Chercher, trouver, rechercher

mardi 5 mars 2019

Essaie !

Pupitre plus haut que table, tête moins penchée, calé sur tes ischions, lorsque les yeux regardent les touches du clavier, la tête pèse moins lourd.

Le pupitre je l’utilise à l’envers, une partition tomberait. Le pupitre est noir, il y a des ronds, des trous ronds, comme de grosses perforations, on voit dessous, la table, le sol. Il faut s’exercer au présent même si le passé proche est le motif initial.

Le passé proche c’est un stage avec Stef Lee, ou Stéphanie Lepeu, à Caen, invitée par Matthias Wystrach, de Alma Tanguera.

Le geste, l’impulsion serait une lettre adressée à Stef, mais aussi une lettre adressée à Do, mais aussi une lettre adressée aux autres, mais aussi une lettre adressée à personne, adressée aux ombres, mais aussi adressée à la réalité nue, non représentée, au centre de la terre comme au centre de notre galaxie.

Ça commence par le poids qu’on est.

Beaucoup de danseurs-marcheurs ont la tête qui tombe, syndrome du texto, syndrome de l’ordinateur, syndrome de l’écrivain – la posture de l’écrivain est devenue une posture majoritaire, un travers majoritaire, tête penchée sur la table, sur l’instrument, fatigue musculaire. Poids accru de la tête qui, au lieu de se laisser emmener par le ciel, tombe, mélancolique dans une gravité plus pénible et dommageable pour le corps et pour la vie.

On fait pour de vrai, avec le corps. On joue, comme des enfants, mais ce n’est jamais comme si, c’est pour de vrai.

Pour de vrai, le poids, qui ne change pas, pour de vrai, l’espace, qu’on ne change pas, pour de vrai le temps, qu’on ne change pas.

Stef agence et adapte les catégories, la grille de Rudolf Laban au tango, danse d’improvisation et non de figures.

La poétique de l’improvisation produit des figures qu’il est loisible de répertorier, classifier,  nommer, analyser. Il en est de même de l’écriture, de la littérature.  Il est loisible de construire des rhétoriques, des figures et des figures, de les répertorier, les enseigner…

Mais écrire c’est improviser, créer, c’est improviser, penser, c’est improviser.

C’est une manière un peu longue d’entrer en matière ?

Le langage ment. D’un coup de baguette d’écriture, le poids change, l’espace change d’un coup de baguette, le temps change, lorsque vous écrivez tout change quand vous semblez rester le même. Mais c’est un mensonge. La réalité ne change pas lorsque vous l’avez décidé. Ou bien, oui, la réalité ne cesse de changer, car vous ne cessez de la modeler, vous ne cessez d’augmenter la technique de modelage, vous modifiez votre poids, vous modifiez votre espace, vous modifiez votre temps, mais c’est un mensonge, vous mentez et voulez faire mentir le monde avec vous.

Lorsque désarmé, vous vous retrouvez seul, lessivé par tous vos échecs, il reste votre poids, il reste l’espace dans lequel vous êtes, il reste le temps, maintenant, puis maintenant, puis maintenant, il reste le flux de votre sang, de votre respiration.

Il reste ma tête, tranchée, roulée à terre ou flottée, aspirée par le soleil.

Poids léger, poids fort. Pour le poids fort, l’idée est d’entrer dans une atmosphère de plomb, vous avez le même poids  mais ce n’est plus dans l’air que vous le déplacez, c’est dans l’eau, puis dans le plomb.

Votre poids ne va pas sans l’esprit de résistance, vous résistez au sol.

Même léger votre poids est résistance, résistance la plus légère puis, par degrés, résistance plus forte. La vie, la vie autonome, la vie libre va résister à l’infini, jouer avec les résistances à l’infini, et ce que vous expérimentez pour votre propre corps, vous l’expérimentez avec le corps de l’autre, à deux vous jouez avec ce que le sol vous offre de résistance, mais aussi, je crois avec ce que le soleil vous offre de résistance mais aussi, je crois, vous jouez avec ce que l’autre vous offre de résistance, torse à torse, ou tout point de contact faisant cercle, flux circulaire avec votre contact au sol, et au solaire.

