Tango, tetigi, tactum, tangere

dimanche 9 septembre 2018

Tango.

Rêverie étymologique.

Pour l’africaine, réécouter Caseres.

Pour l’africaine, s’en remettre à toute pensée authentiquement disponible à la manière africaine, à la manière africaine de sentir l’Afrique en toute chose.

J’aime à imaginer que nous sommes tous noirs, tous esclaves lorsque nous dansons le tango, notre élégance est une caricature africaine, il faut sentir le goût de la caricature, le goût africain de la caricature pour apprécier notre goût de l’élégance dans le tango.

Vaste territoire encore inexploré d’une tradition dynamitée par ses origines mêmes.

Tango, tetigi, tactum, tangere, toucher, toucher à – prendre, goûter, manger ; aborder un lieu, atteindre, être contigu à, frapper (les cordes d’une lyre, ou toucher de son fouet, porter la main sur quelqu’un), touché, frappé par la foudre, toucher, séduire ; imprégner, mouiller – répandre de l’eau sur son corps ; affecter, impressionner, émouvoir ; duper, attraper, soutirer ; toucher, traiter, parler de ; toucher à, s’adonner à – forme primitive, tago.

L’histoire linguistique est une science, et je ne m’aviserai pas de contrefaire cette science, et j’ai bien à faire avec l’élaboration désirante et connectée au fait même de danser, de parler et chaque jour presque rebondir dans mon apprentissage de danser et de vivre, de vivre avec presque-toute la vie de quelqu’un et de vivre avec la presque-toute vie de qui parle et pianote ici. Bien à faire avec ça, et le mot latin me requiert d’autant plus fortement que je pense très fort dans la foulée à l’écrivain, à Pascal Quignard, latiniste enroulé dans le poète, le romancier, l’essayiste, l’écrivain très très attaché à remonter le courant de violence, le courant primitif que Rome imprime  à l’ancêtre grec, à la sagesse grecque.

Le verbe latin recoupe avec entrain les composants du tango. Les éléments que je viens de recopier proviennent du Gaffiot, la référence de base pour qui approche la langue latine. J’ai juste sauté les exemples et la forme, l’esthétique du dictionnaire.

Que ce soit un verbe, d’abord : pour le mouvement, l’action, le déplacement, la métamorphose, comme tout verbe se propose d’atteindre, et un verbe à la première personne du singulier, c’est très émouvant, d’emblée quiconque prononce le mot, le mot-verbe est engagé dans sa personne, dit simplement je, s’engage, tango, je touche, je vais vers ça, vers ce verbe, ou je déboule violemment dans l’affect, je touche sans rien demander : je viole, tango (et tout son art de la contreviole), la première personne engage chaque personne qui prononce sincèrement le mot auquel elle s’adonne, c’est très émouvant. Mais le plus émouvant, je crois, c’est tango prononcé par la première personne qui n’existe pas, qui est issue de la danse, par l’âme qui danse, je dis âme, on peut se méprendre et s’adonner à un idéalisme regrettable, je dis âme seulement pour atteindre le mouvement lui-même, et, en quelque sorte, sa personnalité propre, qu’il se compose et recompose à partir de chaque couple dansant, à partir de ces générosités provisoires qu’ont hommes et femmes à se donner à tango, et alors le verbe latin devient très très très émouvant, tango, dit le tango, sans cesse. Hier, j’ai compris ma dette à ton égard, à l’égard de la personne avec qui nous avons décidé de vivre, je dis nous, un nous très fragile et pas prescripteur, et pas péroreur, un nous qui déclenche quelque poésie au moment même où ses regards s’embrassent, pour effleurer la manière dont jour et nuit se composent avec cette qualité particulière qu’ont deux êtres d’accompagner le jour, d’accompagner la nuit, de guider le jour, de guider la nuit, nous sommes très très proches des grands mythes et en même temps plus proches de rien, de plus prosaïquement rien, mais que nous suivions le jour, que nous suivions la nuit, veut tout aussi dire que jour et nuit nous suivent. Tango. Ce que je voulais dire, c’est à quel point l’émotion nomade propre au tango, à l’évidence peuple du tango, aller de bras en bras, est constitutif de l’affaire, à quel point c’est cela qui ressaisit, relance, touche, par tous les bouts notre vie à nous deux, à quel point c’est à nous deux que tango, tango ! s’exprime, s’adresse à nous deux, à notre histoire, non pas du tout que les autres, les autres femmes en ce qui me concerne deviennent de simples agents, de simples instruments au service du grand couple, idiot et béant, non, personne n’est jeté à l’idiotie et à la béance, ou bien, nous choisissons, nous nous adonnons personnellement à l’idiotie et à la béance, ce qui est bien utile pour retrouver goût à tout.

Il faut encore que j’explique, que je déplie cette émotion-là, liée au verbe latin à la première personne, qui est devenu une prononciation éternelle, un exercice quotidien pour nous.