste, mais une absorption par le sol et une réponse depuis le sol

nos intentions les uns vis-à-vis des autres sont à peu près toutes nulles et non avenues, le mot « intention » est l’équivalent du mot « pression », intention fait pression, et on fait le constat, je fais le constat que nos intentions sont immédiatement interactives, en pression l’une sur l’autre, on pense, on croit, spécialement dans la relation d’amour, et nous ne parlons que de ça, que d’amour, qu’à l’intention de ta main je dois répondre avec l’intention de la mienne, mais non, nos intentions les uns vis-à-vis des autres sont à peu près toutes nulles

à côté des « intentions » de ce que nous fait comprendre le sol, la connexion du sol avec nos centres

faire et comprendre, l’un en l’autre, l’un avec l’autre, et non pas faire comprendre, c’est-à-dire essayer d’agir là où nous ne sommes pas

c’est ce qu’on aime, en apprenant le tango, tous les deux

comment ce que tu me dis, je l’absorbe dans le sol de la réalité

comment ce que tu me dis vient du sol de la réalité

le talent de pédagogue alors, on va dire que c’est trouver des formulations de ce que « fait comprendre » le sol de la réalité

l’exquise pesanteur du réel

ne passe pas par l’appesantissement sur nos intentions et interactions factices

notre amour tient par le sol, c’est le sol qui nous fait comprendre que nous sommes amoureux, que nous tenons l’un à l’autre

et danser ensemble alors, c’est un peu rendre grâce au sol, à la réalité, à la pesanteur qui engrange et exprime la moindre de nos « émotions », le moindre de nos mouvements centrés, de nos mouvement-corps-esprit-tout-un, si infinis

nos mots ne sont pas plus maladroits que nos corps ni nos corps plus adroits que nos mots, même quand ils s’en donnent l’air les uns contre les autres – parler c’est mieux, faire l’amour c’est mieux

adresse et maladresse sont absorbées dans le sol de chacun de nos pas, de chacune de nos phrases

le monde de la danse apprend tellement au non-danseur que je suis

non-danseur ?

est-ce qu’on ne pourrait pas dire aussi : le monde de l’écriture apprend tellement au non-parlant que je suis ?

non-parlant ?

y a-t-il des non parlants parmi nous ?

bien sûr, les chats nous lisent, les loups, les araignées, les oiseaux…

je ne suis d’aucune discipline, même si l’apparence va à la littéraire et, au loin, à sa compagne philosophe

mais nous sommes deux, parlants et non-parlants, et il y a de la symétrie et il y a de l’asymétrie

tu me parles tellement, moi qui ne sais pas parler

et je t’écris tellement, toi qui n’écris pas

et nous aimons tellement être parfois parfaitement ensemble

soudain le couple symétrie-asymétrie s’allège

le sol de la réalité libère le ciel de la réalité

et tous deux absorbent symétries et asymétries, nous absorbent

si nous nous aimons, ce n’est pas parce que nous sommes condamnés à nous aimer ou à faire semblant de nous aimer

c’est parce que notre amour est absorbé dans le sol de la réalité et est exprimé du sol au ciel de la réalité, par sol et ciel

le corps met du temps à comprendre, il est plus ou moins doué à comprendre et à faire selon sa compréhension

mais notre vie langagière est tout aussi lente, non ?

j’aime bien apprendre avec toi

nous ne nous donnons pas, plus, de leçons, tout ce que nous nous donnons, nous l’offrons d’abord au sol

et c’est lui qui nous redonne ce dont nous avons besoin, nous deux, nous tous

je remarque que l’enseignement des femmes me va mieux que celui des hommes

(nos initiations au tango ont été marquées par un enseignement de femmes, on aura le temps, j’espère, d’y revenir, parce que les féminismes sont au cœur de notre jeune engouement pour le tango)

avec A. et K., le duo est plutôt managé par la femme, ce qui est rare dans le monde du tango

et même s’il n’y a pas d’engagement « féministe » dans leur pratique, dans leur aventure, leur duo réintroduit un masculin d’une très grande délicatesse, et rien que ça, c’est, ça existe, la délicatesse masculine, ça existe ! K existe

dans notre effort à tous et toutes, qui est de quitter les peaux mortes et toxiques de la domination m, c’est pas mal

j’aime beaucoup apprendre depuis ce qu’ils enseignent, car ce qu’ils enseignent nous va au cœur

s’adresse au centre de nos relations

de nos relations absorbées et exprimées par sol et ciel

mais, est-ce qu’ici, ce mardi 27 octobre 2020, on est dans une vraie relation ?

est-ce que le sol de la littérature, même si peu parcouru, nous garantit, nous absorbe et nous exprime ?

et est-ce que c’est une relation plus relationnelle, plus vraie que nos relations sociales, quotidiennes, interactionnelles, et même amoureuses ?

et est-ce que le monde de la littérature est plus vrai que le monde du tango ?

et alors même question mais sous son angle le plus saugrenu :

le monde masculin est-il plus vrai que le monde féminin ?

n’est-ce pas cette question-mensonge qu’on a érigée depuis des siècles et des siècles

et veut-on poser la question inverse : le monde féminin est-il plus vrai que le monde féminin ?

