Erre philosophique, erre poétique… en prison

jeudi 31 mai 2018

Chers amis, Chère R.,

Il pleut, le ciel se découvre. Le chat, lové sur le fauteuil à bascule ronronne. Le jardin est gorgé d’eau. En interprètes du silence, ce chat, quelques gargouillis de mon ventre, l’eau qui s’égoutte dans la gouttière tout près – il ne pleut plus ; une voiture au loin, des gazouillis d’oiseaux qui reprennent, moineaux, merles – tourterelles et pies ne sont pas encore revenues…

Permettez-moi de vous offrir ce cadre, de vous l’apporter dans cette salle du premier étage du bâtiment B (?), lequel offre l’avantage d’une vue sur cour et sur ciel.

Il convient, disiez-vous, d’expérimenter – une pensée, une éducation… Pensée, éducation… peut-être est-ce le même mot, comme ici silence et regard composent un même mot, une même attention.

De la philosophie en prison, à côté des cursus, voilà qui donne, redonne le désir de respirer, de se transformer, d’une manière peut-être plus vitale qu’ailleurs. Un air de liberté réelle. Ce serait plus vital ici, puisqu’ici c’est une prison réelle quand dehors, dans notre société dite libre, nos prisons sont innombrables et la plupart du temps innommables – au sens de ne pouvoir être nommées, désignées, repérées.

Deux noms viennent, non pour remporter la mise mais pour inviter, stimuler, réitérer l’acte de faire de la philosophie en prison, Michel Foucault bien sûr, et, d’une manière plus intimement concernée, Bernard Stiegler.

Le mot philosophie s’agrège sans hiérarchie à celui de littérature, et l’expérience est réelle aussi d’une littérature, d’une poésie venant s’habiter, se libérer dans des prisons réelles.

 

Je vous voyais bien partis pour converser, dialoguer, deviser, apprendre à penser toute la fin d’après-midi et toute la soirée. De même que je me verrais vous écrire toute la matinée, et le midi, et l’après-midi, mais le temps nous est compté, non seulement parce que les contraintes extérieures règlent nos pas mais aussi parce que nos corps nous imposent fatigues, fuites, inattentions et parfois d’imprévisibles besoins.

 

Il a semblé que la question de départ avait été ou mal relayée, ou interprétée dans un sens qui n’était pas dans l’esprit de qui avait proposé la question, mais le cours de la conversation a montré, m’a montré un étrange accord, étrange parce que tacite peut-être, sur ladite question et plus encore sur les manières de la déplier, plutôt que d’y répondre, comme il convient mieux à l’esprit qui expérimente.

La séance a été soigneusement préparée par deux articles (RENCONTRE PHILOSOPHIQUE AVRIL 2018. qu’est-ce qu’un humain doit apprendre pour vivre en société) qui avaient le mérite de déplier la question sur l’horizon d’humanité, lequel est présupposé par toute éducation, sur qu’est-ce que transmettre, quoi transmettre, comment transmettre, à qui, et qui transmet, peut transmettre, éduquer. Je ne reconsulte ni mes notes ni ce dossier lu par tous en amont[1]. C’est la « musique philosophique » qui semble ce matin devoir se laisser entendre – je l’apprécie et l’admire en non-philosophe : la pratique de la philosophie par des non-philosophes a aussi une rigueur, un sens, une pertinence, depuis qu’un philosophe comme Gilles Deleuze l’a articulée à son métier, à son génie, à sa vie – cette vie sur laquelle, comme pour la première fois, en compagnie de son compagnon de philosophie, Félix Guattari, il s’est retourné, dans Qu’est-ce que la philosophie ?

Vous avez voulu passer vite sur la question de l’humanisme engagé par le mot humanité, humain, le texte, le premier texte est assez lourd, j’en conviens. Mais si ce texte, si sa question, si son dépli de l’humanisme comme valeur sociale, valeur individuelle, valeur collective, si ce texte argumentatif était un pot de fleurs, je dirais qu’il m’a semblé que vous le déplaciez, afin de mieux vous voir – un gros pot de fleurs au milieu d’une table remplie de convives est gênant –, vous l’avez déplacé puis le cours de la conversation m’a semblé le remettre bien sagement au même endroit, assez exactement.  L’humain, l’humanité est un horizon, une valeur, un absolu même, un idéal-type si on redescendait vers Weber, et à vrai dire cela m’a semblé être moins un pot de fleur qu’un objet extrêmement dangereux à manipuler, à placer, déplacer.

