8 mars

vendredi 8 mars 2019

Et aujourd’hui ? 8 mars ? La nuit a d’abord ramené au pied du jour la prison et la lettre de G., à laquelle je n’ai pas répondu, qui me demandait de bien vouloir correspondre avec lui. G est âgé, il a été le participant le plus fidèle à mon projet d’écriture tango en prison, c’est un intellectuel, les lettres qu’il m’a déjà envoyées et auxquelles j’ai répondu comportent des illustrations enfantines totalement décalées avec ses propos, parfois doctes, toujours nourris.

G. est un pédéraste qui a fait partie des mouvements pédés dans les années 70, à l’époque où les pédérastes s’engouffraient dans le mouvement gay et entendaient agréger leur cause à celle des homosexuels. Et autant les mouvements homosexuels partageaient leur militance avec les mouvements féministes, autant les mouvements féministes se sont toujours maintenus à l’écart du mouvement pédé.

Je n’ai pas répondu à G. et en nourrit une certaine culpabilité. Il m’est difficile de lui dire, « après tout ce qu’on a fait » !, non pas ma réticence à échanger avec lui, mais, échanger avec lui après le projet, donc, de façon toute individuelle…

Ce matin je me suis dit, je vais lui écrire, peut-être : si je trouve les mots. Ce qui me vient, c’est bien sûr l’histoire de D., pédéraste, ami de mes parents, avec qui, adolescent, j’ai fait un spectacle pour enfants, Pantin Panthomme, que nous avons tourné l’été dans les colos, nous étions sous des costumes et des masques extrêmement rembourrés, il faisait une chaleur insupportable, nous suions à grosses gouttes, je me souviens de sa façon de parler de son amour pour les enfants et de la beauté qu’il y avait à ces amours, dans le respect de ces enfants, puisque ces enfants eux aussi avaient du désir, avaient une sexualité, et il défendait cela et je crois que j’étais assez convaincu par son dire, théoriquement j’accordais à l’enfant, que je n’étais déjà plus, la possibilité d’aimer un homme assez gros et joufflu comme D., sans toutefois aller plus loin que la scène idéalisée qu’il produisait devant mon esprit.

Je crois qu’il m’a parlé de son aventure avec C., un peu plus jeune que moi, donc encore enfant quand moi je ne l’étais plus. Je crois que j’ai été son confident même. Il n’y a jamais eu de sexe dans ses confidences, mais, si je ne me souviens plus de ce qu’il me racontait, ni des circonstances, des lieux, je vois des espaces de voitures, je ne le vois pas chez mes parents, ni au théâtre, sur le plateau ou dans les bureaux, au café peut-être, au restaurant peut-être, oui, les deux espaces possibles sont la voiture et le restaurant, ou le café, je me souviens du premier café à Beaune, sur la place principale, au tout début  du mandat de mon père à la tête du Théâtre de Bourgogne, une longue tablée de comédiens et comédiennes, et je me souviens aussi de ces apartés au sujet d’un autre pédéraste de l’équipe, mais qui ? à côté duquel il ne fallait pas placer ses enfants… il n’y avait pas de scène sexuelle décrite mais.

Et c’est le livre de C., écrit bien des années plus tard, faits prescrits, qui raconte ce qu’il a vécu avec lui, D. le pédéraste, avec l’évidente complicité-cécité de ses parents.

Son livre a eu du succès, je l’ai lu, je l’ai trouvé beau, impressionnant, et implacable.

Même en ironisant et même en condamnant fermement l’époque néoconservatrice, l’extraordinaire virage à droite de la pensée planétaire depuis les années 80, impossible de rester « complice » du pédéraste sous quelqu’aspect que ce soit, fût-il intellectuel.

Pourquoi ?

Que l’enfant ait une vie sexuelle, je n’en doute pas un instant, la formation sexuelle est si longue, si constitutive du sujet (je reviendrai plus tard sur la figure d’Eros, sur l’enfant en symbole, en instrument couplé à Aphrodite), mais l’adulte connaît les fins auxquelles il veut parvenir quand l’enfant ne les connait absolument pas, et cela suffit à sortir l’acte pédéraste du champ des possibles relationnels.