à tout moment je vois bien que je me mets à opposer les mondes et à être dans l’idiotie des oppositions

ou bien je me mets dans l’idiotie du dressage d’un monde par l’autre

par exemple d’un monde féminin par un monde masculin

par exemple d’un monde racisé par un monde raciste

par exemple d’un monde « naturel » par un monde « religieux »

par exemple d’un monde « humain » par un « e-monde économique »

et soudain on rencontre une philosophe féministe qui va nous faire aimer en profondeur, tiens donc, le dressage

qui va se créer une pensée très aimante du dressage, fondée sur une très grande écoute, et de grandes capacités de connexions intelligentes avec l’animal, je pense à cette philosophe qu’on s’est lue il y a quelques mois à haute voix dans le salon sur l’ancien canapé, Do et moi, et à la philosophie rapportée au dialogue inter-espèces sous l’exemple autobiographique du dressage de sa chienne

et sans pousser jusqu’à une relecture de son livre, nous (envie de nous) faisons l’hypothèse ici qu’une pensée libre trouve moyen à progresser, à irradier, en réinventant un chemin aimant de dressage – le mot dressage nous fait un peu dresser les cheveux sur la tête, et c’est tant mieux, mais il a deux pôles, ce mot

dit et pratiqué par toi, philosophe au féminin, dit autre chose, le même mot dit autre chose

et on se dit que, nouvellement équipé par cette expérience féminine

le masculin va plus aisément sortir du dressage

de la relation comme dressage

de la civilisation comme dressage

de l’éducation comme dressage

et on fait l’hypothèse que, peut-être, le masculin, cet homme majoritaire, à refaire son chemin de domination sous les traits inter-espèces entre hommes, femmes, dieu-x, animaux, plantes…

on fait l’hypothèse qu’à refaire ce chemin dans un rapport entièrement guidé par le mystère sans langage des autres mondes dont son mystère propre, et par la vraie curiosité, passé l’effroi de la différence, du mystère de la différence, la curiosité envers l’autre, les autres, c’est-à-dire envers l’inter-espèces, il va sortir de sa nuit masculine de dressage, le petit homme

et sortir du dressage ce n’est pas sortir de la relation

c’est y entrer enfin, non pas comme si c’était strictement nouveau

« entrer enfin en relation, c’est la tâche du siècle ! », non

notre intuition a complètement lâché l’imaginaire révolutionnaire

car la relation est là, était là, sera là quand bien même nous ne la voyions pas, et que nous ne la sentions qu’à travers le verre déformant de la domination, du dressage

notre nom d’humain suggère d’être déporté et les féminismes font une histoire contemporaine de cette force humaine qui se déporte en profondeur

journal :

hier on est allé chez A. qui habite en bas de la rue de Grieu, juste au-dessus de la Route de Darnétal

il nous invitait à un concert privé chez lui, c’était de la chanson française, deux artistes dans des héritages Brigitte Fontaine, Dick Annegarn et quelques autres artistes atypiques de la chanson française, et il y avait deux jeunes musiciens, des amis à eux, qui avaient une très belle fibre musicologique avec les chants populaires italiens

ces deux groupes se réclamaient un air de famille, une relation de parenté

ce n’était pas très safe, l’appartement d’A. est petit

aucune aération

banquette, chaises dépareillées, tapis un peu crade, lampes de chevets éteintes côté public, les musiciens sont dans l’espace salon, ils se rapprochent de l’assistance, je suis tout près d’eux, tout près du violoniste qui utilise pas mal le son aigrelet, percussif-rythmique, des cordes pincées et qui, avec l’archet, sort un velouté qui se déguste à grande lampées

un contre-bassoniste derrière lui, un énorme basson qui sans doute est la trouvaille du trio : un chanteur guitariste, un violoniste

et un contre-bassoniste

l’espace musical avec lui s’élargit, s’approfondit dans des proportions impressionnantes

la guitare du chanteur est très légèrement amplifiée via un vieil ampli-enceinte, très vintage, tout le reste est en acoustique

voix d’une justesse à faire pâlir les diapasons, très douce, la composition musicale et textuelle est une danse entre traditions de chansons – parfois un air folklorique – et fantaisies dadaïstes et néo

ils pourraient mettre en musique le bottin sauf que ce qui compte c’est la provenance affective des contenus arbitraires de leur vie quotidienne

les deux trois premiers morceaux, allez, quatre, puisqu’ils alternent, le duo de chanson italienne et le trio de post-chanson française, ils entrelacent leurs répertoires, me saisissent, me donnent la chair de poule

puis ça m’intéresse beaucoup, puis ça me semble plafonner un peu

la voix nasale du petit français à la sauce italienne devient un peu un truc

et les changements de registres rythmiques et de tonalités deviennent un peu ampoulés, systématiques

mais qu’importe, une énergie sacrée a eu lieu

(qu’importe ?

