Une déclaration d’amour

dimanche 28 octobre 2018

 

Maintenant ? alors que le temps, la défaillance de la machine, a disparu tout un cortège de lettres ?

Maintenant, maintenant,

l’actualité est à l’intérieur, l’actualité est à l’extérieur, l’actualité est dans le langage, l’actualité est hors du langage, l’actualité est dans le corps, l’actualité est hors du corps.

Admettons que tu sois tout de langage, l’actualité est toute hors de toi, admettons que tu sois tout de corps, l’actualité est toute hors de toi.

Ou toute ceci ou toute cela.

La poésie se partage autrement.

La poésie se partage au dehors de la poésie, et la vie sonnante et trébuchante se partage en poésie, voilà ce qui se passe.

L’amour, c’est la relation d’amour, partage n’est pas transitif, on ne partage pas le gâteau de l’amour, on ne partage pas le trésor de l’amour.

Ce mot, c’est un mot hors du mot, c’est un mot qui n’est ni tout-mot ni tout corps, ni tout-monde, amour si on garde ce mot, cette tradition, et on garde ce mot, on garde cette tradition, amour est relation d’amour.

Tu peux très bien me dire demain, ou tout à l’heure, à ton réveil : je ne t’aime plus, ou moi après-demain semblable catastrophe, tu peux très bien avoir décidé pour le bien de ta vie – dire pour le bien de ta vie est bien différent de pour ton bien –, tu peux décider cela et quelle légitimité aurais-je à te crier à l’injustice, à la trahison, au désespoir ? aucune légitimité, et pourtant, je crierais à l’injustice, à la trahison et au désespoir, je jouerais ma partition.

Mais voilà ce à quoi je crois, puisque c’est encore une croyance, c’est d’autant plus une croyance qu’elle me semble ancrée comme réalité, comme monde, comme devenir.

Ce à quoi je crois ?

Je peux juger de mon amour pour toi et parfois juger le tien pour moi, me permettre de juger le tien pour moi, mais si on y réfléchit, de quel droit je jugerais du mien pour toi ?

Je peux toujours juger du bien général que me fait, que nous fait cet amour,

je n’y préside nullement, car cet amour, en amont de tout, en tout cas en amont de moi, est relation.

Je ne suis pas un sujet qui est tombé amoureux  et qui a labouré et moissonné et labouré et semé moissonné un amour croissant,

c’est l’amour qui m’a semé comme sujet et labouré et semé et moissonné comme sujet

car l’amour est sujet et hors sujet

car l’amour est relation et comme relation ni sujet ni autrui, ni aimant ni aimé, mais les deux rôles se distribuant et se distribuant et s’échangeant et s’échangeant,

voilà ce à quoi je crois, et toi ? est-ce que ce à quoi je crois prend trop de place, prend toute la place au point de te mettre hors de toi, hors de toi et moi ?

Ce moment où j’écris, au sein du langage et hors du langage, alors qu’il vente et que le jour semble arriver éreinté par une mauvaise nuit, mais que tout à l’heure rien n’y paraitra, est-ce qu’alors je me livre à cette pratique – à cette croyance que d’un clavier et d’un écran va surgir l’évidence et le labeur enthousiasmant –, est-ce qu’en ce moment même je te mets hors de toi ? Si l’esprit malin de notre civilisation se mettait à mesurer ton amour de moi et mon amour de toi, l’un serait plus grand que l’autre, et plus victime que l’autre, victime de la faute, de l’indigence, de la défaillance, fatale, de l’un de nous deux, et ce calcul s’il devait plaider pour le libertinage éternel, parce qu’en ceci seulement s’incarnerait l’amour, la relation libre, authentiquement libre, libre d’être le jouet éternel du calcul et du calcul tombant toujours injuste, l’un plus que l’autre, aimant.

Il me semble que pour moi, dans l’aujourd’hui de toute ma vie, c’est toi, c’est juste toi, que l’injuste infini est tombé sur toi… Non, ça, c’est à l’ancienne, c’est une déclaration d’amour à l’ancienne. C’est juste libre que l’amour me parle de toi, revient autour de toi, l’en moi et le hors de moi passe par toi, par ton nom, par ton corps, par l’air qui déplace toutes les montagnes de nos représentations que fut notre vie, notre famille, j’ai très très envie non de te plaire, c’est-à-dire de me plaire à travers toi, j’ai très très envie de te dire et ce qui t’a toujours déjà été dit et ce qui ne t’a jamais mais jamais jamais encore été dit, et ce qui n’a encore jamais jamais été dit, à toi et à l’air qui va et vient en toi,  c’est que nous naissons et naissons et naissons de cet amour ni être ni néant, qui nous distribue amant.e aimé.e comme l’air qui va et vient en nous et hors de nous.

Cet amour c’est librement qu’il advient et nous fait advenir et nous, c’est libres qu’on s’y laisse gambader ou regimber.

Si je tourne la tête à droite, au bout de cette table rouge à gros pois blanc, cette table vénéneuse, je vois l’ordinateur, l’écran, la page et les caractères presque infinitésimaux, gris, très gris, proches du blanc gris de la page et plus loin la pâleur du jour, gris, de Picardie, une terre qui médite chaque nuit chaque jour sur la guerre, la douleur éternelle d’attenter à nos vies et je prévois que tout à l’heure tu seras en face de moi, parmi les tiens, parmi l’étrangeté de ce qui nous est proche et loin, rattachés et séparés, famille, comme cet air et cette terre, méditatifs, la présente déclaration sera toute de silence, toute dans l’air que nous respirons, toute en nous et hors de nous, quelle beauté, nous écrierons-nous en silence et hors silence, le jour de tempête parlera pour nous et hors de nous, l’amour nous interroge tous les deux hors de nous deux.

Nous ne sommes missionnaires de rien du tout, juste relationnaires, et c’est l’amour qui nous apprend ça.

je suis obligé de dire, au bas de la page, que voilà ce à quoi je crois, afin de revêtir mes loques de sujet, mes loques de nom, mes échecs à porter mon nom d’homme, et obligé de te voir extraordinairement vêtue de ces vêtements qui disent l’infini invisible du corps aimé, c’est une obligation qui m’est chère, c’est une soumission volontaire qui m’est précieuse, mais c’est encore un jeu, c’est encore une rhétorique, ce que tu vas me proposer tout à l’heure, comme ce que tu t’es proposée hier sur l’oreiller c’est cela qui me réapprend sans cesse, qu’amour vient en premier, entre nous, il est revenu en tout premier et comment faire sentir que ce qu’il nous fait en premier, c’est de nous sentir libres au-dedans comme au-dehors, libres, vraiment libres.

Vraiment libres.