C’est vrai que « toutes choses égales par ailleurs » l’enfant ne cesse d’être la proie de manipulations diverses et variées, la morale étant un excellent moyen de manipulation, mais j’écarte toute tentation nihiliste : puisque l’enfant est un champ universel de manipulation, allons-y gaiement… Non.

Aujourd’hui c’est l’Eglise catholique qui est dans le viseur de la Justice, et le couvercle se soulève de plus en plus et laisse apparaître une énorme réalité, une énorme misère et un énorme ravage sexuels.

Voilà mon silence.

Ma réponse dans ma non-réponse. G. me proposant une correspondance, d’abord je ne réponds pas, je décline l’invitation. Mais cela ne me convient pas. Je peux parfaitement assumer qu’en dépit de mes intentions, de mes déclarations, je reste un mec moral, un citoyen juge, éternellement, et je ferais partie de cette « société » qui ayant jugé une fois estime avoir jugé une fois pour toutes et à jamais.

Alors ça va pouvoir être amusant ici de mettre en vis-à-vis ces bafouillements solitaires et la lettre que je vais peut-être envoyer à G. L’esprit politique et esthétique se tiendra là dans toute sa splendeur, si splendeur est un mot adapté – et il me semble adapté pour parler de passion, de beauté, de désir, d’énergie vitale.

Ce matin par exemple, je constate que le fait d’avoir « publié » sur mon site mon texte d’hier m’a énormément « libéré » d’un poids qui restait vis-à-vis de la personne, de « Daniel ». Ce site étant invisible à peu près, il me permet d’aller directement dans l’essence de l’art, qui présuppose un travail très secret en même temps qu’il s’adonne à une visibilité maximale, et faisant cela, j’étais bien certain que la première personne concernée n’irait pas lire ça et mon geste, bien entendu, ne présupposait nullement qu’il aille le lire – je ne suis pas pur de toute perversion, moi aussi je ne cesse de « me servir de l’autre » pour apaiser mes pulsions, mais la joie relationnelle (même dans la souffrance) l’emporte largement, et mes pulsions j’imagine sont intégrées, dissoutes dans la joie générale, laquelle repose sur un art du deux, lequel repose sur l’art d’autrui, la capacité à voir l’autre sujet à l’œuvre au moment même où le sujet que je suis est à l’œuvre, et que c’est cela même qui fait le sujet de notre mutation et de la joie à envisager le présent et l’énorme travail qu’il nous donne et nous donne et nous donne au fur et à mesure qu’il nous appelle, appelle, appelle – c’est ça le futur ? cette inscription très présente du flux qui ne connait pas l’absurdité d’être satisfait de quelque déguisement de présent que ce soit…

Je m’égare ?

En tout cas plein soleil dans la figure à travers le magnolia, à deux doigts d’exploser – les fleurs sont la sexualité même, n’est-ce pas ? la sexualité solaire est à deux doigts donc de m’exploser à la figure et j’aime beaucoup ça.

Nous sommes le 8 mars, n’est-ce pas ?

Est-ce que ce serait le jour pour écrire à G. ? Les féminismes aujourd’hui engagent sans doute les vraies révolutions de demain – vers un réagencement intégral de la relation humaine. Il y a une très grande radicalité, pour moi en tout cas, c’est une radicalité comme je ne l’ai jamais connue, même dans mon berceau gauchiste. Je raconterai plus tard, j’espère pouvoir, comment je suis né dans le féminisme, comment ma sexualité même est née dans le féminisme et comment jusqu’à aujourd’hui quasiment, c’est-à-dire plus de quarante ans plus tard je la sors d’un embarras parfois embarrassant très embarrassant pour moi et parfois très arrangeant pour moi aussi, et je peux faire raisonnablement l’hypothèse que pour celle avec qui je vis, il y  aura eu pareillement plus qu’embarras et parfois arrangements, avec ça.

C’est aujourd’hui seulement, dans et avec l’histoire sociale et mondiale des femmes, des mouvements de femmes, auxquels je ne participe pas, c’est au sein de cette histoire que la mutation masculine a lieu, pas du tout sous forme déclarative, mais sous forme « constitutive » en quelque sorte : via la découverte sur le tard d’un art qui par ailleurs continue sa fieffée de vie idiote, macho jusqu’aux ongles mais qui contient tout, absolument tout de ce présent relationnel, présent relationnel, présent relationnel : le répéter trois fois afin que l’idée de présent arrive dans son flux et non dans sa croyance, et qu’ainsi l’idée de cadeau puisse se faire sa place sans prendre toute la place, lequel cadeau est celui de la relation, de l’art relationnel, et à partir de lui, l’art de pouvoir repenser de fond en comble, danser penser de fond en comble.

