Tempête, révolution… grands mouvements

dimanche 9 décembre 2018

Qu’il vente et qu’il pleuve fera l’affaire du pouvoir, moins de ronds-points investis – l’esprit de guerre civile est entré, pour de bon – la « prophétie littéraire » de Houellebecq a pris corps. Qu’il vente et qu’il pleuve, la puissance météorologique me galvanise, elle augmente ma « puissance révolutionnaire », elle galvanise ma crainte aussi, du désastre – de la cheminée arrachée, de l’arbre abattu sur la maison, la crainte que la grue ne s’effondre et terrorise le quartier autour de nous – nos acheteurs ont établi une grue dans notre jardin.

Je rate de beaux rêves – hier ou avant-hier un très beau livre-revue, et cette nuit, une très belle danse avec Dominique. Comme je rate « de belles pages » le matin à cause de mes échéances d’ateliers. Mais je n’ai pas raté l’horizon dépressif qui entend établir l’échec tout autour de moi – à perte de vue.

Vu hier le Valser de Catherine Berbessou, sur la cinq. Plein de vent et de pluie, aussi, à sa manière, à leur manière – de poussière foulée, mouvementée par le mouvement chorégraphique. Aucun humour au fond du propos et une façon un peu tragique d’entériner les rôles, la violence des rôles, mais tant de moments de génie de la danse. Voilà une manière de purger le « péché originel » de cette danse populaire, le tango, de purger la violence originaire des sexes – purger ? transformer en art, en intelligence sensible l’idiotie originelle – il n’y a pas de son côté, du côté de Catherine Berbessou, la découverte de l’autre dimension, de la dimension révolutionnaire : la domination, l’esthétique de la domination était en fait tout autre chose : elle recelait tout autre chose, elle recelait l’intelligence, la vie relationnelle, l’art des pôles profondément échangés, profondément plastiques, intervertibles, et à l’intérieur d’eux-mêmes extraordinairement contrastés, l’art des contrastes n’a plus rien à voir avec l’ancien art du pouvoir – l’art ne cherche plus la bénédiction du pouvoir et ne recherche pas plus l’idiot pouvoir de l’art, ce qu’il peut, l’art, en s’actualisant dans nos vies, nos arts de vivre, n’a aucunement besoin de s’instaurer sur l’impuissance, sur mon impuissance native, fœtale – mon advenue à la vie toujours toujours esclave, victime, dominée, mon art n’a plus besoin de la bêtise spectatoriale – érigée en dieu ou en diable – pouvoir faire des trucs, exprimer, réaliser des trucs n’a pas besoin que l’autre débourse, se dépouille, trime et sue pour moi, pour l’amour de l’art…

(Pour la première fois de ma vie, je me trouve devant un mouvement social dans une posture pas très éloignée des Flaubert et Baudelaire et compagnie d’écrivains et d’artistes  bien conservateurs – rétive la part nécessaire de leur génie individuel à la part géniale de la commune.)

La collusion fasciste-communiste   ne passera jamais ici. Cette collusion désirée de longue date par la sphère sociale-libérale. Jamais jamais nous n’entrerons dans ces guerres de tranchée, dans ce goût de l’extermination de l’autre, jamais.

C’est ce que nous enseigne le tango au-delà du tango.

Vent et pluie font sonner nos objets, nos arbres, nos cheminées, nos objets de chantier, nos métaphores, nos croyances, nos désespoirs.

La destruction en art est inventive, la conscience destructrice est une capacité artistique, inventive, mais ne justifie aucune guerre.

L’art est fait pour pirater, déloger la guerre, la pulsion, le calcul politique étayé sur la pulsion, manipulateur de pulsion.

C’est l’heure des grandes disqualifications : disqualifier la richesse, le mérite, l’identité, la nation, disqualifier l’égalité dans le pouvoir de nuire, disqualifier le profit, disqualifier le pouvoir d’achat.

Disqualifier cette façon éternellement masculine d’affirmer à hue et à dia, quand choisir, décider va en finesse dans la danse, dans la relation inventée et inventive.

Je déloge mon identité masculine (et ce faisant ton identité féminine est délogée – délogées elles sont, de leurs assignations).

Je parle de ces joies qui ne sont plus des joies critiques, des joies de la déconstruction, de la « remise en cause » ou du « détricotage », du dé- quelque chose – au nom d’une lucidité supérieure, toujours – qu’est-ce que c’est énervant, cette lucidité supérieure des post-critiques !

La joie vient, oui, disons de l’émancipation – ce mot convient-il, vraiment ?  je crois qu’on peut le rechausser, est-ce qu’on peut rechausser ce mot, comme le mot libération ? il faut maintenir la question, ne pas y répondre et l’entériner trop vite, mais joie rime, semble bien rimer avec émancipation et avec libération, mais ce n’est pas tout à fait ça, quand même, émancipation, libération présupposent une pure réactivité de l’être, de la liberté, s’émanciper de quelque chose, se libérer de quelque chose – il y a un monstre nécessairement attaché au mot libération, au mot émancipation, or, joie ici s’instaure, se galvanise d’elle-même et masculin s’y sent bien loin du mot masculin, parfois depuis l’infini autre féminin et puis bien loin du féminin aussi, joie est une danse des distances et des rapprochements.

Je ne suis pas dans l’expérience transgenre et je ne suis pas à essayer de légiférer mon ni-ni ou mon et-et, mon été est autre, ma joie est autre.

Vent et pluie, bourrasques, capacités destructrices et inventions, mais c’est de l’art, gamin, ne t’y trompe pas, ce n’est ni la guerre ni la catastrophe annoncée de main d’homme.

Le mot révolution reprend une nouvelle sonorité aujourd’hui dimanche 9 décembre 2018, c’est entre toi et moi qu’elle a lieu, dans le disque dur, le trou noir de notre Histoire.

A la place de notre vieux cerisier se bâtit une maison mais l’arbre qui danse sur la vitre du salon, cette ombre chinoise fait revivre son fantôme.

Maintenant tempête, il faut réparer, aller auprès de toutes tes victimes, c’est ce que la tempête artistique dit, simplement et fermement, à la tempête littérale.