Et aujourd’hui

vendredi 1er juin 2018

 

après avoir déviavoicé l’ennui de tout discours –

la parole ramenée au pouvoir : à la jouissance brutale et sommaire, jouissance de soldat violeur

toute l’existence violée par le Discours

par la Société tête réduite selon la loi des chefferies sans scrupule

après avoir déviavoicé tout ça, après avoir fait couler l’acide de la confusion et de l’écho

qu’est-ce que ça dit ? qu’est-ce que tu dis ?

Je me suis posé la question en réécoutant Bérénice !

Oui. L’Alexandrin nous est devenu depuis des lustres une langue étrangère que plus personne n’entend traduire, et les admirations sottes nous font tous ronfler bruyamment.

Or la langue, le pouvoir rhétorique d’alors s’étant laissé, sous l’énergie d’un Racine, souffler, emporter, broyer par le déviavoice des passions

Nous voyons clairement Titus et Bérénice faire l’amour, je le vois clairement, Titus, jouissant dans Bérénice éclater d’un long sanglot, de la même étoffe que son orgasme, et je vois clairement Bérénice le retourner lentement, amoureusement sur le lit et le couver, l’embrasser, le calmer, et approcher son sein de sa bouche, et je vois clairement Titus têter, ce n’est pas un jeu de mot sonore, c’est du corps, c’est le corps qu’à mon avis Racine a senti, vécu, habité dans ses nuits, dans ses sommeils entrelacés à la rédaction de sa tragédie.

Et lorsqu’il se met à composer, après, je crois, avoir tout « écrit », c’est avec ce corps qu’il compose, avec cet excès de part en part de la langue corporelle qu’il compose, et composer dit alors un soin extrême à détecter, à déplier, suivre à la trace le sens, l’aléa du sens, la vertu du sens – quand la langue « analyse » en direct, sur la bête encore vivante de l’émotion, quand elle analyse pas à pas les événements, les secousses du sens…

Et ce n’est pas caprice ou fatigue d’esprit que de sauter voir son voisin Rimbaud. Quand on reprend un petit ensemble de poésies Rimbaud, c’est toujours pour une nouvelle première fois, on entend, on comprend pour la première fois ce qu’on aurait dû comprendre depuis bonne lurette. Je me souviens m’être intérieurement fâché contre mon père et mon frère aîné qui s’était avisés de faire un spectacle Rimbaud avec un musicien qui avait cru bon d’y associer des affèteries debussyennes, des impressionnismes de salon, j’étais jeune alors et me croyais investi de la jeunesse rimbaldienne et apte à juger de l’inadéquation des vieillards, des voleurs vieillards, et mon père et mon frère étaient alors de tels vieillards voleurs. Aujourd’hui je suis vieillard et je lis Rimbaud pour la première fois !

Quelle ironie.

Qu’est-ce que ça dit ?

Qu’est-ce que ça analyse, car c’est la pensée qui est déviavoicée, avec toute la bibliothèque.

Rimbaud c’est une bibliothèque qui se déviavoice à un rythme d’enfer, à partir de 1871 et accélération en 72.

Et il y a l’enthousiasme de la dérive, de l’humeur, du geste et il y a la patience, la méditation, le yoga poétique.

Qu’est-ce que ça dit ?

Le poème à Banville (Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs)  ? La rivière de Cassis, Fêtes de la patience…