De la solitude et de la relation, embryon politique poétique

jeudi 21 février 2019

qu’est-ce qui a valeur de preuve ?

une histoire de solitude

longtemps  je me suis trouvé en dette de solitude : bien que solitaire je ne l’étais pas assez, et ma vie amoureuse, déguisée en vie de couple, a pu m’apparaitre la preuve que je faisais défaut à la solitude, à l’idéal de solitude : à la vérité sourdant de la solitude

à présent je serais un peu honteux de ce genre de sentiment si je n’y voyais la vie lente, l’émergence lente de l’âme relationnelle, la réinvention de l’amour

amour, ce mot qui est à jeter pour être recyclé

j’ai constamment été épris de solitude, écrire en est peut-être la marque la plus sincère, et même mal écrire et même mal être seul

je ne crois pas que Beckett  ait été un grand libertin – voulez-vous égrener l’histoire de la littérature sous cet angle prosaïque ? Histoires de couples, histoires de solitudes, histoires de libertinages…

la relation sexuelle, puis la relation tout court auront été jugées contraire à l’impératif solitaire de la création. Au mieux comme hygiène du créateur, non ?

mais sans doute nous trompons-nous dès le début lorsque nous parlons d’histoire de la littérature  car du point de vue de cette histoire, c’est-à-dire du point de vue extérieur, extériorisé par les lecteurs transis puis marris, donc doctes, donc maris légitimes de la littérature, ce sont ces âneries qu’ils vont prononcer, puisqu’ils ne verront dans les écrivains que la source obsessionnelle, le réservoir borné et à toujours remplir pour alimenter leur représentation, c’est-à-dire leur fantasme, c’est-à-dire leur lubie, c’est-à-dire leur incompréhension de ce qui dès l’aube agit en tout écrivain.e, le féminin étant inscrit dès l’aube au cœur de cette fonction, de cette activité, quand bien même absente tant de femme.

cette manière dont dès le départ les femmes sont inscrites comme auteures de la littérature a-t-il été étudié ?

en quoi la bible, en quoi l’Odyssée ont-elles été écrites par une femme autant que par un homme ? je sais, la question est celle d’un idiot, d’un déficient, elle est mal posée, mais elle a le mérite de se poser là en plein milieu, et pas du tout sous l’angle de la très très vieille histoire masculine de la rivalité à laquelle enfin les femmes auraient droit d’accéder, hommes en tant qu’hommes, lesquels se diviseraient désormais à égalité entre hommes et femmes, entre hommes en tant que masculins et femmes en tant que femmes.

l’histoire masculine a fait beaucoup de dégâts, a commis son crime contre l’humanité, et comme beaucoup d’histoires d’émancipation la suite peut très bien mal tourner, et il est possible que, par Femmes ou Africains, ou Communistes ou Que sais-je, le crime contre l’humanité se requinque et relance sa fièvre atavique.

l’histoire masculine de l’humanité n’est qu’une croûte très superficielle.

l’histoire institutionnelle est très superficielle, l’histoire du pouvoir est très superficielle.

Parfois je me demande si je fais bien de continuer ce genre d’activité, de genre de phrases contre toute évidence et contre toute promesse d’évidence.

Parce que je vieillis j’ai besoin d’aller chercher dans l’histoire longue et, en quelque sorte, de sauver le passé, de le libérer de ses chaînes de raté, d’esclave.

Et on dira, et je dirai avec on, que ça aura été une dernière lubie, un dernier bercement contre l’angoisse et la vérité, les angoisses et les procédures de vérité.

Moi je penche davantage pour l’intuition, une intuition encore monologuante, et donc pas encore très élégante, mais l’intuition chevillée à toute mon histoire passée et à la courte qui me reste, qu’il aura fallu connaître, pratiquer, approfondir, radicaliser toute solitude, masculine et féminine et mixte (je ne pense pas que neutre soit vraiment un genre, ni-ni n’est pas un genre, je ne suis pas sûr qu’il faille multiplier les genres pour calmer le genrisme des attardés ;

(neutre est juste une manière splendide de jouer avec et sans les genres, manière de polariser et dépolariser selon le seul jeu qui vaille : danser libre avec la vie.

