De l’orteil à l’occiput

jeudi 25 octobre 2018

C’est un truc pour réparer, pour relancer, pour aimer à nouveau, pour marcher à nouveau…

C’est un truc pour réinventer, pas le fil à couper le beurre, nous venons de très loin, nous revenons de très loin, l’archaïque nous est une passion sans cesse renouvelée – et le « classique » a pris toutes les rides de l’archaïque, mais plutôt que des « classiques », nous dirons que nous sommes de préférence des archaïques. Mais archaïques, dans ce périmètre, nous le sommes parce que nous nous reconnaissons comme des inventifs, demain est une belle invention pour nous. Les Modernes font partie des Archaïques, c’est aussi notre force.

Réparer, réinventer, tout un.

Que la plus douée d’entre nous se reconnaisse trait pour trait dans la plus handicapée d’entre nous.

Oui, j’insiste, devant l’académie française : je prends le féminin pour neutre : la langue française est interpelée et j’aime beaucoup l’interpeler ainsi.

Qu’est-ce qui te blesse ?

Est-ce que c’est un lendemain de passion ? où on se réveille, désamoureux et relégué dans la déception et le ressentiment ?

Est-ce que c’est ça ?

C’est le risque de ça. Tango est le mot qui m’expose à ça : je suis face à des pratiques qui me font me demander pourquoi donc je me suis entiché de cette discipline de conservateurs blancs, racistes et sexistes…

Racistes ?

Pratiquer quelque chose entre blancs a quelque chose de raciste, le communautarisme est un racisme. On a remplacé race par communauté, et les deux mots sont à présent deux trucs dégueulasses.

La grosse et dégueulasse communauté dominante s’en prend aux communautés minoritaires. Même le mot culture est devenu un mot dégueulasse.

Tu te promènes dans une langue dégueulasse ?

Je crois, oui.

Qu’est-ce qui ne va pas au juste ?

Explique-toi, ce poème est fait pour ça, pour que chacun s’explique, se déplie, s’ouvre à ce qui le blesse autant qu’à ce qui la fait jouir…

(Encore devant l’académie française : alternance de masculin et de féminin pour signifier un neutre.)

Et s’ouvre aussi au désir de connaître, au désir du poème.

Explique-toi.

Mes doigts de pied sont atrophiés. En fait, toute ma face est atrophiée.

Quand je me demande, quand je me propose de porter mon poids sur les métatarses, je constate que les doigts de pieds, à commencer par les pouces renâclent à s’enraciner.

Oui, je rêverais d’avoir été podologue, de penser et réparer toute la chaine du corps à partir de cette petite surface que sont les deux pieds du bipède.

Les hanches se sont retirées à l’arrière, le dos et la tête ont compensé vers l’avant, quelle affreuse silhouette.

J’ai toujours eu le vertige. Je crois que cette posture, cette imposture ? est née du vertige, de la peur du vide, de la peur de l’eau, du froid, des braises, de l’autre, de la peur de l’autre, de la peur de ses agressions…

Est née de ce que la peur engendre, après l’événement-peur (que l’événement ait engendré la peur ou que la peur ait engendré l’événement).

Bref la difficulté de faire face.

Pourquoi accorder tant de place aux doigts de pieds ?

Parce que quand j’essaie de les réactiver, le petit doigt gauche surtout, qui est comme mort, alors avec un élastique, je le réactive, et les autres je les réactive aussi

pour qu’ils rejoignent leur terre, qu’ils s’allongent, à la manière de rhizomes, et que le talon s’étende en arrière, pour que la gravité verticale crée l’horizontale, la courbe horizontale qu’est la terre et tout espace étendu, dilaté, car l’espace, l’univers tout entier est pareille terre, dilatation horizontale de la puissance verticale, eh bien quand je fais ça, avec des élastiques puis en écho musculaire à ça dans la position assise, puis debout, je remarque que la tension dirigée, la tension alias l’attention dirigée vers ces doigts de pieds mobilise toute la face du corps, tout le devant, tibia, cuisses, hanches, abdomen, poitrine, gorge, front, et je te regarde, un peu étonné.

Ton vocabulaire n’est pas très spécialisé. Est-ce que ça ne manque pas pour l’efficacité de ton dire ?

Je n’ai plus le temps de me la jouer à la Flaubert : d’aller piquer le vocabulaire spécialisé en usage à mon époque, cette pratique finalement toujours disqualifiante, du point de vue littéraire, vis-à-vis du vocabulaire et des pratiques correspondantes empruntées, citées, déconstruites dans et par l’hyper-spécialité littéraire.

Tu peux répéter ?

Si documentation il y a, elle passe par la documentation du corps : son exercice, sa mise en exercice, et au fil de ces exercices, la reconnaissance d’un certain nombre de savoirs tout à fait préexistants à mon exercice mais que seul mon exercice permet de rencontrer.

Je procéderai ainsi vis-à-vis du yoga, qui est une discipline o combien spécialisée.

C’est un empirisme ? un pragmatisme ?

Peut-être. Oui. Sûrement. Mais à l’heure qu’il est, je ne peux pas prendre le temps d’aller vérifier.

Pourquoi ?

Parce que déjà j’ai volé ce temps, que je dis appartenir au temps du poème, ou comme autrefois j’aurais pu dire appartenant au règne de Dieu, le mot ayant perdu toute autorité et se trouvant complètement envahi, contaminé par une exceptionnelle intimité, intériorité…

On peut le dire comme ça.

Le mot tango malgré moi s’est glissé dans ces zones de poésie fervente quand bien même rien ne légitime l’handicapé à parler de poésie ni de quoi que ce soit d’autre, précisément parce que c’est un handicapé pour tout.

Est-ce que maintenant tu peux te mettre au travail, aimer et bosser ?

En faisant face ?