POLITIQUE TANGO

mercredi 26 septembre 2018

Jadis il appelait Grand Effaceur cette sensation et d’oubli vertigineux et d’aphasie quasiment, cette façon de rester muet, phrases blanches sur papier blanc, non, phrases blanches sur papier blanc engendre une sensation fluide, zen, quand la sensation de jadis, toujours visiteuse de présent, butait, butait sur la butée, butait sur un arrêt, et, l’écriture butant ainsi, la sensation était que le langage tout entier butait, s’arrêtait et quand bien même la pathologie ne fût pas lourde et que le langage usuel était apparemment encore à disposition, la sensation était là. C’est un garçon qui est entré en langage en bégayant. Il n’en a pas d’autre souvenir que ces résurgences de difficulté à parler et de pannes, pannes d’idées, pannes de vocabulaire, pannes de sensation.

Il est des jours où le langage dévale sa pente, d’autres où grimpant il cale, ou plutôt à l’idée même de devoir grimper il cale net. Ces jours, en balanciers arythmiques, mettent le garçon en décalage avec autrui, avec le cours autrui de la vie sociale. L’abrazo de l’existence est chaotique, ça se bouscule sans cesse et tantôt le garçon se rebiffe tantôt il cède, s’excuse et renouvelle comme des mea culpa laïques les occasions d’être piétiné, malmené : d’avoir à céder constamment devant la force autrui de la vie sociale.

Ce garçon va se sentir plutôt du côté des maso, mais à son insu souvent il prendra ses revanches sado.

 

Il n’y a pas plus d’honneur à être femme, homme soumis, victime, noir, esclave, réfugié, pauvre, qu’à en être les stricts antonymes existentiels qui s’en sont mis plein la lampe sur le dos de leurs femmes, leurs hommes soumis, leurs victimes, leurs noirs, leurs esclaves, leurs réfugiés, leurs pauvres…

Ni davantage d’honneur, ni davantage de honte : celle que les antonymes repus ne cesse de leur infliger, de leur inculquer.

La sensation qui rentre à nouveau dans la sensation, dans l’exercice enthousiaste de la sensation, est très tentée d’éprouver plus d’honneur à ceci et plus de honte à cela, la sensation vive est très tentée par les renversements spectaculaires.

La sensation vive est extrêmement tentée par la diffusion massive du sentiment de honte concernant les choix démocratiques de l’antidémocratie et sur tous les refus de choisir des peuples soumis aux chefs.

La sensation vive est extrêmement tentée, appelée à répandre, plus fort que napalm, plus fort qu’Hiroshima, le sentiment de honte sur les choix trumpant d’un bout à l’autre de la planète, sur cette façon dont les peuples s’enfoncent dans la honte, et la sensation vive est extrêmement tentée, appelée à mettre tout son honneur vers les réfugié.e.s de la honte.

Honneur et honte, mérite plus, mérite moins, mérite pile, mérite face.

Je ne suis pas sûr de déboucher sur une proposition politique intéressante, mais j’essaie.

La sensation vive n’oublie pas la morte, la matière morte qui continue toujours sa course.

Quel est le sens de ce qui est dit ici ?

Un sens honorable ou un sens honteux ?

On reprendra demain, à tête vive ou à tête morte, peu importe, on reprendra de toute façon.

Les mots politiques derrière cette nappe de sensation morte et vive sont-ils solidarité et compassion, c’est-à-dire art de la relation, c’est-à-dire exercice pacifié de la relation ?

Honneur et honte continueront leur course dans nos façons d’aimer, dans nos façons de ne pas céder.

Je peux être extrêmement honteux de danser avec une femme totalement conquise à la soumission femme, je peux être extrêmement honoré de danser avec un homme-homme, mais joie traverse honneurs et hontes comme boule dans un jeu de quilles, car la joie travaille en réalité, s’exerce en réalité : avec toi.

Le sentiment politique est très fort, et son sens ici est de se développer comme sentiment, de s’exercer comme sentiment, à la façon dont le tango exerce le sentiment, et non pas s’y abandonne : le mot sentiment a besoin d’être libéré de sa gangue affreuse qui trompe les peuples à tire larigot, et d’être vraiment exercé : sensation vive.