Claire voyance?

lundi 18 mars 2019

Admettons que ce soit clairvoyance pour tous, et notamment ici, à Mont-saint Aignan, 6h30 et des poussières, chat malade et ciel calme et de plus en plus clair, sol presque miroir d’eau.

Admettons que ce jour soit quasi clôture du texte dit Lettres d’Elise, admettons que ce lendemain du jour anniversaire de la mort de ma mère, de son suicide, à cause, toujours à cause de moi, car la veille je n’ai pas voulu embrasser sa décision de mort, elle aura voulu me serrer fort dans ses bras, elle était ivre, il y avait la télé qui marchait fort avec je ne sais plus quelle connerie ce jour, ce soir du 16 mars 1983, admettons ça qu’il y ait, quoi qu’on veuille, jour anniversaire, retour trace du même, de Mame qui se flingue avec des médocs le lendemain de cette étreinte non partagée…

Admettons que nous ayons tous raison lorsque nous nous aimons, même lorsqu’on se flingue on peut avoir raison, admettons ça, admettons que la roue de toutes les manières, de tous les accidents, de tous les jours de notre existence jusqu’à aujourd’hui soit une forme de la clairvoyance de tous et d’ici, clairvoyance d’ici, à Mont-Saint-Aignan le 18 mars 2019, admettons que nous admirions cette clairvoyance, notre propre clairvoyance, la tienne, la vôtre, la nôtre,

admettons que cette clairvoyance ne nous oppose pas, nous ne sommes pas clairvoyants parce que vous seriez ignorants, stupides même, dans le brouillard, ni ne nous prétendons clairvoyants pour compenser votre brouillardise, votre manière de tout faire et de tout dire en mode brouillard, ni ne suis confus d’être confus pour compenser votre stupide rationnalité, votre clairvoyance à courte vue…

Si je suis heureux ce n’est pas qu’il faille que tu sois malheureuse et si toi heureuse tu te portes verticale la tête dans les étoiles et les talons dans la densité ce n’est pas pour compenser mon malheur,

si je comprends un phénomène ce n’est pas parce que tu ne le comprends pas, nous ne sommes pas des vases communicants, ou nous le sommes pour jouer à la surface de nos contenus amoureux.

Même si l’exercice de clairvoyance malheureusement ne dure pas très longtemps, les périodes de non-exercice n’en sont ni les bourreaux ni les victimes.

Si j’ai raison ce n’est pas parce que tu as tort, et il ne faut pas que j’aie tort pour que tu aies raison.

Bien sûr, si j’avance tu recules, si tu avances, je recule,

mais je n’avance pas parce que tu recules ni inverse, l’exercice de clairvoyance est important à poétiser et en même temps on a tout lieu de craindre que la forme poème démente la clairvoyance dans son exercice réel, parce qu’au moment où tu lis le poème ou ce qui en tient lieu, à nouveau peut être reconduite la guerre inutile, le conflit inutile ou, dans le même esprit, l’osmose inutile, puisque conflit n’y a qu’après ou qu’en vue d’osmose,

non ?

Aussi je dis, profitons de nos moments de clairvoyance sans nous envoyer à la figure la triste nécessité du tort de celui ou de celle qu’on aime.

On n’aime pas à cause du désamour général, à cause de la détestation générale du monde.

Peut-être même le mot doit-il être changé, le mot amour peut être changé, ça ne me ferait pas peur que quelqu’un apporte un autre mot qui serait plus juste, moins opposable, non que je dise cela pour complaire à ma peur du conflit, de la guerre, etc., mais je dis cela pour expérimenter avec toi de la clairvoyance, laquelle n’est pas faite pour te convaincre ni pour que rendue tu te pâmes sous l’ardeur de mes mots ou que je me rende, chevalier servant et mille fois mort au combat, je me dépose à tes pieds de clairvoyance.

Marcher ensemble veut dire autre chose, veut dire éprouver le nœud plastique, le nœud de métamorphose de nos quatre cordes, la verticale de terre à ciel, l’horizontale l’un vers l’autre et vers l’espace creusant l’espace.

Si je pars au ski avec notre troisième fils pendant une semaine, ce n’est pas pour que tu t’attristes qu’il ne parte pas avec toi, avec ton toi profond, il n’y a peut-être pas à compenser de tristesse la gaité qu’il y aura peut-être à skier avec lui,

ni moi là-bas à enrober de tristesse et de crainte les versants blancs de la montagne avec la pensée triste que tu seras loin et malheureuse.

C’est le même texte, le même exercice de clairvoyance, tout ça, il faut en profiter, tout à l’heure ce sera déjà fini, mais tu ne seras ni la cause de ma chute (chute veut dire affaissement de la clairvoyance, crevasse dans la clairvoyance), tu ne seras ni la cause de ma chute ni la compensation de ma chute, de même que mon génie n’est pas la cause de ta nullité et ma nullité la sotte compensation de ton génie.

Je m’énerve vite parce qu’il n’y a plus de temps, vieillir n’est pas gagner en sagesse, tous nos vieux sont de vieux angoissé.e.s, mais ces angoisses ne sont pas le pendant, la triste compensation des jeunes gaités.

Je n’ai pas de message ultime à délivrer avant de mourir mais je n’ai pas non plus de résignation à offrir dans le train de la mort, lequel est toujours conduit par des nazis.

