Lettre à François.e

vendredi 12 octobre 2018

Cher François.e,

Toute la nuit j’ai pensé à toi, toute ? non, je mens, nous n’avons pas la main sur notre sommeil et sur nos rêves, mais une crampe m’a réveillé et j’ai pensé à toi, et je n’ai pas réussi à dépenser, à penser à autre chose, à quelqu’un d’autre… à quelqu’un d’autre ?… oui, je mens, car dès que j’ai pensé à toi, j’ai pensé à quelqu’un d’autre, j’ai pensé à Françoise, Françoise, c’est le prénom de ma mère, ma mère est morte, elle s’est suicidée, avant d’être grand-mère, avant de connaître ses petits-enfants, ma mère aussi a avorté, une première fois avant que je naisse, une deuxième fois en Angleterre, presqu’au même moment que ma compagne, très jeune compagne d’alors (nous avions 17 ans), et une troisième fois, bien plus tard, j’étais adulte. Aussi, mon cher François, je te parle d’assez près, au plus près de ce qui vit, là, à l’instant, auprès de toi, dans l’instant où je te parle. Oui, je te parle de vie, c’est bien ça, nous sommes très proches là tout de suite, puisque c’est de vie, vraiment, que nous parlons, que nous nous nourrissons.

Qu’est-ce que tu as dit hier ? ou avant-hier ? Permets-moi de ne pas tout de suite emprunter les voies de la vérification journalistique, je me souviens juste que c’était violent, que c’était quand même assez violent, non ? plus violent qu’à l’ordinaire, non ? Tu as nommé ton ennemi, on dirait, et ton ennemi c’est la mafia, ah oui, la mafia, très bien, très bien, mais non, pas cette mafia, que tu connais bien, pas l’archaïsme du capitalisme, pas l’archaïsme brutal de la domination, du vol, de la propriété, non, tu as nommé d’un nom nouveau le féminisme, tu as parlé je crois de la mafia féministe, c’est ça ? oui, c’est ça. Pour la mafia-mafia, une vie qui n’abonde pas dans le sens du clan, du chef, est une vie qui peut être soustraite, nettoyée, pour les capitalistes aux mains blanches, les vies peuvent être soustraites, nettoyées, mais au loin, comme par mégarde : ah mon dieu, des victimes ! les nationalistes eux auront moins de scrupules, les vies à soustraire sont à parquer dans la mer de la mort, pour les fascistes, jamais très loin, la mort est tout ce que mérite l’ennemi, la pensée fasciste est une pensée de l’ennemi essentiel, et l’ennemi essentiel ne mérite qu’une chose : la mort.

Au fait, t’es-tu prononcé, dans ta longue histoire, t’es-tu prononcé, avec autant de véhémence, d’insistance – oh, je sais, moi aussi j’ai mes obsessions, il y a comme ça des périodes où on ne peut véritablement parler que de la même chose, en boucle, ça peut s’appeler obsession, ça peut aussi prendre le nom d’œuvre, si l’entrée dans l’atmosphère vivante a réussi… t’es-tu prononcé donc pareillement contre la peine de mort ? t’es-tu prononcé contre cet holocauste non compté de toutes les peines de mort prononcées et exécutées, t’es-tu prononcé contre ça ?

Ah ! je tourne encore autour et encore loin de ce qui demande à être parlé, près de toi, et aussi près de ma mère, et aussi, près des féministes, aussi, près, aussi près vraiment, vraiment ? Oui, j’ai à ma gauche un homme, toi, François, et à ma droite, j’ai Françoise, ma mère, mais elle est morte, et c’est de vie que nous parlons, et si la vie de ma mère est sacrée, si elle est sainte, si elle est belle, forte dans mon souvenir, malheureuse aussi mais belle, ce n’est pas le propos ici de rendre égales les ombres et les vies : à ma droite, il y a une femme bien réelle, avec qui je vis depuis trente-six ans.

Oh, je ne vous coince, ni toi ni elle, ni les femmes féministes, entre quatre-z-yeux, et mon propos, qui ce matin sonne comme bien des matins dans la nécessité de parler au plus près de ce qui vit, au plus près de l’homme que tu aimes, au plus près de la femme que j’aime, mon propos n’est pas de médiation, ni de sur-déclaration de guerre. Ni de conversion, quoique je ne puis cacher mon motif de départ sans doute, lequel visait le bonheur de te convertir, de convertir tout le christianisme au féminisme, au point même de croire en une mission quasi réussie, parce que Dieu est venu aussi en femme, mais personne ne l’a vue ! personne ! personne ! personne ! tu te rends compte ! et cette invisible n’aura jamais été racontée, narrée, transcrite, répertoriée, étudiée… et c’est trop tard, tu le sais bien, c’est trop tard pour être ce chrétien auquel serait arrivé cette autre messie, car les histoires de messie, c’est bon, c’est mort, c’est plié, et les bons chrétiens le savent mieux que personne, non ?

