La folie des Argonautes

lundi 11 mars 2019

La vie n’est pas une biographie repose.

Rien.

Hier soir reprise des Argonautes, Maggie Nelson

Editions du Sous-sol.

Le reprendre ce matin.

Sur le meuble rouge, La pierre de la folie, recueil de poésie de Fernando Arrabal, achetée il y a peu à Paris sur les quais. Titre éponyme du spectacle monté et joué avec mon frère Pierre, qui est demi-frère, que j’ai longtemps appelé demi-frère avant de l’appeler frère. 17 ans, 18 ans. J’y retrouve quelques textes phares que je disais et chantais, que Pierre disait, chantait. Je me souviens de ses intonations, de son corps, de son visage, je me souviens moi de l’intérieur de moi, de l’énergie grosse à l’intérieur, de la guitare de Henri Dubos, du fût de percussion, des micros, de Sibelius sur le texte concernant l’exécution de Federico Garcia Lorca.

Dominique, ouvrant, feuilletant le livre, le referme vite, elle ne lit plus ce genre de choses.

Moi non plus, sauf Henri Michaux, toujours.

« Un jour j’ai tué ma mère et je l’ai découpée en morceaux… », ça m’est resté et après le suicide de ma mère, ça m’est resté, resté, revenu, revenu, resté, et aujourd’hui c’est  juste la réminiscence de l’énergie vocale, du surjeu délicieux.

C’était le spectacle où je faisais expérience d’un frère, je découvrais un frère, je faisais connaissance d’un frère.

Après avoir feuilleté, lu, passé tout le livre, reprise de Maggie Nelson.

Maggie Nelson utilise le ressort de la poésie, le ressort du paragraphe, de la saute.

L’inexprimé dans l’exprimé, l’inexprimable dans l’exprimé, les mots suffisent, Wittgenstein, la poésie Wittgenstein, je me rends compte que je lis de la même manière La Pierre de la folie et Les Argonautes, juste le temps de la passation.

Le livre d’une période, une durée de vie autour de quoi tourne le livre, la durée du livre.

L’expérience de mère, c’est très beau.

Penser, vivre.

Lisant Quignard je me suis dit, vite relisons Maggie Nelson, plus extérieure.

Non qu’ils se concurrencent de quelque manière que ce soit.

Maggie Nelson est plus à l’extérieur d’elle que Pascal Quignard n’est à l’intérieur de lui, mais c’est comme si l’intériorité était déjà tellement là, à tellement déconstruire, l’expérience intellectuelle féminine devient pour le lecteur plus masculin un feu, une énergie primordiale.

Le mouvement social dans le mouvement psychique, le mouvement psychique dans le mouvement social.

Un ami lui parle du genre comme d’une couleur : on n’est pas une couleur, et non plus on n’a une couleur, à proprement parler, car la couleur varie selon lumière et espace et supports, je trouve ça très beau, je rêve à nouveau sur mon genre et sur le tien, comme j’aime beaucoup la mise au point de Judith Butler sur « on ne change pas de genre comme de chemise » – ou l’esprit de finesse dans les grosses questions qui fâchent ou dressent les un.e.s et les autr.e.s sur leurs ridicules.

Très jolis les passages du jeu avec l’enfant de celui qu’elle aime qui est sa mère, la mère de l’enfant. Jouer à mourir, à tomber, j’aimais beaucoup tomber sous les coups d’une balle ou d’une flèche, et Maggie jouant aux deux fées, la mauvaise puis la bonne, cherchant, jouant le mot juste pour réveiller l’enfant de son coma simulé. Très jolie la grammaire existentielle se recréant, balbutiant, avec la bonne figure de Winnicott.

Avec Pierre, aujourd’hui, je lui proposerais l’initiation au tango pour aller plus avant dans l’espace du milieu où pousse la relation, la relation voulant relation jusqu’au point où la relation suspend la relation, jusqu’au point où la relation reveut de la relation, chant et danse, anthropologie en reconstruction, connectée à ce qui n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais humain – et cette bonté singulière n’est pas humaine, à proprement parler

Le livre de Maggie Nelson s’étend sur plusieurs années, son sujet, l’histoire d’amour avec Harry, femme devenue homme, son propre fils, Iggy, de sa petite enfance à sa conception en passant par la naissance, l’étonnement incroyable, l’étonnement queer ? sur le monde, sur la vie, sur la politique, sur la vie ordinaire rejouée.

Pas envie de tourner dans la fréquentation intello, dans l’entre-soi intellectuel, mais le temps où lire installe une instabilité créatrice – tango, vraiment, avec d’autres idées, d’autres équilibres, intimité ouverte.

Pas le temps de plus ce matin.