La déclaration se reprend toute seule

mercredi 31 octobre 2018

Y a-t-il un lien entre cette haute herbe, plantée contre le poteau de la pergola, presque à hauteur de la barre transversale qui soutient la glycine, y a-t-il un lien entre ce rythme de vie gracile, habitée de points de suspension, coiffée de plumes, un lien avec celle que j’aime ? à force d’enlacer les deux, les lignes très entremêlées de l’herbe dessinent le corps et l’âme tressée, finesse allée avec la complexe profusion des sentiments et de ce qui échappe aux sens. C’est planté dans la terre, c’est élevé, tendu vers le ciel, c’est l’appel, l’appui dansés vers tous les horizons.

Que cette herbe écrive ici même, non mon amour pour elle ni son amour pour moi, elle pourrait se trouver ridicule d’être transplantée en terre métaphorique…

 

 

 

Le silence, l’espace blanc que vous venez de traverser, c’est cela, le signe tangible de l’herbe, en face de nous, élancée, pleine d’énergie et de légèreté.

 

Je me laisse l’imiter, parce que je l’aime.

Où est son centre de gravité ?

 

Le tango est très végétal, nous restons sur notre axe, la ligne verticale infinie à l’heure où elle rencontre résistance, non pas s’écrase mais transfère son infini dans l’horizontale.

Nous nous créons, sans nous apporter une facture de droits d’auteur.

Tu produis l’air qui me produit, dont je me sustente.

On devient animiste ?

Je ne sais où va cette herbe, ce poème, la relation à l’herbe, la relation au poème,

je crois que c’est très délicat, notre vie de tous les jours, très fragile, très délicat,

racines ou rhizomes, la solitude fait son spectacle, sa toute-puissance,

mais vite, le moment d’illusion se dissipe, et c’est le temps des interrègnes.

Je pense rhizome à cause de la renouée du japon, là-bas au fond qui repousse.

Nous pouvons prendre appui chaque jour sur des êtres bien différents, doués  de qualités qui révèlent les nôtres, accouchent des nôtres, mais si je te regarde, toi, avec la même fraîcheur qu’impose la haute herbe coiffée de plumes sans casque, sans guerre, si j’y arrive sans me recroqueviller dans l’avare spectacle de l’amour, de la propriété mutuelle, alors oui, je vois que dans cet espace-temps que tu nommes moi, avec mon nom, il y a une place, une loge, une scène, une terre, qui est la tienne, dans laquelle tu habites, tu voyages.

Toi  et moi n’est plus un cageot de légumes du marché, la monnaie d’échange de notre destin quand même malheureux.

Ainsi je me vois aussi vivre en toi, si cette expression n’est pas trop grossière. Si, elle l’est.

Il nous faut être délicat quand nous habitons la terre, le corps, l’âme d’autrui, n’est-ce pas la morale de base de l’hypnose ?

A une époque nous nous sommes mangés, nous nous sommes consommés, et aujourd’hui ? qu’est-ce que nous faisons ?

Nous faisons l’amour, puissance n.

Nous habitons la relation, nous sommes très légers dans la relation.

Que dis-tu ?

C’est encore une déclaration ?

 

Qu’est-ce qui est exclusif ?

Qu’est-ce qui est universel ?

 

Ce n’était pas un handicap, cette jalousie anthropique, pur handicap cette difficulté, cette impossibilité d’aller faire l’amour ailleurs, de te voir faire l’amour ailleurs ?

Pas que handicap ? pas seulement ce dernier recoin de propriété morbide, destructrice ?

Mais aussi, mais surtout enquête personnelle de l’universel, du mouvement qui nous fait naître et naître, et mourir, et mourir, une enquête à deux au tréfond de l’universel dansé, deux à deux, même l’impair fonctionne deux à deux.

A deux nous faisons l’impair.

L’herbe haute, en face, dans laquelle tu dors et va te réveiller, et te lever et boire ton thé, me parle de tout ça ce matin. C’est léger et tressé, plein de lignes partout, enchevêtrées, j’aime tes lignes enchevêtrées, tes décisions toujours pleines de joie et tes nuits anxieuses, dévorées par des nuits encore trop nuit, comme on dit trous noirs.

Les mots, qu’on le veuille ou non, pulsent, impulsent.