non, ici l’adhésion inconditionnelle, l’amour de la perfection est une dimension à côté des autres

elle qualifie l’ensemble de ma relation à toutes les relations

comme les autres dimensions, quand je cherche bien, qualifient, aussi, et autrement, chacune, l’ensemble de ma relation à toutes les relations qui se présentent

c’est abstrait ?

ma vie avec toi n’est pas abstraite, et je parle de ma vie avec toi, qui est comme le berceau de ma vie, de ma relation avec… si je dresse la liste de cet avec, même si ma petite vie est une vie anonyme de pas grand-chose, ça fait une bible n fois plus grosse que le chapitre genèse quand le sujet c’est de récapituler le nerf généalogique)

après ça tu me fais écouter la conférence de Deleuze filmée par bouts en 87, la fameuse conférence à la Fémis, intitulée l’acte de création et considérée comme début de l’aventure du dernier grand livre avec son duettiste, Guattari, « Qu’est-ce que la philosophie »

pendant ce temps-là, tu avances ton tricot pour E., le petit-fils, Deleuze causait peuple qui manque, cette phrase si étrange de Paul Klee pour désigner l’écart entre une œuvre à la pointe de la création artistique et un public qui n’existe pas encore, et à la place de public il dit peuple parce qu’on est dans l’écosystème du bauhaus

que signifie aujourd’hui ce « journal » ?

quelles sont les affinités entre les mots et les événements du jour ?

et avons-nous une affinité avec l’idée même d’affinité?

il est temps de dégager quelques petites formes de cette grande forme informe qui nous conduit de jour en jour

c’est vrai que le monde des affinités repose sur l’enchantement qu’est l’impression de se comprendre, mais c’est quoi, ce monde des affinités, en ce mercredi 28 octobre 2020 ?

et c’est quoi, ce qui échappe à l’ordre de l’affinité

c’est quoi, notre indifférence, c’est quoi parfois notre mépris

si j’essaie d’échapper au mépris de soi, qui me revient cycliquement, ce n’est quand même pas pour embrayer, à la première occasion venue, sur un mépris d’autrui dès lors qu’autrui sort du champ de mes affinités

mais pour échapper au mépris, le plus sûr moyen est d’échapper à l’admiration, mais échapper à l’admiration, c’est bien plus difficile

je préfère de loin rester dans des mondes d’affinités, et à l’intérieur d’eux jouer avec les petites variations d’admiration et de mépris

j’aime admirer mes ami.e.s, j’aime admirer la personne que j’aime et je supporte, selon les jours, avec plus ou moins d’efforts, les anicroches d’incompréhension, d’où sourd tout mépris

et dieu sait que j’aime mépriser aussi, et que je concède, aussi, selon les jours, des petites gorgées de compréhension  envers ceux et celles que je méprise

mais ici, le jour se lève, tranquillement, sur tous les mondes, sans me demander mon avis, affinités ou pas

l’égocentrisme et son carburant, mixte d’admiration et de mépris, ça va au monde admirable et méprisable

et voilà bien un monde sans monde

en fait le soleil ne se lève pas sur ce genre de monde sans monde

et j’essaie d’aller plutôt où le soleil se lève

puisque toutes mes nuits sont fiancées à tous les soleils

je me permets ce petit lyrisme populaire

parce que nos façons d’aimer sont toujours maladroites

et parfois j’aime bien la maladroite emphase

hier on est allé revoir Drunk (quasi deux fois de suite) et on a écouté l’entretien du cinéaste Vintenberg avec Laure Adler sur France Inter. Laure Adler se permet des emphases de mauvais goût mais bon, elle aime, et elle a envie que l’autre le sache, c’est une forme de maladresse. Le film, lui, réussit l’exploit d’une ivresse jamais emphatique, juste lyrique

mes exercices matinaux ne sont pas des exercices d’admiration faits pour flatter les egos des admiré.e.s

ou de mépris pour humilier

un beau jour, et j’aimerais qu’un tel beau jour ait lieu chaque jour

on se rend compte que la personne qu’on aime se trouve en mauvaise passe et on a vraiment envie de l’aider

et on se rend compte qu’elle se dit à peu près la même chose, elle nous regarde et voit la mauvaise passe dans laquelle nous nous sommes fourré, et elle a juste envie de nous aider

Là, je me laisse influencer par ce film : « Drunk », que do m’a fait comprendre mieux, on en reparlera, j’en suis sûr