Oh je ne suis pas de taille à mener de hautes discussions théologiques, même si je trouve que ton prédécesseur, théologien supérieur comme il fut je crois unanimement reconnu, a eu le génie de démissionner, de jouer la partition de faiblesse, qui, j’ai l’impression est la plus intimement vraie de toutes les partitions chrétiennes, et alors, interprétée  au sommet de l’illusion hiérarchique, au sommet de l’église, oui, quel génie, quelle sainteté…

 

Pensez-vous être ennemi.e.s d’essence, l’une et l’autre, toi Françoise au nom de toutes les femmes, toi au nom de tous les hommes, François ?

Tout répond d’avance : OUI. C’est une affaire pliée, il n’y a plus qu’à prendre les armes, toi, François au côté éternel des fascistes et épiphénomènes (nationalistes, traditionnalistes, populistes…) et toi Françoise au nom des gauches libérales et radicales, et l’époque nous dit clairement que les fascistes remportent aujourd’hui la mise (je suis assez simple d’esprit mais non populiste, ce qui rend compliqué en apparence les choses, le fil de la parole qui oscille entre coup de serpe et crochet intellectuel).

Cette lettre j’ai décidé de l’écrire d’un trait, donc c’est ce matin, non pas définitivement, bien sûr, mais j’ai d’autres lettres à terminer avant de reprendre celle-ci, qui t’est destinée en même temps qu’elle est destinée à la femme féministe que j’aime.

Est-ce serpe si on dit que l’homme ayant été propriété de Dieu, il est logique et même saint que la femme ait été la propriété de l’homme ?

Et Marie engrossée par Dieu ? mon dieu la mère porteuse ! Dieu aurait emprunté la femme de l’homme pour se diffuser ?

Non. Qu’on retourne tout ça dans tous les sens, si on tient à la vie, si parler n’est pas querelles de clochers, rhétoriques pour baffreurs, il faut bien reconnaître que c’est à la source qu’il faut aller, et à la source, Dieu est femme comme il est homme, et Dieu : tout ce qui veut en genre et non genre. A la source, à la source des sources. Je n’ai ni le talent ni le temps de me livrer à ce travail, mais j’ai idée, je forme l’hypothèse que tout peut se relire, des textes saints comme des autres saintetés, scientifiques et littéraires, sous ce jour, et se réinterpréter. Je le crois, mais cela, semble-t-il, nous éloigne de l’urgence du jour, de cette déclaration de guerre que tu as faite et de celles qui vont suivre bien sûr du côté de tes victimes. Je pense qu’il n’est pas exagéré de parler des femmes comme de tes victimes. J’ai un peu travaillé avec des « victimes » et sur la notion même de victime – les grandes émancipations ont toujours été rendues possibles grâce au postulat non victimaire – je suis ce que je suis avant d’être la victime de ce que tu es, c’est la force même de l’émancipation, non ?

En ce sens c’est toi qui as fait des femmes tes principales victimes, puis ta principale ennemie. Pourquoi est-ce que tu veux la garder sous le coude, la femme, comme éternelle victime ? ah. Peut-être christ était-il femme, n’a-t-il pas toutes les qualités femme, l’intelligence femme, ou pour le dire de façon plus historique, n’a-t-il pas les qualités femmes à l’époque des qualités masculines-masculines – les chevaliers aussi sont des femmes, et les hommes d’esprit aussi sont des femmes, quel honneur d’être femme, mais ce nom de femme, tu le vois autant que moi, plus je le prononce plus je le réduis. Il est beaucoup plus grand que ces réductions, au fond on est d’accord, c’est comme le mot homme, plus on le prononce ce nom plus il est ridicule car plus on voit qu’il est autre, autrement plus grand, ce sont noms autrement plus sonnant que toute chose pouvant sonner, résonner. Le nom de femme demande autant de ferveur que le nom d’homme, et ce n’est pas compétition, c’est enthousiasme, au sens propre et au sens laïque.

Le féminisme à l’époque capitaliste ne pouvait et ne peut que parler propriété, propriété du corps.

J’existe entre deux non naissances, vais-je intenter un procès contre ma mère, dis ?

Veux-tu intenter un procès contre toutes les politiques de contrôle des naissances, veux-tu des familles catholiques les plus nombreuses possible afin que le monde entier devienne catholique, conformément à ton vœu initial d’universalisme ?

Veux-tu intenter un procès à l’humanité entière qui va devoir raisonner sa multiplication plus fortement qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent ?

Il ne fait pas encore jour, François, il fait toujours nuit, Françoise, qu’est-ce qu’on va faire ?

Si tu veux sortir du capitalisme, François, de la fétichisation générale de l’humain, pense à nouveau frais la personne femme qui est à nos côtés, à ton côté.

– Comme c’est homme la partition que je vis, que j’interprète, je m’abstiens de conseiller réciproquement la femme que j’aime, qui est là en puissance de toutes les femmes, et cette abstention m’est infiniment profitable.