Sitôt lancée une première impulsion, l’invention mécanique se met en branle et la joie intentionnelle, la joie vivante résiste légère ou forte à la mécanique céleste, célestement terrienne, à laquelle vous contribuez en tant que mouvement sur terre.

Puis vous vous allongez, et Stef vous propose d’observer votre respiration sans l’altérer, puis de la diriger, telle qu’elle est, dans le ventre, puis dans le thorax, puis dans la tête, puis dans l’ensemble.

Votre tête alourdie d’écrivain majoritaire s’allège, vous êtes confié au sol, à cette résistance déconnectée de vos mensonges de résistance – lorsque vous disiez non, ou bien, je veux.

C’est la réalité, que vous respiriez et que votre sang batte et rythme votre espace de corps, c’est la réalité, mais c’est surprise, une fois comme ça de sentir réalité.

Le stage que tu refais apparemment dans le désordre, c’est le vrai, d’où en quelque sorte est née l’idée de Stef, les causes, les raisons, les effets sont inversés. Les intelligences se distribuent selon la maintenance de la réalité, et la réalité se maintient aujourd’hui comme hier comme demain, ce que tu comprends, ce que tu transmets t’est transmis et compris le lendemain.

Admettons que là j’aie dit n’importe quoi, histoire de démystifier l’ego de la professeure et de n’importe quel crétin prêt à transmettre son mensonge ambulant, il reste que c’est aujourd’hui que la réalité s’invente, se trouve.

A la fin, lorsque nous a été proposé de laisser reposer tous nos jeux dans un abrazo immobile tout un tango bandonné, lorsque nous avons rassemblé le corps de nos émotions de deux jours, de nos jeux pour de vrai qui encore étaient bien faux, bien tartinés de mensonge, mais appelés par du vrai, nous nous sommes retrouvés toi et moi respiration dans respiration, dans le mouvement du souffle et du sang, et c’est tout un poème qui s’écrivait, toute une fusion et un  étonnement, nos poids furent légers, forts, notre espace direct cœur à cœur, et dos multifocales, nous étions un globe et peut-être même davantage, une galaxie, un trou noir, un plurivers, nous n’avions plus besoin de mentir, le temps, inchangé, allait dans tous les sens, et notre longue histoire était si soudaine, l’éclair d’une respiration ce fut un sanglot, le mot fait splatch, mais au moins il y a de l’eau dedans, ça t’a étonnée, et plus tard tu dis de ces deux jours que tu te sens vivante et c’est cela qu’alors je sens au cœur de l’improvisation immobile sous la musique, sur l’autel de Pablo Guignoli, nous nous sentons vivre, avec infiniment d’attention et infiniment de non-attention.

A quoi je fais attention là maintenant, et qu’est-ce qui excède toute intention d’attention ?

Loin derrière nous « les tangos de la soubrette disant oui, oui, oui » jusqu’au lit de toute soumission…

La révolution, la mutation si c’est bien dans ces mots-là que se trouve la réalité, notre réalité à étreindre, c’est que vraiment nous apprenons à sortir de la mécanique des rôles, de la mécanique des genres, de la mécanique de la domination.

Résister ce n’est ni dominer ni se soumettre, ni figer un non de glace ni évaporer un oui de cendre.

C’est à deux et toujours plus de deux qu’on entre en résistance, et dans la joie de jongler avec tous les degrés de la résistance… C’est drôle, ce mot, je l’avais un peu banni à cause de son côté devenu pompier, rabâcheur dans les milieux de gauche alternative, et il revient au cœur même de la danse, du tango pour ouvrir toute plasticité, toute vie, toute improvisation.

Est-ce que c’est une lettre, est-ce que c’est un compte-rendu ? est-ce que c’est une insomnie ? est-ce que c’est une reprise ?

Les abrazos pour nous séparer à la fin du stage font chacun un poème, une vague de silence et de rencontre, nous ne cherchons plus rien, nous avons momentanément trouvé. Demain nous chercherons à nouveau.