non, mesdames et messieurs les professeur.e.s, il n’est plus temps de corriger mes copies, de biffer, d’annoter, d’évaluer, il est juste temps de lâcher vos stylos réactionnels et normatifs, et d’entrer dans la danse de la couleur de votre choix.)

intuition de quoi ?

ici, piquouse de solitude ET de relation.

dominique vient tout juste de poser sa retraite, la notion de professorat c’est d’abord d’elle que je la tiens, telle qu’elle l’aura toujours maintenue en avant- d’elle-même, dans le désir. J’aurai mis sans doute trop de temps à reconstruire – reconstruire ? tout simplement construire une vraie considération de son métier et de sa façon de l’exercer, plongé que j’étais dans mon métier de solitaire, lequel me semblait plus adéquat à la vérité, mais ça s’est construit quand même et bien réellement. Et sa retraite maintenant ? que vais-je considérer maintenant ?

le droit du travail permet encore de se poser des questions majeures, non pas celle du repos mérité après une vie de labeur, motif sans doute initial, en tout cas apparent dans le droit du travail, mais celle d’un détachement. Si, mettons, les métiers, les exercices professionnels étaient des genres, la « retraite » (mais aussi le chômage) en serait le neutre : le rebond par détachement.

nous vivons une vie longue de couple ? le moment neutre nous en détache à tout instant et rebond, rebond, rebond.

la reconsidération de toute notre histoire sous l’angle d’une « superficialisation » des grands schèmes de domination ne signifie pas que nous voulions noyer le poisson et interrompre la vie renaissante des femmes et de tout être ayant trop longuement fait les frais de la domination.

comme je t’aime narcissisme calmé, si tu dis quelque chose, je vais essayer de l’écouter, non pas du tout pour te concéder une part de gâteau, lequel serait dans mes mains, ni pour nourrir la secrète envie de te voler le tien, lequel m’aura toujours semblé quand même plus appétissant que le mien et donc te spolier encore et encore, non, je t’écoute, j’essaie de t’écouter, car le discours de la danse s’est échappé de la bulle solitaire du discours amoureux. Le dernier atelier d’écriture maison s’est appuyé sur les Fragments d’un discours amoureux du si cher Roland Barthes.

combien la pensée structurale, à l’œuvre dans ce livre plus que dans tout autre, renonce en même temps à l’intuition structurale, à savoir l’intuition relationnelle, l’irréductibilité de la relation à aucun de ses éléments

– et la découverte, en même temps, pour le même atelier d’écriture, – le demeuré que je suis ! – concernant La Maladie de la mort de la si chère Marguerite Duras qui concernerait d’abord l’homme homosexuel, c’est-à-dire, selon le narcissisme féminin, l’incapacité de l’homosexuel à aimer les femmes, à leur faire l’amour (ma première lecture ayant été que ce livre montrait l’incapacité de tout homme à aimer).

j’aime beaucoup ces manières immémoriales de se renvoyer nos incapacités mutuelles, nos incapacités de fond, à la figure, à la face, l’un devant l’autre, les uns devant les autres.

mais ce jeu n’a qu’un temps. Plus profonde est notre capacité – et profond notre désir de l’activer – à nous mouvoir au milieu de nous-mêmes :

au centre de nous-mêmes c’est-à-dire là. Au-dehors. Sens-tu à quel point ce dehors tout proche mais tout dehors conduit notre danse, notre amour, force motrice, liberté complètement renouvelée ? Car ce n’est pas un pacte que nous signons entre nous deux, ce n’est pas un pacte de mariage où nous unissons et compromettons nos individualités, nos solitudes, ce n’est pas un pacte, la notion d’engagement même me parait à cet endroit stupide, comme si nous avions encore peur de sortir de notre tanière, de notre atavisme solitaire

– je ne te cacherai pas ma tentation naguère de construire notre mythe plutôt que donner forme à l’intuition et à la mise en travail qu’elle exige, à savoir que nous deux, non, non, non, la formule pour la vie ne convient absolument pas, pour toute la durée de notre vie, non, non, non, ne convient absolument pas, si ce pour la vie ne signifie pas pour la vie nouvelle, pour la vie renouvelée, entre hommes et femmes, entre terre et monde, entre univers et plurivers.

est-ce que, malgré les gestes involontaires, les scories, le bégaiement, ou grâce à eux, un pas est fait, un peu plus vrai, avec toi et avec toute autre intuition désaltérante ?