– Il suffit que soit dissoute la catégorie d’ennemi essentiel, de fauteur, fauteuse en vérité, de mort. Ma mère m’a super bien accueilli même si c’était le bordel dans sa vie et que ça s’est réglé de bric et de broc avec une mère de substitution. J’ai un jour, comme tout le monde, injurié mes parents et les ai secrètement condamnés pour m’avoir fait naître, puis le temps des reconnaissances amoureuses… – S’il te plaît, François, n’insulte pas ma mère, ne lui inflige pas la double peine, tu sais bien, cette construction très historique  de l’enfer, du redoublement, de la reprise du mal, éternellement. Et n’insulte pas la femme que j’aime. Elle parle, elles parlent, et c’est un grand poème qui s’écrit, qui se donne lire, à interpréter, à coécrire dès que l’écriture de l’autre, l’écriture d’elle s’est trouvée authentifiée – tout ce que les hommes masculins auraient écrits jusqu’à présent aurait été dicté par des femmes ? – par des noirs, par des esclaves, par des trans ?

 

S’il te plaît, François, ne me répond pas trop vite, prends le temps, prend tout ton temps pour lire ça. Et prends un peu plus de temps avant de sortir ces grandes conneries dont tu te drapes, de la même façon que tous ces fascistes qui se drapent de pulsions brutes et méchantes.

Si je compte les occurrences, cette lettre s’adresse en majorité à l’homme que tu es, François et comme par surcroît à Françoise, au féminin donc toujours en minorité. Pourtant durant toute cette nuit, dont je sens frémir le palissement, la nouvelle journée, Françoise et la femme bien réelle que j’aime ont été plus présentes que toi, toi qui reste, qui est resté bien fuyant, très poli et bien fuyant. Elles, elles sont vraiment là et je t’avoue qu’elles forment l’événement de cette parole qui pour l’Histoire s’adresse (une ultime fois ?) majoritairement à toi, petit homme au masculin, au petit masculin, au tout petit petit petit masculin.

Oh, j’ai pu utiliser une violence comparable en te rangeant du côté de la tradition fasciste du catholicisme, mais je crois que j’ai parlé des fascistes, et non de toi, fasciste. Tu n’es pas l’ennemi essentiel. Il n’y a pas d’ennemi d’essence – je crois que je contreviens à ta croyance dans le diable, mais il le faut, nettement, clairement.

Combien de fois Marie a-t-elle avorté avant de recevoir Dieu et que leur potion à tous deux se mélange et donne naissance à Jésus ? et après ? combien d’avortements après, peut-être administrés par des fous de Dieu décidés à construire un récit absolu : pur ?

Oh, excuse-moi, c’est violent comme n’importe quel homme blasphémant le corps d’une femme : en en disposant comme il le veut et n’importe comment : écoute ceci, François, le nom de blasphème par amour nous porte soudain à une conscience plus vive, plus partagée. Il y a le blasphème qui veut faire mal, et il y a le blasphème d’amour, tu sais ça mieux que personne.

Tu as compris et Françoise, très patiente à tes côtés, a sans doute compris aussi : que cette lettre n’était pas un discours à quelque tribune que ce soit, pour convaincre, convertir qui que ce soit. C’est juste une lettre, qu’on va vite envoyer, sans à peine la relire, afin que le jour ne joue pas au petit juge et la brûle inconsidérément, car c’est une lettre faite pour être envoyée, à ton adresse et à celle de Françoise, cimetière de Vergy au-dessus de Reulle-Vergy, en Bourgogne, et faite pour être envoyée à la femme que j’aime, à Mont-Saint -Aignan. Il était sans doute important que ma mère s’appelât Françoise, et je pense qu’ayant eu une mère tu y seras sensible, je veux dire, sensible au fait de revenir sur les traces de notre premier amour, et si, parlant sans la substituer, mais au nom de la vie, parlant de et à la femme que j’aime pour ne pas ériger le féminin en ombre (figure de la mort) maternelle éternelle mais le reconnaître en vie éternelle, éternellement repensée, revécue, si je te parle avec elle à nos côtés, à toi qui n’a peut-être pas fait visiter à ton zizi le temple du corps, ce n’est pas provocation de ma part, tu sais bien, tu sais rire d’un bon rire sur cette question (mais tous tes ouailles, non, ils en souffrent aussi, tes hommes, tes soldats, et ils en font souffrir plus d’un, plus d’une), bref nous pouvons tous deux en rire, à la façon de sages, ou bien de vieux copains, car zizi ou pas zizi c’est kif kif, on aime tous deux d’amour puissant, hein ? ou, pour le dire autrement, puissants ou impuissants, nous aimons puissamment, hein ? car si vulnérables…

Allez, j’arrête de dire des conneries et je l’envoie, cette lettre.

Reçois, cher François.e, l’assurance de ma gratitude, et de mon respect, d’un seul et même esprit, d’une seule et même chair, d’une seule et même paix, homme et femme.

Philip∉