Rêve, « le deux-vies », un tango à naître

vendredi 14 décembre 2018

Bien des rêves, ces derniers temps, ont été évanouis, non notés, le matin. Pourtant, « je rêve peu », je suis jaloux d’Hélène Cixous par exemple. Ce rêve de tout à l’heure pour lequel j’ai failli réveiller Dominique,ou la réveiller définitivement car elle a eu une insomnie cette nuit, mais gardant ses bouchons il eût fallu qu’elle les enlève pour comprendre mon récit,et celui-ci aurait été trop court pour valoir un tel effort, un tel récit oralisé, ce rêve le voici : la maman était en salle d’accouchement, elle venait d’arriver. Dominique n’était pas dans le champ mais elle était présente.Soudain ça se précipite, le col de l’utérus est bien ouvert et le crâne du bébé apparaît. Il semble que la sage-femme ne soit pas là, mais il faut quelqu’un, je me précipite presque, et recueille la tête du bébé, il a un œil grand ouvert, l’autre fermé, le reste du corps glisse facilement, après les épaules,je me souviens de la matière, visqueuse et chaude, j’avais peur que mes mains soient trop froides, j’ai accompagné solidement le bébé jusqu’à sa sortie, je ne me souviens pas de cordon dans le rêve, mais le rêve était si réaliste qu’il n’y avait pas de place pour l’étrangeté d’un bébé naissant sans cordon. Comme sur le conseil d’une infirmière au loin, j’ai retourné le bébé, tête à hauteur de ma tête. Son œil droit était grand ouvert, l’autre fermé, puis il s’est ouvert– un temps je me suis inquiété que cet enfant soit « normal », et puis oui, il était parfaitement bien formé, l’ouverture du deuxième œil en était comme l’attestation. Je l’ai enveloppé d’un linge, car il commençait à avoir froid,c’est que j’avais prolongé ma contemplation de ce bébé à son premier sortir.Dominique était toute proche.

C’est tout ?

Bah oui. Quant au sexe je ne saurais dire, je ne me suis absolument pas posé la question, mais il me semble avoir vu un sexe de garçon.Le bébé était nu dans mes mains, bien en face de moi, j’aurais dû voir et bien voir et franchement je n’y ai prêté nulle attention, ses yeux étaient grands, son œil droit, en tout cas, tout ouvert et clair, vert je crois. Il était visqueux mais non fripé. Je le tenais bien en face de moi, les bras tendus puis je l’ai rapproché contre ma poitrine, je crois que j’avais la poitrine nue,j’ai senti une extraordinaire chaleur, nous étions, Dominique et moi extraordinairement émus – c’est un rêve que je n’offrirai pas aux parents, il s’approprie leur expérience. Mais je me le donne et je le donne volontiers à Dominique, car pour la première fois de ma vie, je suis médecin, sage-femme, homme infiniment interpellé par l’apparition au sortir de la femme, je n’oublierai jamais ce rêve.

Dominique tricote, coud, parle, échange avec Myriam. Qu’est-ce que je fais, moi ? qu’est-ce que tu fais, toi, pour le bébé, me demande-t-elle ?

Je pourrai répondre à présent : j’ai fait un rêve pour lui.

Nous sommes à une époque paradoxale : interminablement individualiste, chacun, chacune plongé.e dans la séparation vorace, et de plus en plus interconnectée, dans une machination tentaculaire de la connexion généralisée.

L’idée de machination relie machinique et intention plutôt malveillante, objectivement malveillante car d’appropriation, de captation, de vol radical : l’individu, comme catégorie agissante, c’est la structuration, la légitimation essentielle du vol. Quelle que soit ma moralité, je suis un voleur, et je vole, je reste le voleur archaïque, l’individu capitaliste, préemptant la conscience connectée.

Ce matin c’est par le sol, par la gravité, par la pesanteur de toute chose, c’est par le sol, c’est par là que nous communiquons, la chaise par exemple, posée sous la fenêtre en face, et moi posé devant la table devant le petit clavier, de même avec la guitare et le saxo posés à côté de la fenêtre– notre verticalité lance ses fils, ses forces horizontales.

L’individu est la brique par laquelle s’exerce la pensée, l’être au monde, et la deux-vies, enlacée, s’exerce à la singularité de la vie comme connexion, relation, mixte de mécanique et de souffle, de décision, même minime,même imperceptible.

L’idée de conscience se trouve infléchie.

Individuel s’oppose, se compose avec l’universel. Dans l’expérience de la deux-vies, il n’y a ni opposition, ni composition, il y a origination d’une pensée, d’une vie qui en second temps, compose avec l’individu, compose avec « l’universel », mais ne se décompose ni en individuel ni en universel.

Ce n’est pas Jung qui prendrait le pas sur Freud, la symbolique universelle prenant le pas sur la construction symbolique de l’individu. Pour l’un comme pour l’autre la danse s’arrête à la prison de la domination – la domination de l’autre individu, l’instance de l’analyste, la domination de l’universel, l’instance du prêtre-soignant.

Ni horizon christique, ni horizon bouddhique – qui tous deux ont eu besoin de suspendre la relation : le féminin. Ont eu besoin de symboliser sur fond de déni.

Or pas besoin d’essentialiser le féminin, d’essentialiser le retour du féminin dans l’essentialisation masculine, émasculée, juste expérimenter que le deux-vies agit, par le sol et par le ciel.

C’est cela qui me semble nouveau dans le tango et qui demande à naître vraiment, hors domination, je crois que nous aimons le tango à naître, je crois que toute une musique peut renaître et se réinventer et toute une danse, et cela fera insulte aux propriétaires, mais tant pis – ces mêmes propriétaires – et de la musique et de la danse – continuent à nous apprendre et nous apprendre, mais notre horizon est ce tango à naître, encore et encore. Je crois qu’avec le bébé de Simon et Myriam j’étais dans ce tango, d’abord en abrazo ouvert, puis fermé, puis dans le soin que nous nous devons, la protection, l’enroulement dans les langes, dans la bonne habitation, dans la bonne chaleur,la bonne température.

Lorsque nous tournons sur une piste, nous nous enroulons, n’est-ce pas ? et nous produisons la chaleur du foyer, du foyer perdu et retrouvé et reperdu.

Je ne suis pas adepte de la poésie des chansons de tango,coincée dans l’expérience unijambiste, dans la mélancolie cul de jatte. De tous temps, le tango a attendu de tout autres paroles. Mais c’est vrai de la poésie en général, c’est le mouvement créateur de poésie.

Les Argentins vont nous tomber dessus mais qu’importe,puisque nous les aimons, nous aimerons leur poids et leur âme blessée et nous aimerons qu’ils nous tancent. Cela ajoutera du nerf à notre horizon.