Pas autre chose que

mardi 9 octobre 2018

 

Pas autre chose que

« Déchire ces ombres enfin comme chiffons,

vêtu de loques, faux-mendiant, coureur de linceuls :

singer la mort à distance est vergogne,

avoir peur quand il y aura lieu suffit. A présent,

habille-toi d’une fourrure de soleil et sors

comme un chasseur contre le vent, franchis

comme une eau fraîche et rapide ta vie.

 

Si tu avais moins peur,

tu ne ferais plus d’ombre sur tes pas. »

 

Et sur la page de gauche :

 

« Parler donc est difficile, si c’est chercher… chercher quoi ?

Une fidélité aux seuls moments, aux seules choses

qui descendent en nous assez bas, qui se dérobent,

si c’est tresser un vague abri pour une proie insaisissable.

 

Si c’est porter un masque plus vrai que son visage

pour pouvoir célébrer une fête longtemps perdue

avec les autres, qui sont morts, lointains ou endormis

encore, et qu’à peine soulèvent de leur couche

cette rumeur, ces premiers pas trébuchants, ces feux timides – nos paroles ;

bruissement du tambour pour peu que l’effleure le doigt inconnu… »

 

J’ai relu en amont, le poème dont ces deux pages 7 et 8 forment la fin, le poème s’intitule « parler ».

Et commencé à relire la suite, qui est « A la lumière d’hiver ».

J’avais mal lu la page, la vraie page titre, la page 1 :

PHILIPPE JACCOTTET

 

À LA LUMIÈRE D’HIVER

PRÉCÉDÉ DE

Leçons

ET DE

Chants d’en bas

ET SUIVI DE

Pensées sous les nuages

Nrf

GALLIMARD »

 

Cette voix soudain au plus près de la voix que j’étais, à l’époque où le masculin, l’homme, apprenait l’alphabet de la faiblesse, de la douleur, de la timidité, de la frayeur, à l’époque où le masculin interprètait vraiment la chute, avec des mots d’Eve, des mots vraiment aimant.

Pleurer ou parler, du fond du cœur, simplement, et seul.

La lecture ne rompt aucune solitude, ne vient au secours de personne.

Cette émotion est liée, tressée pour reprendre le mot du poète – quelle joie d’appeler poète un homme par-delà son livre de signes et de sons…

Tressé ce poème avec des hommes en prison, que je retrouve, parfois si peu nombreux.

La prison, c’est vraiment la prison humaine : nous y sommes tous enserrés, ligotés, tous non libres, comme une fois pour toutes.

Seul.e.s des gens qui aiment font, à l’occasion, sauter le verrou.

Qu’est-ce que je disais ? je lisais une leçon de Philippe Jaccottet, comme si cette voix était celle de l’homme qui chante un tango, et se mettrait à vouloir danser, de tout son amour, avec quelqu’un, toujours avec quelqu’un, avec quelqu’une, toujours avec quelqu’une,

qui se mettrait à danser, c’est-à-dire qui se mettrait à apprendre à danser, comme parler, commencer à parler, c’est apprendre à parler…

Le silence de la danse va tellement bien au cœur de la parole.

Et revenir en prison avec la figure de Philippe Jaccottet quand la première fois c’était avec Walt Whitman, ce n’est pas mince inflexion du travail, de l’ouverture à l’autre, de la danse avec l’autre, qu’est l’enveloppe  de notre vie à écrire – à vivre.