Encore l’eau – du cinéma

mardi 30 octobre 2018

On l’a vu deux fois, ce film, ce poème féminin

– grand poème du féminin

Les hommes, trois, quatre hommes, beaucoup d’autres hommes suggérés derrière, des amants, un noyé…

Mais l’essentiel, entre femmes, entre mère et fille.

C’est une manière de regarder, d’être ébranlé par ce qu’on regarde. Regarder minéral quand c’est du paysage, caméra fixe, regarder végétal quand c’est humain, tremblé ou flotté de la caméra.

Les deux fois, on a regardé le film sur le canapé, dans la pénombre, le film, le poème tournait, de l’écran et de tout ce dont il s’est détaché : la cinéaste japonaise, les actrices et acteurs, les gens du village, à toi, qui était assise à ma droite et moi à ta gauche, il tournait. Il y a certains instants, dans l’art, où il en est ainsi : un événement a lieu qui noue, nœud de méditation entre les séparés, les aimants.

Un chamanisme de l’art.

Sa croyance, à la cinéaste, ne l’encombre pas, ni nous. C’est une croyance réaliste, c’est toujours réel, concret.

J’aimerais passer un moment auprès d’elle. Travailler, c’est passer un moment avec quelqu’un, et avec quelqu’un, et avec quelqu’un. Ce n’est rien d’autre.

L’anthropos a cru qu’aimer c’était dominer, que dominer c’était aimer, mais dès le début la croyance faisait voile.

J’aime comme sont les pères, comme sont les mères, dans le film.

Il faut que je me consacre à la petite « revue » élaborée en prison, et je n’ai pas le temps de laisser mûrir ce film ce matin.

Hier c’était beau, dans cette prison, avec les quatre.

 

La pensée patiente de ce qu’on vit, de ce qu’on traverse vaut la patience et l’effort mis dans un tournage. Si on prend cette phrase à la lettre, l’effort de vivre, de penser, d’aimer, croît.

Le film devient un événement admirable, au sens très affectif du terme, il devient comme l’énorme banian, cet arbre-personnage chamanique en connexion avec Isa, la mourante.

L’effort de penser, vivre, aimer est le seul pacte qu’on ait à signer.

Effort suggère le travail du négatif, la présence, la fonction négative. Ce film est extraordinairement beau, il rend beaux, belles celles qui le regardent et le pensent et le vivent – et les hommes, témoins, assistants et révolutionnaires de leurs vies d’hommes, ayant à se séparer de leur mère, de l’amour jaloux, emprisonné, et ayant à faire l’effort d’aimer – belle la phrase du père à son « beau-fils » : Isa, sa femme, la mourante, a été « la plus formidable vague de sa vie » – après avoir dit que surfer c’est se connecter à la fin de la vague, laquelle fin a emmagasiné toute l’énergie, l’immense énergie de la vague et dans les images on voit ces vagues se former loin loin en amont de l’océan.

C’est symbolique mais pas trop, pas de cette manière insane, occidentale, où on tend ses symboles comme une main, une arme, une autorité surfaites.

C’est mystique mais pas trop. C’est tout le cinéma qui devient un exercice spirituel – la formule fait entendre le mot exercice au premier plan, spirituel devient un mot discret, presque effacé, presque lâche, je pense aux mots prononcés par l’arrière-grand-père. Vivez ce que vous devez vivre, on pourvoit au reste.

 

C’est quoi, ce corbeau comme sacrifié au bout de la canne à pêche ?