Peut-être en accueil de Detlef Engel et Melina Sedo

samedi 14 avril 2018

Y a-t-il une indolence générale sous-jacente à tout ce qui se vit ici ?

Autour d’Adam, le Soudanais, de quoi je manque ? autour de l’accueil de migrants et de ce qui se décline depuis la décision-conviction de faire un pas d’accueil ?

Manque, est-ce le mot ? derrière les affairements – professionnels, l’affairement autour de l’écriture, l’affairement autour de ce qui reste à tirer, en argent, de mon commerce avec autrui ? est-ce le mot ?

Le tango apporte-t-il, conforte-t-il cette indolence générale ? peut-on parler d’indolence ?

Quel rapport entre la mécanique du manque approchée à l’instant et cette indolence qui serait, à en croire ce qui s’écrit ici, bien plus active, bien plus à l’œuvre dans mon existence ? cette indolence est-elle cause ou effet de la mécanique du manque ? le manque, pour nourrir sa mécanique, produit-il cette indolence ?

Puis le remord, puis la culpabilité.

Le chat ronfle. Le chat offre une image quotidienne de l’indolence.

Le Week-end des hirondelles va-t-il être un grand Week-end d’indolence, derrière lequel je vais repousser mes obligations devenues formalités ?

Image étonnante : derrière le magnolia, en fleurs (signe sacré du printemps), derrière le grand calme du magnolia, et autour de nous, depuis le salon qui offre 180° de vue végétale urbaine, grand calme, eh bien, derrière ce magnolia placide, à travers ses branches je remarque soudain une grande agitation de branches, des branches du charme qui est derrière. Je m’assure qu’il ne vente pas. Les branches continuent à s’agiter, s’agiter. Quel spectacle.

Je comprends que ce sont des oiseaux, des tourterelles peut-être, qui s’ébattent ou se battent.

Mais l’instant de la détection d’un grand mouvement derrière la placidité vient marquer d’une croix cette matinée que je traverse, au soir de ma vie.

 

Parfois le rapport est inversé, les mouvements violents, intenses sont au premier plan, et, derrière eux, une placidité générale comme celle qui insiste en ce magnifique samedi 14 avril 2018 (c’est une indolence qu’utiliser une date plutôt que la description astrale de nos coordonnées spatio-temporelles. Le père de Samuel Beckett a initié son fils à l’observation du ciel. Dante date son récit par description astrale.

Il me manque décidément presque tout pour exister aussi dignement que je devrais exister.

Cette sensation a ses racines dans notre monde qui multiplie les pains, les soifs, qui intensifie les voracités, remplit un ventre qui ne cesse de gonfler de manque.

Cette écriture est-elle la marque la plus évidente de mon indolence ?

Ce week-end de tango me remplit d’une joie profonde – que dit joie profonde ? une capacité d’aimer tout ce qui est regardé, utilisé, reçu. L’amour est indolence générale ?

Erotisme général ?

Erotisme de l’intelligence ?

 

Je pense que le magnolia vous a attendu avant de laisser tomber ses pétales, larges pétales de ses fleurs vases, de ses fleurs calices – c’est la phrase qui se donne en sous-texte aux hôtes de ce soir, sept tangueras et tangueros.

Que cherchons-nous en nous exerçant vers une perfection qui ne cessera de se dérober à nos pas, à notre mouvement, que cherchons-nous, dans la fête de nos abrazos, et dans le manège cosmique de nos milongas ? dites, que cherchons-nous ? et que cherchons-nous si nous le postons sur un Facebook dont il faudrait se retirer pour lui retirer la grande Voracité, l’idiotie vorace des échanges juteux de nos données individuelles ? Que cherchons-nous ? Nous nous évadons de nos vies privées, en redoublant d’intimité, intimité humaine et exo-humaine (en ce moment je travaille mon défaut de doigts de pieds, je travaille la fluidité racinaire, je me fonds dans mon existence de plante, arbre ou herbe  – grande variété du prisme végétal). Allant chercher nourriture dans le sol je me vois trouver nourriture dans l’air, dans le ciel, dans le haut, dans l’astre, et comment ce petit événement de conscience individuelle s’anéantit dans la conscience qui la précède et la suit, conscience du deux et du peuple ? Bénis ! pourquoi ce mot aurait-il ici droit de cité, ce mot un peu con qui fait religion de la simple expérience-oui de l’instant qui se lève exactement comme le soleil perce au-dessus de la toiture là en face et m’inonde, nous inonde, à cet instant même ?

En cet instant, tu te glisses, te faufiles, te confirmes en épousant la Musique de tous les sens.

Quand je danse avec toi, quand je danserai avec toi tout à l’heure, je te verrai peut-être comme cette surprise de soleil, se présentant au moment t où vivre est se nourrir – vision encore très maternelle de la joie ? Soleil maternel !

L’émotion me joue des tours et a infiltré tout partout l’indolence générale de mon existence.

Le soleil s’est installé comme durablement. Bien sûr que non, mais on prolonge ; on joue les prolongations – lumineuse mélancolie.

Ici s’accueille toute fleur –absente de tout bouquet ? popopop ! l’absence ne tient sa grandiloquence que de son oubli qu’elle danse avec présence. Lorsque présence et absence dansent vraiment, s’exercent vraiment, dans leur couple d’une si juvénile fidélité, c’est une joie, pour nous, leurs servants, et nous pouvons sans jalousie laisser des poètes de toute discipline nous nourrir, et laisser toute vie, la nôtre, sans titre, advenir dans sa danse, sa milonga cosmique.

Samuel m’a renvoyé Sur le chemin des glaces, ce petit chef-d’œuvre de Werner Herzog, La nuit de l’Oracle repose sur la table, ouvert sur ses premières pages de marche – La respiration est l’agriculture de l’atmosphère, cette phrase vient du Emanuele Coccia…

Le printemps est une émotion stratégique, un rendez-vous primordial. Ce printemps occidental accueille, vient réchauffer la terrible expérience d’hiver rouennais du Soudanais. La douceur du jour printanier vient aussi de Notre Dame des Landes, une douceur insistante derrière les brutalités de l’Histoire majoritaire et derrière le fantasme juvénile de guerre civile.

Pour aujourd’hui, le soleil ayant atteint le coin droit, le coin haut droit de la porte fenêtre et le dépassant… reprenons, même phrase mais inversée : notre position de marins, se quittant par le coin haut droit de notre porte-fenêtre, et dérivant, de sa course réglée et singulière, nous allons nous saluer ici, nous donner congé. Nous avons, vous et nous, à faire. Bye.