De l’amitié

jeudi 7 mars 2019

Dans tout ce que nous vivons, il y a une pensée à l’œuvre, vivre, c’est penser et par pensée nous faisons entendre – et par les mots mêmes que nous employons – du langage et du corps, si langage a été un jour séparé du corps et si corps un jour a été séparé de langage, qu’en pense, qu’en pensent terre, soleil, vies fourmillantes et mécaniques et chimies à l’infini, si cette notion de pensée a un sens dans l’inerte, je veux dire dans la matière qui ne semble pas vivre, mais attachée à ses déterminations strictement ?

Être vrai ne signifie pas dire vrai, professer le vrai, convertir au vrai, être vrai ce n’est pas mourir ou tuer d’avoir raison, je crois que nous pouvons lâcher les grands cirques, les grandiloquences de notre Histoire, la rhétorique, les voix comme celles, enregistrées, qui ont fait notre enfance, dans le berceau de l’ère médiatique, celles des poètes comme des politiques, la voix des grands hommes, et celles de femmes coulées dans le bronze masculin…

Ce sont des prémisses, ce qui vient de s’écrire à compter de la mention « jeudi… », des prémisses faites pour calmer et pour repartir, calmer quoi, repartir où, calmer une pensée, calmer pour repartir vers de la pensée – entendu que pensée ici vaut pour corps, pour réalité aussi, sans que pour autant il nous faille sortir l’attirail de la réalité augmentée, de la pensée augmentée…

Les pauses que nous faisons sont comprises dans l’improvisation générale de notre petit « jeudi… ».

Être vrai en amitié, comme en amour ne signifie pas s’appuyer sur l’autre, ami, aimé, au point de le couler si soudain notre atmosphère de vie, de survie devenait à ce point chiche que ce soit lui ou moi qui aurait chance de survivre.

Couler l’ami, l’amour, et détruire, détruire selon la vérité.

Mais la dissension nous est nécessaire – n’espère pas par-là avoir une chance (inespérée ici) d’avoir raison, de garder comme le dernier mot, car tu n’auras pas raison une seconde, tu seras juste vrai si tu souhaites l’être, quelles que soient les errances et les impasses dans lesquelles tu t’es engagé.

Je crois que j’ai besoin de nommer tes impasses, tes errances, ta folie.

Il n’est pas inutile ici de retarder l’élément informatif, la description même brève de la situation de la veille, si cela invente, si ce détour invente, convoque de la pensée et du corps en action, ce n’est pas vain, on oublie les origines, les sources afin de les remonter puis les rompre, vraiment les rompre et si la poésie a un sens, c’est là, par rupture, séparation dans le vrai, puisqu’enfin c’est rompre avec amour qu’il convient de penser et de vivre.

Hier soir il y a eu beaucoup de colère. Daniel donnait son cours, Daniel, le fondateur de l’association, le président des quatre qui ont fait l’association, avec Elisabeth, Murielle, et René, à présent c’est Sophie la présidente. Daniel donne des cours entre les cours des professeur.e.s de tango, Arturo et Karine. Est-ce paresse si je repousse de parler de ça, si je fais détours et détours ? paresse parce qu’il me faudrait ici raconter ce qu’est l’association, la vie de cette association, qui ne compte pas pour rien dans notre découverte de notre vie encore plus grande sous la couverture de notre vie. Paresse ou prétention esthétique qui veut toujours chercher le grand, le vrai au-delà de la contingence, du détail biographique, sociologique – il faudrait, oui, un chapitre sur cette association pour donner au lecteur, à la lectrice, les éléments pour juger, juger par soi-même – si j’étais journaliste, si j’étais sociologue, je me consacrerais d’abord à ce chapitre, mais ici, ce chapitre risque d’être tellement reporté qu’il serait écrit-effacé  dans quelques consciences lorsqu’ici le caresseur de touches noires sur pupitre noir serait déjà mort, déjà cendre ou terreau et calcaire.

