pourquoi penser, continuer à penser et à travailler tango par temps de Covid 19 et de distanciation sociale


quand la raison voudrait tout suspendre de cette pratique contaminante, pourquoi ?

si le tango était une pratique aussi majoritaire que le foot ou les teufs de famille ou d’ami.e.s

il serait formellement interdit depuis belle lurette

si nous ne nous rendons pas à l’équivoque évidence d’une addiction au tango qui, vaille que vaille, nous ferait tantôt baisser la garde pour exprimer-satisfaire notre addiction, tantôt renforcer la précaution et donc l’abstinence

qu’est-ce qui va entretenir la présence du tango dans notre vie-corps-et-esprit

la question se resserre sur notre situation privilégiée depuis laquelle on parle ici : la situation de couple

même confinés, nous restons deux, dans une passion partagée

et, au nom de cette passion

on vit comme on peut dans la vraie vie, à coups d’échecs, de renoncements et de recommencements

on vit, on s’exerce, on travaille, comme on peut

c’est technique et c’est spirituel au sens mental, psy, affectif

le travail technique et le travail spirituel dans notre vie bricolée négocient leur entrelacement

notre travail du corps se chaloupe avec notre travail amoureux, au quotidien et dans notre relation au monde

bref

ça fait une sorte de philosophie en acte

c’est une expérimentation « philosophique » qui a lieu, plus de l’ordre d’un art brut que d’une pratique savante

cette question se pose pour moi au lendemain d’une conversation avec ma partenaire de vie et de danse qui s’est prolongée sur le parking d’une grande surface de bricolage, dans le cadre confiné d’une voiture

nous parlons librement de danse, de sexe, de jalousie, d’histoire intime, de notre histoire intime, et nous essayons peut-être de départager notre passion commune, qui est de nous aimer et d’aimer le tango, de départager cette passion avec notre appétit plus ou moins déguisé pour les passions tristes 

passions tristes : toute ces inclinations auxquelles à contre-cœur on cède

l’image tango qui viendrait montrer la passion triste, ce serait une personne qui a, malgré elle, accepté une invitation, une invitation à danser dans le rôle de guidé.e, et qui continuerait sur le même mode, à savoir suivre à contre-cœur, malgré elle, toutes les propositions de la personne guidant

avant de juger une telle personne « contre-cœurée », récalcitrante, il convient bien sûr de se référer à sa propre vie intime, à toute sa vie à contre-cœur en quelque sorte, et parfois cela fait un bloc énorme, parfois tout un continent, parfois toute la Terre même de la personne vivante

et donc lorsqu’on parle « à cœur ouvert » avec l’autre interprétée par une personne bien réelle qui te parle à cœur ouvert elle aussi, quelle que soit l’ignorance dans laquelle l’un et l’autre, l’une et l’autre sont maintenues

ça ne veut pas rien dire, en regard de ce qu’on sait de tout le contre-cœur de nos vies

c’est cette question-là qu’on a envie de poser

ce qui est clair, c’est qu’on est sorti du jeu du chat et de la souris, sortis du jeu de la vérité et du mensonge, sortis de l’interaction-écume qui est le niveau majoritaire sur lequel on se tient tous et toutes, dans nos vies quotidiennes comme dans bien des sociologies (les objectivismes ne peuvent pas sortir du dilemme sujet/objet, la plupart du temps, ils accroissent la dette subjective envers la dépense objectiviste)

évidemment ce qui nous intéresse vraiment c’est d’observer ce qui se passe vraiment, c’est-à-dire les formes de ce qui se passe, quand on parle et qu’on vit à cœur ouvert

« à cœur ouvert » : c’est autant une biomécanique qu’une philosophie

c’est un phénomène relationnel, c’est une révolution relationnelle (le tango et l’amour mène vers ça, mais bien sûr, c’est juste une potentialité, on ne peut pas dire que le tango et l’amour mènent automatiquement, par essence, à la révolution relationnelle, non, ça veut dire qu’on choisit de développer cette potentialité d’une révolution relationnelle à partir de ce « à cœur ouvert » qui peut avoir lieu dans l’amour et dans le tango

cette page, au fond, c’est juste un pense-bête, pour se dire : n’oublions pas que notre, que cette conversation sur le parking, rapportée au patient exercice chorégraphique de toute notre vie à deux, si démultipliée qu’elle soit, ou si simplifiée et réduite à une extraordinaire et penaude vie solaire-solitaire

n’oublions pas que cette vie à deux, à deux cœurs ouverts, se révèle être la brique constitutive du vivant, qu’on jouerait nous, humains en tant que vivants, ou nous, vivants en tant qu’humains

d’une façon singulière, particulière, historique

je ne sais pas si cette page développe vraiment la question de départ, à savoir pourquoi continuer à penser-vivre tango par temps inadéquat

mais je sais que nous avons parlé à cœur ouvert

je sais que nous essayons de danser à corps ouvert

et je sens bien aussi que notre monde, que notre société, loin d’être une coque extérieure navrante, source de notre mélancolie et de notre désespoir,  contient et entretient, ne serait-ce que secrètement, ce goût pour l’expérimentation relationnelle d’un genre aussi inédit qu’immémorial

et il y a une sensation d’urgence à développer ce goût

par les temps qui courent

qui courent et amorcent un tournant inédit de la vie terrienne

samedi 17 octobre 2020

« et il y a une sensation d’urgence à développer ce goût

par les temps qui courent

qui courent et amorcent un tournant inédit de la vie terrienne »