G. est un pédéraste qui a fait partie des mouvements pédés dans les années 70, à l’époque où les pédérastes s’engouffraient dans le mouvement gay et entendaient agréger leur cause à celle des homosexuels. Et autant les mouvements homosexuels partageaient leur militance avec les mouvements féministes, autant les mouvements féministes se sont toujours maintenus à l’écart du mouvement pédé.

Je n’ai pas répondu à G. et en nourrit une certaine culpabilité. Il m’est difficile de lui dire, « après tout ce qu’on a fait » !, non pas ma réticence à échanger avec lui, mais, échanger avec lui après le projet, donc, de façon toute individuelle…

Ce matin je me suis dit, je vais lui écrire, peut-être : si je trouve les mots. Ce qui me vient, c’est bien sûr l’histoire de D., pédéraste, ami de mes parents, avec qui, adolescent j’ai fait un spectacle pour enfants, Pantin Panthomme, que nous avons tourné l’été dans les colos, nous étions sous des costumes et des masques extrêmement rembourrés, il faisait une chaleur insupportable, nous suions à grosses gouttes, je me souviens de sa façon de parler de son amour pour les enfants et de la beauté qu’il y avait à ces amours, dans le respect de ces enfants, puisque ces enfants eux aussi avaient du désir, avaient une sexualité, et il défendait cela et je crois que j’étais assez convaincu par son dire, théoriquement j’accordais à l’enfant, que je n’étais déjà plus, la possibilité d’aimer un homme assez gros et joufflu comme D., sans toutefois aller plus loin que la scène idéalisée qu’il produisait devant mon esprit.

Je crois qu’il m’a parlé de son aventure avec C., un peu plus jeune que moi, donc encore enfant quand moi je ne l’étais plus. Je crois que j’ai été son confident même. Il n’y a jamais eu de sexe dans ses confidences, mais, si je ne me souviens plus de ce qu’il me racontait, ni des circonstances, des lieux, je vois des espaces de voitures, je ne le vois pas chez mes parents, ni au théâtre, sur le plateau ou dans les bureaux, au café peut-être, au restaurant peut-être, oui, les deux espaces possibles sont la voiture et le restaurant, ou le café, je me souviens du premier café à Beaune, sur la place principale, au tout début  du mandat de mon père à la tête du Théâtre de Bourgogne, une longue tablée de comédiens et comédiennes, et je me souviens aussi de ces apartés au sujet d’un autre pédéraste de l’équipe, mais qui ? à côté duquel il ne fallait pas placer ses enfants… il n’y avait pas de scène sexuelle décrite mais.

Et c’est le livre de C., écrit bien des années plus tard, faits prescrits, qui raconte ce qu’il a vécu avec lui, avec l’évidente complicité-cécité de ses parents.

Son livre a eu du succès, je l’ai lu, je l’ai trouvé beau, impressionnant, et implacable.

Même en ironisant et même en condamnant fermement l’époque néoconservatrice, l’extraordinaire virage à droite de la pensée planétaire depuis les années 80, impossible de rester « complice » du pédéraste sous quelqu’aspect que ce soit, fût-il intellectuel.

Pourquoi ?

Que l’enfant ait une vie sexuelle, je n’en doute pas un instant, la formation sexuelle est si longue, si constitutive du sujet (je reviendrai plus tard sur la figure d’Eros, sur l’enfant en symbole, en instrument couplé à Aphrodite), mais l’adulte connaît les fins auxquelles il veut parvenir quand l’enfant ne les connait absolument pas, et cela suffit à sortir l’acte pédéraste du champ des possibles relationnels.

C’est vrai que « toutes choses égales par ailleurs » l’enfant ne cesse d’être la proie de manipulations diverses et variées, la morale étant un excellent moyen de manipulation, mais j’écarte toute tentation nihiliste : puisque l’enfant est un champ universel de manipulation, allons-y gaiement… Non.

Aujourd’hui c’est l’Eglise catholique qui est dans le viseur de la Justice, et le couvercle se soulève de plus en plus et laisse apparaître une énorme réalité, une énorme misère et un énorme ravage sexuels.