Ma naissance au tango, par le tango est dû à cette association et a vite pris une voie de traverse, d’abord avec celle qui s’est enfuie loin, à Buenos Aires, Elisabeth, et avec Staf qui pense, toute fragile à l’intérieur de son autorité, mais pense sans relâche la méditation tango, son enseignement… Il n’est pas indifférent que les vraies références pour le garçon que je suis soient deux femmes, et, Elisabeth s’étant fort éloignée en esprit, la référence plus solide d’une femme, Staf, qui de l’intérieur de son enseignement nourrit la méditation, la mutation en cours ici.

Sommes-nous le 8 mars ? non, c’est demain. Ah. C’est pour demain alors que j’écris, avec le corps.

La nuit nous fait faire de longs voyages.

Daniel vient de la danse classique, sa fascination pour Pina Bausch aura pu faire croire que l’histoire de la danse contemporaine  lui avait donné de quoi « passer » la danse classique, son histoire propre, ses attendus, sa violence originaire, coloniale, occidentale – et le tango dans son histoire même a fait retour, a fait pastiche de la danse de salon, ne cesse, n’a cessé de voler des codes, des tournures – je crois, mais ici, nous ne sommes ni historiens, ni sociologues du tango, alors, quoi ? au nom de quoi ce rêve se poursuit-il, et nous engage ici à nous soumettre au fin fond de la nuit à nous unir à lui, au fin fond de la nuit et des lacets oniriques, enchevêtrements de rêves et de réveils, de travail diurne et d’insomnies énergiques ?

Le garçon travaille avec et dans la violence qui l’a fait naitre. Il compte à voix forte les temps, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, de cette voix qui croit vraiment au salut dans et par la police du corps, la militarisation du corps – tous les soldats sont des danseuses, des majorettes, des boites à musique, des femmes remontées à bloc sur l’échafaud du corps, des femmes en tutu portant mitraillettes et machettes.

Il faut rompre avec amour, parfois rompre en silence, parfois rompre en luttant de face. Ici, je ne sais vraiment pas que faire, rompre de face, dans l’intelligence de l’amitié ou rompre en silence, toute hypocrisie éteinte, vraiment éteinte – cela est sans doute plus difficile, de rompre en silence sans garder la moindre trace d’hypocrisie, laquelle est pourtant fondatrice apparemment de notre vie sociale – comme de nos sociologies qui lui sont accoudées – par voie critique ou par voie d’experts au service de.

Avec Staf nous avons une batterie d’outils pour penser une sortie des impasses de rôles, de genres, de dominations, pour entrer vraiment dans une poétique de la relation, extraordinairement plastique, contrastée – et Daniel, qui s’est séparé d’Elisabeth, de Murielle, de Staf – j’évoque Murielle non pour son apport parce que c’est plutôt quelqu’un qui prend et ne donne jamais vraiment, quelqu’un qui ne semble pas faire progresser son tango, quand Elisabeth  s’est donnée corps et âme à la science du tango, quand Staf se déploie dans la pensée neuve que réclame le tango, et quand Daniel travaille sans cesse sa folie du tango.

Le tango désormais nous l’associons au yoga et à la méditation, à des pensées non violentes et inlassables. C’est cela sans doute qui nous rend d’autant plus insupportable ces pratiques angoissées de la violence corporelle, ces pensées toxiques du « ça se mérite », de « l’effort » qui ne cesse de produire des chefs et des chefs et des chefs, tous plus regrettables les uns que les autres.

Remarque bien que les chefs ne posent pas de questions, jamais, ou à la dernière minute lorsqu’ils s’y sentent contraints, ils font semblant d’être démocratiques, mais le chef n’a jamais rien eu de démocratique et je crois important aujourd’hui, dans les temps dangereux que nous vivons, d’insister sur la mascarade et la crapulerie constitutive des chefs. Crapulerie ? il faut à un moment ou à un autre devenir crapule pour se maintenir chef. Est-ce le cas de Daniel ?  diable non ! mais il se trouve qu’il se soumet à la crapulerie de la notion périmée de chef, d’effort méritoire, de commandement absurde auquel l’art féminin ne serait qu’art de répondre, répondre, répondre – si c’est ça le tango, foutez-le à la poubelle, puis allez fouiller dans les vraies poubelles, celles des banlieues, des oppressés par l’esprit de domination et recomposez-vous un art, une poétique de la relation : le mot tango alors peut revenir.