Non que je veuille ici rappeler l’expérimentation essentielle de l’anti-humanisme et entrer dans une joute de réfutation, mais rabattre humanité sur société me semble bien rapide et surtout entériner une vision très Tribunal de l’existence, et même très carcérale – je pèse mes mots bien sûr. Car si éduquer se superpose à l’adaptation consentie et/ou imposée à la société et à ses codes, nous voyons bien que grosso modo c’est ce que nous faisons, dans nos sociétés démocratiques comme dans nos sociétés autoritaires et totalitaires. Il s’agirait au fond de marcher au pas – selon des visions différentes certes, douces ici, nuancées, brutales et froidement fonctionnelles là…

Toutes les remarques ont été judicieuses, celles de Joël, celles de Gérard qui je crois a évoqué, en appui à la référence de Philippe Mérieux, la superbe expérimentation de méditation avec des enfants, celles de Gilbert, celles de Jérôme, pleines d’un humour qui secoue par le rire nos méninges souvent trop sérieuses… Me revient à l’instant la remarque de Gilbert notant la bascule néolibérale du par soi-même au pour soi-même – apprendre  à apprendre, à apprendre par soi-même, et apprendre à se satisfaire, à s’approprier. De l’autonomie à la satisfaction individuelle, à l’hédonisme néolibéral.

Or je me demande aujourd’hui si cette opposition ne se rapporte pas au fond à la même histoire, à l’histoire de l’individualisme, dont l’épisode néolibéral ne serait que le chant du cygne quand l’humanisme émancipateur d’individu en était le berceau. Ce serait, bien sûr, à développer. Je me contenterai de ceci :

Humain vibre de plus de questions que de valeur prétendument universelle, je crois, et quant aux valeurs irréductibles qui ouvriraient, depuis la pluralité des cultures, la controverse vivante pour le siècle qui vient de s’ouvrir, comme c’est je crois l’orientation pragmatiste d’un Bruno Latour, elles supposent bien sûr d’en rabattre un peu, comme vous l’avez noté, sur le centralisme universaliste du Parti Occidental !

Bref si humanité devient en son fond un concept intranquille (j’emprunte à Pessoa le mot), l’éducation, toute pensée sincère de l’éducation, et toute pratique sincère de l’éducation s’appuiera sur un goût pour l’expérimentation, comme vous l’avez tous bien dit, mais aussi sur un goût pour l’intranquillité fondamentale de toute expérimentation.

J’avoue que j’aurais volontiers apporté Jacques Rancière et son ouvrage sur Joseph Jaccottot, « Le Maître et l’ignorant », et volontiers rapporté le CD du cours de Deleuze sur Spinoza, car au premier contenu d’éducation évoqué, proposé par Gilbert, à savoir la natation, m’est revenue comme une gifle l’exemple que Deleuze donne pour instruire la problématique de la composition humaine, de son éthique chevillée à son être ; il donne l’exemple du petit d’homme qui patauge dans l’eau puis apprend à nager, c’est-à-dire à composer, à expérimenter une hétérogénéité. Enfin, voilà une approximation de mémoire.

Autre petite touche, pour tempérer les ardeurs de surplomb philosophique et pédagogique que j’ai cru détecter : que l’enfant ne cesse de nous réapprendre à apprendre, c’est-à-dire à nous étonner – ce bon vieux et incontournable truisme de la philosophie – voilà aussi qui peut introduire plus de finesse sur la relation pédagogique et sur la passion philosophique.

Au fond, sur ces questions, je vois que mes lectures actuelles, et bien trop peu sérieuses, m’aident infiniment – le travail d’un François Jullien, par exemple, et son travail extrêmement méthodique, « occidental », visant à s’ouvrir à la pensée chinoise, et à l’ingérer véritablement, sortant ainsi des dualismes ravageurs par des moyens très fins ; le travail d’un Emanuele Coccia, spinoziste de fond, invitant à « recosmologiser » l’humain et la terre…

Je dépasse là mon temps imparti, et conclut à la va-vite ce qui n’est au fond qu’un remerciement pour m’avoir accueilli dans cette rencontre philosophique. Et, comme je vous ai remis le « projet » qui donne sens à ma présence dans ces murs en ce moment, vous comprendrez qu’il est vital pour moi de m’accorder, de me connecter à ce genre de « scène » qui témoigne que vivre et penser sont d’une même étoffe, d’un même pas.

Ce que j’ai entendu, ou voulu entendre, comme « conclusion »,  à savoir qu’il s’agissait aussi d’apprendre à aimer, sans que cela ait pu véritablement se développer, me montre à quel point nos pas – dans l’erre philosophique comme dans l’erre poétique – sont voués à faire amble, et, dans le sublime consentement à vivre et penser ensemble, à faire abrazo (ce mot tout droit venu vous savez d’où… quoique, précisément, comme en maint domaine, le mot fasse aussi écran, par ses préjugés et ses clichés).

Philippe, jeudi 31 mai 2018.

 

[1] Je me rends compte que je n’avais pas pris le temps de lire sérieusement le deuxième article, en effet plus intéressant, et je fais le constat après coup qu’il n’a peut-être pas véritablement informé les conversations de lundi.