Omoplates

vendredi 11 mai 2018

tout commence quand rien ne manifeste de commencement mais la continuation, une continuation du commencement, quand aucun gardien ne s’interpose pour signer tel ou tel papier d’autorisation d’entrée. Ainsi a dû voir le jour, de la poche de Françoise Ripoll et d’une goutte de présence de Michel Humbert ce qu’ils ont appelé Philippe, et que je me trouve ici appelé à relier à un commencement continué, une continuation de commencements – et c’est inlassable parce qu’inlassables sont les continuations de fin, de disparition.

 

A peine je découvre, grâce à l’autre, ici, Stef Lee, qu’il existe des muscles pour rapprocher les omoplates vers un centre actif du dos, ouvrant et élevant une cage thoracique, que cette nouvelle conscience de l’handicapé se recommence en vérité au contact décisif avec le torse de celle qu’on aime et de tout ce qui aime dès qu’un torse vient te traverser et recommencer la preuve que quelque chose est commencé, avec toi et toi.

Entre toi et toi : soudain, oui, la subjectivité la plus libre s’exprime à l’intersection de « moi » et de « toi », devenant pour elle deux « toi ». C’est une expression malhabile certes, subjectivité est une expression malhabile mais si nous rejetons au maximum de ce que nous pouvons rejeter l’imposture, qui toujours fait acte d’appropriation éhontée de ce qui jamais n’appartiendra à quiconque, si nous rejetons la subjectivité comme la possession fatale du sujet, de son soi et de ses objets, ses avoirs, et si nous reprenons alors le mot un peu plus dépouillé, une « subjectivité » un peu plus dépouillée, un soleil, une étoile apparait entre les cœurs, et quand bien même l’avidité de chacun, sous le masque de l’émotion, viendrait rafler la mise de cette étoile, cette étoile ne cesse d’exister, ne cesse de tenir sa vie, son intensité d’elle-même et uniquement d’elle-même, entre nous deux. Je t’aime devient une parole dite par cette étoile et non plus par l’un et l’autre des amants.

Mais c’est trop dire et trop se soumettre à l’histoire terminée des religions, comme, je crois, on peut aussi dire que c’est trop dire eu égard à l’histoire terminée des politiques, des économies, que nous n’achèverons jamais de terminer – mais autre est l’ardeur à terminer et autre celle à conserver coûte que coûte et tout perdre alors dans cette étreinte étau avec une éternité qui jamais ne nous appartiendra….

L’extraordinaire sensibilité que le solitaire se découvre au cœur le plus mystérieux de sa solitude, cette sensibilité commence et recommence à être ce qu’elle est, à faire ce qu’elle fait, à continuer ce qu’elle continue au moment même où elle marche, s’exerce ou bien se chante sans plus d’exercice alors que celui du lâcher-prise propre à tout mouvement vécu, et commence et recommence, cette sensibilité quand, lorsqu’elle marche, elle respire dans un abrazo. Y a-t-il un seul poème d’amour qui raconte, chante, continue cette évidence, laquelle se continue, se recommence en chaque abrazo dépris de l’étau de la possession, de la pulsion, de l’utilité même d’un usage que le solitaire viendrait in extremis récupérer pour son compte, pour se torcher dedans afin de faire l’éloge de sa solitude, de son bien le plus sacré.

Non. La solitude la plus totale, la plus aimable, n’advient qu’en abrazo, dans la solitude de l’étoile, à l’abri des scènes de ménage que tout solitaire se fait à lui-même et que tout couple recommence car toutes nos histoires sont de pauvres et misérables scènes de ménage.

Mais il suffit d’un abrazo, infiniment continué, dans l’exercice de commencement et dans l’exercice de fin : où finit la solitude du sujet, où s’accepte de la finir, de la clore…

Ce n’est ni une page de philosophie ni une page de poésie, c’est à peine une musique qu’on entendrait au loin, au très loin et qu’au fur et à mesure que commence le jour, que s’élève un soleil, nous entendons plus fort…

 

A 8h10 le soleil est déjà haut et bien au milieu de la porte-fenêtre du salon, de l’espace commun dont j’use depuis longtemps à présent, de préférence à mon bureau qui croupit un peu dans une saleté et un abandon non aimable. Mais à droite de la porte-fenêtre, derrière les branches emmêlées du prunier et du haut charme, derrière le lierre de plus en plus massif qui recouvre progressivement l’image urbaine pleine de ciel de Simon, tout au fond du jardin, je vois comme s’élever un astre gigantesque par rapport à la taille de celui qui nous fait humain inscrit dans notre histoire de terre, un astre, un quart d’astre dix fois plus gros et d’une luminosité comparable, et avec l’imagination, encore plus grande que celle du soleil, et cette illusion me semble alors née d’un nuage, d’un énorme nuage que l’éclat du soleil viendrait illuminer, puis je vois qu’en guise de nuage c’est un morceau de toit de la maison voisine qui a été récemment agrandie, et qui brille tant, que ses lignes, ses arêtes rectangulaires se sont fondues en cercle, en astre, sous la chauffe de la lumière. Qu’une habitation d’autrui prenne ainsi place de métaphore puissante de l’étoile se déployant entre nos deux cœurs, cela s’emboite ici parfaitement dans la leçon du jour.