Être sincère aujourd’hui

lundi 3 septembre 2018

Ce n’est pas un espace de travail sincère, c’est une mise en scène permanente, c’est une invasion d’autrui, c’est une soumission permanente, ou compétition permanente, même chose, la compétition est soumission à l’ordre d’autrui, l’ordre social est un ordre autrui, autrui résonne aussi en malotru, l’aimé.e n’est pas toujours là, pas toujours présent, ni toujours absent, vous avez besoin comme moi de repli, d’une base, nous avons cru que la propriété est la forme idéale de notre repli, de notre base, avoir son coin à soi, sa tanière à soi, sa cache, son pré carré, non, pré carré entre d’emblée dans la compétition générale, c’est non pas je me cache, je me replie, c’est ne t’avise pas de me le disputer, ce coin à moi, nous avons mal à l’autre, l’autre ne cesse de nous faire mal, il faut s’en protéger, il faut se protéger de notre croyance que l’autre est tout pour nous, l’autre ne cesse de nous agresser car nous-mêmes sommes de constitution vorace, nous mangeons l’autre à longueur de journée, nous consommons l’aimé.e à longueur de journée…

Et si nous vivons seul, seul avec insistance, si nous ne faisons plus que nous cacher, nous terrer ?

Nous mourons à petit feu d’avoir seulement cru que nous nous étions débarrassé de notre mal, de l’autre, nous mourons d’occuper paresseusement toutes les places – et l’autre s’est glissé dans tous les objets, dans toutes les manipulations que nous faisons, nous agissons sous son contrôle au cœur même de notre repli.

L’art de la cache, du repli est un art sincèrement difficile, délicat, aussi délicat qu’est délicat l’art de danser à deux, d’entrer dans l’unité du deux, de se dépouiller de la peur, c’est difficile de se dépouiller de la peur, de la crainte de dieu, l’amour ne suffit pas, la magie de l’amour ne peut rien contre la magie de la peur, c’est la même magie, c’est magie, ce n’est pas exercice. Or il faut entrer dans l’exercice, et de la peur et de l’amour.

Nous avons cru que nous savions nous débarrasser quasi absolument de la peur et nous vivons avec cette croyance, et cette croyance dès sa formation fut nostalgique : nous aurions accédé un jour à une vie, à un monde qui ne connaissaient pas la peur.

Et tout le reste s’ensuit. Le reste sécuritaire. La fin fasciste du monde.

Ce n’est pas symétrique, le mot exercice n’engage pas de la même façon selon qu’on s’exerce avec la peur, et qu’on s’exerce avec l’amour. L’autre pôle de l’amour n’est pas la haine, c’est la peur, ce qui fait sérieusement pôle, monde, terre, globe, c’est l’ensemble peur et amour. S’exercer en amour c’est jour après jour plus d’amour, s’exercer avec la peur c’est chaque jour moins de peur, mais tout ça est relatif au fait que nous cherchons toujours plus d’amour et toujours moins de peur, enlevons les superlatifs et les comparatifs, reste un couple étrange de deux mots.

Etre sincère c’est s’exercer sans cesse et à la peur et à l’amour, c’est ne pas avoir peur de s’exercer, c’est aimer s’exercer. Ne pas avoir peur c’est avoir peur quand même, c’est entrer dans la peur, c’est dire, aujourd’hui j’y vais, tous les jours précédents j’ai eu peur d’entrer dans ma peur mais aujourd’hui j’y vais. De même avec aimer, de même ?

Jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas aimé, je n’ai pas aimé vraiment, aujourd’hui j’aime, j’aime vraiment, j’y vais, j’aime.

 

C’est quoi, ce que tu fais ? c’est quoi ce à quoi tu prétends, là ?

Vivre un jour de plus, une vie de plus.

Ça a rapport avec l’actualité ? ça a rapport avec ce qu’on échange, là, avec l’océanique éléphant de nos communications apeurées et aimantantes ?