Voilà mon silence.

Ma réponse dans ma non-réponse. G. me proposant une correspondance, d’abord je ne réponds pas, je décline l’invitation. Mais cela ne me convient pas. Je peux parfaitement assumer qu’en dépit de mes intentions, de mes déclarations, je reste un mec moral, un citoyen juge, éternellement, et je ferais partie de cette « société » qui ayant jugé une fois estime avoir jugé une fois pour toutes et à jamais.

Alors ça va pouvoir être amusant ici de mettre en vis-à-vis ces bafouillements solitaires et la lettre que je vais peut-être envoyer à G. L’esprit politique et esthétique se tiendra là dans toute sa splendeur, si splendeur est un mot adapté – et il me semble adapté pour parler de passion, de beauté, de désir, d’énergie vitale.

Ce matin par exemple, je constate que le fait d’avoir « publié » sur mon site mon texte d’hier m’a énormément libéré » d’un poids qui restait vis-à-vis de la personne, de Daniel. Ce site étant invisible à peu près, il me permet d’aller directement dans l’essence de l’art, qui présuppose un travail très secret en même temps qu’il s’adonne à une visibilité maximale, et faisant cela, j’étais bien certain que la première personne concernée n’irait pas lire ça et mon geste, bien entendu, ne présupposait nullement qu’il aille le lire – je ne suis pas pur de toute perversion, moi aussi je ne cesse de « me servir de l’autre » pour apaiser mes pulsions, mais la joie relationnelle (même dans la souffrance) l’emporte largement, et mes pulsions j’imagine sont intégrées, dissoutes dans la joie générale, laquelle repose sur un art du deux, lequel repose sur l’art d’autrui, la capacité à voir l’autre sujet à l’œuvre au moment même où le sujet que je suis est à l’œuvre, et que c’est cela même qui fait le sujet de notre mutation et de la joie à envisager le présent et l’énorme travail qu’il nous donne et nous donne et nous donne au fur et à mesure qu’il nous appelle, appelle, appelle – c’est ça le futur ? cette inscription très présente du flux qui ne connait pas l’absurdité d’être satisfait de quelque déguisement de présent que ce soit…

Je m’égare ?

En tout cas plein soleil dans la figure à travers le magnolia, à deux doigts d’exploser – les fleurs sont la sexualité même, n’est-ce pas ?, la sexualité solaire est à deux doigts donc de m’exploser à la figure et j’aime beaucoup ça.

Nous sommes le 8 mars, n’est-ce pas ?

Est-ce que ce serait le jour pour écrire à G. ? Les féminismes aujourd’hui engagent sans doute les vraies révolutions de demain – vers un réagencement intégral de la relation humaine. Il y a une très grande radicalité, pour moi en tout cas, c’est une radicalité comme je ne l’ai jamais connue, même dans mon berceau gauchiste. Je raconterai plus tard, j’espère pouvoir, comment je suis né dans le féminisme, comment ma sexualité même est née dans le féminisme et comment jusqu’à aujourd’hui quasiment, c’est-à-dire plus de quarante ans plus tard je la sors d’un embarras parfois embarrassant très embarrassant pour moi et parfois très arrangeant pour moi aussi, et je peux faire raisonnablement l’hypothèse que pour celle avec qui je vis, il y  aura eu pareillement plus qu’embarras et parfois arrangements, avec ça.

C’est aujourd’hui seulement, dans et avec l’histoire sociale et mondiale des femmes, des mouvements de femmes, auxquels je ne participe pas, c’est au sein de cette histoire que la mutation masculine a lieu, pas du tout sous forme déclarative, mais sous forme « constitutive » en quelque sorte : via la découverte sur le tard d’un art qui par ailleurs continue sa fieffée de vie idiote, macho jusqu’aux ongles mais qui contient tout, absolument tout de ce présent relationnel, présent relationnel, présent relationnel : le répéter trois fois afin que l’idée de présent arrive dans son flux et non dans sa croyance, et qu’ainsi l’idée de cadeau puisse se faire sa place sans prendre toute la place, lequel cadeau est celui de la relation, de l’art relationnel, et à partir de lui, l’art de pouvoir repenser de fond en comble, danser penser de fond en comble.