Oui et non voguent de toute autre manière, ils varient leurs degrés, s’opposent dans la couche des oppositions, se retrouvent dans des couches de clairvoyance, l’un de nous n’incarne pas le oui tandis que l’autre porte la croix du non.

Si tu ne m’aimes plus, aime à te séparer de moi, si je ne t’aime plus, j’essaierai d’aimer à me séparer de moi-même.

Mais je t’aime, tout séparé et déséquilibré que je suis, l’exercice de clairvoyance dit juste que tu n’es ni la cause de mon déséquilibre ni sa compensation, la clairvoyance a quelque chose de parfait, de pratiquement parfait, je veux dire parfait en pratique, par exercice : c’est l’exercice qui a quelque chose de parfait.

J’ai plutôt très envie de continuer avec toi, je n’ai pas du tout envie que ton féminin meure sous les coups atroces de mon masculin.

J’ai juste très envie de continuer avec toi en remerciant toutes celles de maintenant, toutes les autres de maintenant dans l’absolu de nos tandas, dans l’absolu exercice de nos tandas.

Est-ce que commence le déclin de la clairvoyance, à mesure que le soleil va se lever et se lever ?

Je n’écris pas pour me faire pardonner quoique ce soit, ni, orgueil mal léché, pour te pardonner quoi que ce soit.

Je pense que si quelqu’un trouve cet autre mot qu’amour, plus juste, plus fin et plus puissant que celui-là, je pense qu’il trouvera aussi, ou qu’elle, un mot plus juste, plus fin et plus puissant que le mot égalité.

Nous avons la chance d’être entrés dans la dimension minoritaire de l’hétérosexualité, merci à tous ceux et toutes celles qui auront aidé à ça, queers et autres agencements amoureux et libertaires.

Voilà. Ce n’est pas parce que j’arrête d’écrire que s’arrête clairvoyance et commence la tienne.

Même si cela a été dit cent fois en philosophie et mécompris mille fois en politique et autres instances pratiques, la vérité n’est jamais dite une fois pour toutes comme l’a voulu si intensément le christianisme, et si le christ revient, et, bien sûr, il revient, à chaque instant c’est pour tout autrement comprendre, lui-même comprendre et non pas à tout prix faire comprendre à l’autre, à ce pauvre autre que nous serions, nous pauvres hommes, non, pour comprendre et encore comprendre qu’une fois pour toutes, c’est pareil que toi qui m’est une pour toutes, mais sans chichi, et si sacrifice il y a ça a été aussi, bien sûr, toi clouée sur une croix et violée à tour de bras par tous les mercenaires de la mort au nom de la vie, le christ s’il revient, et il revient, c’est une femme, revenant de très très loin, pas pour sauver le monde ni ses hommes mais pour comprendre autrement…

Enfin, ce n’est pas pour te perdre, perdre ton attention, ta concentration, que je cause christianisme, je m’en tape du christianisme mais je ne m’en tape pas du tout de ceux et celles qui continuent à chercher d’autres mots, d’autres mots et encore d’autres mots, comme lorsque nous dansons et dansons encore.

Est-ce déclin de clairvoyance, ce bordel de mots et de pensée au bord de l’inarticulé ?

Que vient faire ce nom de christ dans ce petit développement de claire voyance du lundi 18 mars 2019 à Mont-Saint-Aignan ?

Nous ne mutons rien si nous oublions tout, faisons semblant d’oublier ce qui nous a emmerdés ou trop gâtés, ou trop détruits.

C’est hyper difficile de sortir le féminin de sa gangue victimaire – je crois réellement que dès le départ, le fils de Dieu, c’est la fille de Dieu et Dieu sa propre mère.

J’ai un peu de mal avec ce retour en force du mot patriarcat, qui serait l’objet à démettre, le nom de père s’est cassé la figure depuis belle lurette et même à l’intérieur de la psychanalyse qui l’a génialement maintenu dans sa disparition. Je préfère de loin l’expression domination masculine, ça me semble plus précis, moins fantasmatique, moins idéologique.

Ni père ni mère comme autrefois on disait Ni dieu ni maître.

Je pense que le nom de mère est lui aussi extrêmement neuf, si on reprend celui de père, sous les auspices de notre enthousiasme à « faire des enfants ».

Lorsque nous dansons, nous faisons des enfants autant que nous faisons des fantômes, nous peuplons le vide moteur de nos bras de créatures légères et lourdes – fortes dirait Laban et ses traducteurs en langue française.

Je te laisse dire la fin, même en silence pour ouvrir la journée qui paraît vouloir s’ensoleiller.

Je t’aime.

Je t’aime, non pas parce que je meurs, non pas parce que tu prends soin de moi ainsi que s’inscrit le nom de mère dans le cœur d’une femme, ni parce que je m’écrie : Maison ! lorsque je cède ce que je suis en toi ; je t’aime, s’il faut une raison, parce que nous faisons encore et encore exercice de l’entre-nous-mêmes.

Je n’ai jamais été seul à t’aimer, je suis un peuple mais pas besoin de monter sur les grands chevaux de la métaphore et de la harangue, je t’aime, c’est tout, je t’aime comme on dit je t’aime à son nourrisson de fils qu’on a dans les bras, je t’aime comme on tient la maitresse de sa vie dans les bras avec pour étendard la jouissance toujours et toujours inassouvie, je t’aime comme on le dit à son père, dans l’enthousiasme de la distance grandissante entre nous et cependant toujours plus près.

Bref, ce matin, ça aura été une belle tanda, avec toi.