Je pense que tu as raison et que ce ton prophétique n’est pas emprunté : il est juste ! Mais j’ai forcément envie de te demander : comment vois-tu ce tournant que nous sommes en train de prendre et quelle part le tango pourrait y avoir ?

Abrazo Philippe, Emile

la question que tu me poses, j’ai l’impression que chaque jour elle m’est posée

mais comme pour moi le tango est une découverte tardive

et qu’elle me fait travailler un corps que je n’ai jamais exercé, en danse, en art martial, en yoga (le yoga m’est aussi une découverte récente)

je ne peux prétendre répondre en connaisseur, au point de me demander ce que peut le tango dans notre monde en mutation

mais si je me pose conséquemment ce problème « du connaisseur », l’idée de notre monde en mutation, cette idée je l’ai parce que je m’appuie sur des connaissances portées par de multiples connaisseurs, non sur les miennes, qui sont très limitées

personnellement je trouve que j’ai plutôt raté ma carrière d’honnête homme, au sens que le XVIIe siècle lui prêtait, d’une connaissance générale et d’un art général pour vivre dans un monde d’hommes

– et ma modestie est, encore et péniblement, une modestie d’homme, une modestie masculine

depuis, et l’époque des féminismes y est pour quelque chose, une modestie plus puissante, plus active dans ma vie à tous les étages de la relation à l’autre vivant

et à l’autre non vivant

est à l’œuvre

notre monde est en mutation ? ce n’est pas une prophétie, c’est un constat, c’est une perception aidée – de quelques lunettes de philosophes, d’anthropologues, de quelques sciences vives

et ce n’est pas du haut d’une existence maîtrisée en savoirs vérifiés

mais du bas d’une existence simplement expérimentée, vécue, sentie

c’est très affectif

que fait sur moi, sur nous proches, le monde en mutation ?

la période de couvre-feu qui entre en vigueur aujourd’hui à Rouen comme dans d’autres grandes villes françaises donne une forme spectaculaire, fournit un symptôme spectaculaire d’une mutation de fond bien autrement réelle

la mutation m’affecte puissamment

même s’il est vrai que j’ai quelque difficulté à distinguer symptôme et maladie systémique, ce qui m’affecte dépasse le symptôme du coronavirus

et que fait sur moi, sur nous proches, le tango ?

et lorsque par moi et par nous proches, j’entends, je perçois d’évidence que c’est de forces actives que je parle, et non victimaire, où nous serions victimes consentantes ou révoltées d’un phénomène dont nous serions les patients

je découvre une autre dynamique actif-passif par le tango et je la découvre à l’œuvre, cette dynamique, dans mon monde, dans notre monde en mutation

mes, nos briques d’existence sont en train de changer

dans ce monde en mutation, s’il nous vient la pensée, la passion du tango, c’est sans doute aussi la pensée et la passion d’un tango en mutation

cette sensation ne vient pas du haut de ma pratique, un poil plus expérimentée qu’au tout début, ni du bas – quand je danse très mal, je n’apprends rien de neuf sur l’existence –, mais du cœur, du milieu vivant, disons cœur, et le mot va aussi bien pour le tango que pour le monde en mutation

c’est par le cœur que ça change

il y a une si forte vague de soumission, et bientôt peut-être de révolte

les peuples se trouvent si ballotés dans des gouvernances à vue

des gouvernances fascinées et apeurées par la crédulité et/ou l’incrédulité qui les constituent

je ne sais pas, je me dis que la flamme olympique du tango, maintenue par quelques-uns

c’est ce qui va reconstituer l’humain et la chaîne du vivant faisant monde (le mot environnement n’étant plus du tout adéquat)

se reprendre dans les bras voudra dire, voudra chanter, très fort, quoi ?

je pense que le tango est un art de l’amour, si par cette formule, ce sésame, on fait effort sur le mot art, quand l’inclination ou le besoin d’effort semble se porter sur le mot amour

qu’on se réjouisse d’un mot encore et toujours actif

ou qu’on constate, selon tous les degrés de la déception et de la lucidité, que décidément, il n’y a jamais d’amour qui tienne