Il ne s’est pas dit le dixième de ce qui demande depuis tout à l’heure à se dire. Pourquoi ?

Attachons-nous seulement à dire ce qu’il faut absolument dire ce matin, ce qui demande à être dit. Juste ça.

Suzanne, revenant du yoga parle de la passion de sa prof, de la joie avec laquelle elle transmet sa pratique du yoga. Suzanne s’interroge aussi sur l’improvisation. Qu’est-ce qu’improviser ? Elle est allée chercher dans le dictionnaire l’étymologie de ce mot. Le mot porte le mot imprévu.

Il faut se méfier des rabatteurs de joie, qu’ils soient danseurs ou théologiens, libéraux ou fascistes, gauchistes grincheux ou nihilistes.

Je demande à l’ami quelle est sa joie. Je lui demande juste ça. Quelle est ta joie ? Et comme il n’est pas pervers, son visage et sa vie vont s’éclairer soudain et apparaître dans le sourire et une intelligence renouvelée, j’en suis sûr… Ah, le démon de la conversion. Non. Être vrai ne signifie ni avoir raison ni se soumettre à l’absence de joie d’autrui ni à l’esprit de conversion, ni à la connerie de l’autre, ni à sa propre connerie. Être vrai c’est garder le contact avec ce qui vit, coller le torse à ce qui vit, offrir un peu de résistance à ce qui vit, et jouer du piano, de ce piano-là, avec ses gammes de résistance et ses gammes de lâcher-prise, jouer de ce piano-là, sans modération.

Que se passe-t-il cette nuit, désordre onirique, enseignement diurne bien préparé ?

Il se passe la poésie des amis et des plus qu’amis, aucune amitié n’a de sens en dehors de l’attraction universelle des grands amours.

Les amitiés sont de bons confidents des amours in progress.

– Serait-ce là une définition acceptable de l’amitié ?

J’ai eu le tort un jour de trop approcher une amitié du réservoir d’amour à proximité, et cette amitié a explosé. Je m’en suis voulu après, non pas du tout pour donner raison à l’ami, qui m’en a voulu à mort, mais parce que ce fut un moment d’incompréhension de l’amitié elle-même : amitié confidente de l’amour et seulement ça, et c’est tellement déjà beaucoup, pour nous frères humains, pour nous sœurs humaines – tiens, aujourd’hui je me retrouve bien mieux dans ce « sœurs humaines », je regarde, sans ses mitraillettes, sans ses machettes, la femme que je suis – pardon pour les Trans, qui ont de bonnes raisons chevillées dans le corps-âme pour changer de sexe, de genre, femme, ici, pour le garçon que je suis, veut dire expérimenter vraiment l’étonnement de la vie aujourd’hui, l’hypothèse que « femme » soit le nom générique de « homme », c’est amusant, non ? C’est vraiment à expérimenter.

Mais c’est encore le moment marivaux, le moment des renversements qui ne changent pas grand-chose – mais quand même – au régime de la force, de la domination.

Je ne donne pas raison « aux femmes », ce serait bien ridicule, mais je donne encore moins raison aux hommes, voilà un ridicule beaucoup plus âpre à soulever.

Cela veut dire qu’il y a du nom à inventer. Entre homme et femme.

Cela veut dire qu’il y a des livres qu’on n’a pas encore lus, qu’on n’a pas encore écrits, même chose, presque, puisqu’entre lire et écrire il y a danser, tout cet art qui connecte l’être hors domination, hors chefferie inepte, l’art qui s’échange l’initiative et le divin cours des choses, tout cet art de grande improvisation.

Suspens imprévu : que va-t-il s’écrire demain, 8 mars ?