Aimantantes ?

qui s’aimantent à défaut de s’aimer.

Ton projet, c’est de nous faire la leçon ?

C’est juste une leçon pour ici : apprendre à se cacher, apprendre à se découvrir, se taire longtemps, et parfois longtemps parler, comme en amour on aime ces écoulements de parole qui viennent du fin fond d’aimer.

C’est ta manière de reprendre contact ?

Ça n’arrête pas de se cacher, ça n’arrête pas de se découvrir, c’est une leçon primitive.

Je t’aime.

Où es-tu cachée ?

J’aime les écrivains qui savent appeler à l’aide, ceux, celles qui ne trônent pas.

Appeler à l’aide ?

S’exercer à la peur c’est aussi s’exercer à appeler.

Tu danses, là, en ce moment ?

On danse, là, en ce moment.

Qu’est-ce qu’on entend ? c’est bien ce qu’on entend ? c’est dansable, ce qu’on entend ?

C’est là où je suis le plus caché, le plus retiré que tu me trouves et que tu m’invites à danser. Ça ressemble beaucoup, cette cache, à la cache de cet écrivain-là, qui est encore dans nos têtes, dans notre sang, à sa cache utérine (on parle de Pascal Quignard).

Lorsque nous découvrons l’autre, nous le découvrons dans la cache que nous lui avons de tout temps faite. Et le jour où nous nous découvrons nous-même, c’est en toi.

 

Prends donc un bol d’air frais, un bol d’exclamations, un bol de sanglots ou un bol de quoi que ce soit qui retape.

A la fin de cette impro, tu me fais écouter le coup de gueule de Carole Thibault au festival d’Avignon, ça retape, un vrai bol de honte, ça retape.

 

Là où je me suis caché, soudain, c’est clair, de tout temps, c’était toi, c’était donc en toi que j’étais caché, planqué, replié.

Et – cerveau ou ventre – tu m’habites, c’est donc là que je t’abritais, dans mon cerveau ventre ou mon ventre cerveau !

C’est à ça qu’on s’exerce ?

Jour après jour ?

C’est notre histoire d’amour ?

Ce n’est pas une histoire de couple. Le couple, la plupart du temps ne s’exerce ni à la peur ni à l’amour, il tombe, trébuche et tombe et dans la peur et dans l’amour.

L’expression « Nous sommes faits ou nous ne sommes pas faits pour vivre en couple » est une expression erronée, que le couple ne soit pas fait, ou soit fait, pour vivre d’amour, l’amour ne vit pas en couple, c’est la peur qui cherche le couple.

Tu ne ferais pas mieux de raconter ce qui t’arrive ?

 

En ce moment il ne m’arrive que des choses merveilleuses avec toi, même si le soir, nous nous faisons peur, aussi, de temps en temps. Le merveilleux ça s’exerce, comme la peur, et inverse.

C’est merveilleux de danser avec toi, et c’est peur aussi, c’est peur de danser avec toi, tu pars au quart de tour, tu as peur au quart de tour.

De quoi on est parti ?

On est parti sur des histoires de site internet, de réseau, de vie programmée par le réseau.

On balance ça sur le réseau ?

On découvre notre cache ?

Chaque jour ce n’est jamais la même, ils ne nous retrouveront pas, ils ne sauront pas comment nous envahir.

Nous ?

Une certaine façon de prendre part à l’existence, à l’amour. En fait, toi et moi, ça n’a pas beaucoup de sens, c’est le patient exercice de toi et moi qui a du sens, dans les deux sens.

Une pensée, on ne sait pas d’où, ça rebondit, ça rebondit parce que quelqu’un, toi, la fait, contre toute attente, rebondir.

L’appel à l’aide c’était ça, lancé au hasard, et le hasard c’est toi, c’est toi qui réponds, par hasard.

J’aime beaucoup le hasard qui s’appelle toi, dans ma vie.

On balance ça ?

En « Vies vécues ».