Urgence

mardi 12 février 2019

urgence, urgence, prononcez calmement urgence, le plus calmement possible, nous nous retrouvons dans dix minutes, ou bien une heure, ou bien deux, ou plus tard, ou jamais, urgence.

Il y a un muscle de l’urgence, tout dans le corps et dans l’esprit de ce mardi 12 février chuchote urgence, à quel endroit, à quelle extrémité, à quel œil (œil de cyclone) du muscle je suis ? Plus je l’exerce, plus je vais l’exercer, le laisser s’exercer, plus impassible je voyagerais dedans, en parcourrais les fibres, les aliments, la danse, d’étirement et de rétractation, de repos et de gonflement – comme un sexe. Urgence.

Qu’est-ce qui est le plus urgent, qu’est-ce qui peut attendre, qu’est-ce qui prend le masque de l’urgence, qu’est-ce qui, sans crier gare, est vraiment urgent ?

Je me souviens dans mes années de jeunesse, chez mon frère, lorsque par exemple pour répéter notre spectacle pour enfants, j’allais chez lui à Rouen route de Darnétal, son urgence le matin c’était l’habitude de la radio, genre France inter, il mettait France Inter et c’était je crois Coluche, j’étais un peu atterré mais je riais quand même une fois à ses conneries urgemment inspirées à la beauf comme urgemment inspirée son urgence de candidature beauf à la con et surtout comme son resto du cœur après, si ça c’est pas une manière de se poser un jour la question c’est quoi l’urgence… mais est-ce que c’est vraiment ça l’urgence ? Pas sûr, pas sûr, racontons des conneries pendant que le fer est chaud et que le jour se lève, paresseusement, posons-nous des questions, qu’est-ce qui est vraiment urgent aujourd’hui, hier, demain, l’autre temps, qu’y a-t-il d’urgent pour l’autre temps, celui qui insiste, dans les rêves et au petit matin, quand vous croyez être seul et que la symphonie bat son plein ?

Le plus urgent n’est pas d’écrire un beau texte, n’est pas d’écrire ce texte, ni de ne rien écrire laminé par cette constatation qu’il n’est pas urgent d’écrire ce texte, ce n’est pas un texte qui s’écrit.

Est-ce que c’est plus urgent par exemple de se danser une scène de jalousie, autour de la milonga, quand tu es livrée à ta passion de m’aimer à travers d’autres danses, avec un vieil argentin et que tu me vois dans les bras d’une russe que j’ai visiblement émue, et que je vais vers toi et qu’aussitôt tu pars au quart de la salle, puis une nouvelle fois, c’est peut-être plus urgent d’écouter le muscle de la jalousie et de lui faire cracher ce qu’il a à dire, à chanter de vrai,

est-ce que ce n’est pas ça l’urgence ? De se sentir soudain au centre de soi-même et affreusement susceptible et scandalisé que l’autre ne te voie pas ainsi au centre – et de toi et de tout ?

Par quoi nous consentons à passer, les scènes et le courage qu’il faut pour déplier notre être l’un en face de l’autre puis se remettre à danser, à laisser danser l’être au milieu de nous et est-ce que c’est plus urgent de parler d’être ou de parler de toi ou encore de notre chat qui vieillit et son taux d’urée explosant qui beugue, assis dans la salle d’eau devant les toilettes,

est-ce que c’est plus important de parler d’un chat qui va mourir ou de ces grands hommes qui irrésistiblement vont à la guerre générale de tous contre tous ainsi que l’exige la boucle du génial et désolant et fatal capitalisme ?

Est-il plus urgent de boucler, chercher à boucler une équation ou de répondre aux mails en retard, aux post d’idiots…

l’heure urgente est-elle venue, non pas aux artistes et penseurs maudits mais à ceux celles qui pour des raisons objectives, échappant à leur propre connerie, produisent les richesses de demain, les formules d’une vie poussée contre toute attente contre l’illusion de vie par l’inerte cybernétique, la mort ayant tout envahi jusqu’à l’atmosphère, produisent des formules concernant de nouvelles possibilités de respirer? place donc à ces artistes et vivants inventeuses qu’autrefois on appelait maudits (quasiment toutes les femmes artistes : maudites) artistes et vivants ceux-là qui ne s’empiffreraient pas de leurs trouvailles, de leur manière de faire du bien un peu, ils ne s’empifrent pas ! ceux-là, celles-là, de pognon ou de reconnaissance, ils continuent tranquille leur urgence, leur urgence, ils n’ont pas besoin de s’empifrer, s’empifrer, c’est le mot, c’est le mot pour foutre la honte à la vanité qui danse s’agite toute seule sur le gros tas d’ordures là-bas, est-ce que l’urgence c’est pas ça, de dégonfler la croyance économique, l’économie de la croyance,

est-ce que le plus urgent c’est, ce n’est pas de recevoir des amis potentiels et qu’on se transmette le virus de l’urgence ? tiens, de muscle elle est passée à virus, l’urgence, existence virale de l’urgence, ou intelligence microbienne de l’urgence – danser ensemble ça veut dire que tu acceptes beaucoup de transmissions, pas n’importe quoi, une vraie intelligence, c’est de l’intelligence que tu te transmets quand tu danses, avec les microbes de l’autre, avec la sagesse de l’autre, avec sa timidité aussi à laquelle tu enlaces la tienne

la poésie de l’urgence il faut aussi la sortir du fascisme de l’urgence, des brutalités policières de l’urgence, des communautés expéditives.

Tu dis n’importe quoi n’importe comment ?

À toi de dire maintenant ce qui importe et comment ça importe

voilà un sésame sans doute, une manière de se tenir presque vaillamment au milieu de l’océan, au milieu de l’œuvre, tanguant et tanguant, se noyant et s’ascendant léger au ciel de l’océan, nous sommes au moins deux et l’œuvre en question vient de toi, entre nous – on peut dire, on doit dire la même chose sur un tout autre régime, sec, sans gluten, description clinique, spécialisée, de chaque invention de l’urgence, chaque figure, trouvaille, de l’urgence.

Ce n’est pas un like qui se désire ici, ce serait même plutôt la honte que de rien trouver à dire ou à redire qu’un like ou alors sombrer encore dans la petite réserve de la réserve pusillanime, oui mais, oui mais il manque un peu de ça, un peu aussi de ça, batelier de l’urgence encore un effort, non, l’urgence attend patiemment que tu te lèves et que tu relances : le jour, la vie, l’urgence c’est que tu sois incroyablement là, et que je ne reste pas comme un con transi, pétrifié par la vue de l’autre mais engagé dans la danse, juste ça, engagé dans la danse avec toi, avec entre nous l’urgence qui prend figure, forme, devient missive d’univers.