El Baile, Mathilde Monnier, Théâtre de la Foudre

mercredi 11 avril 2018

Aujourd’hui le balancier : d’écrire vient l’événement. Que d’écrire vienne l’événement. Car je n’ai rien à dire sur le spectacle qu’on a vu hier.

Bribes sur le spectacle lues par Dominique : pas de chronologie. Pas de frontalité (article de libé) Pourquoi Frontalité ? je ne sais pas, dit-elle. Pas de chronologie comme dans le spectacle originel de Penchenat.

Ce que l’Histoire fait aux corps. C’est ce qu’elle me redit.

A la fin, la chanson, c’est « El mato a un polizia motorizado », un tube argentin, me dit-elle. C’est dansé derrière la cage, l’écran de la roulotte qui du lointain-jardin de la scène a été déplacée au lointain-centre. Grille en lieu et place de verre, écran-télé, cage de but. L’un danse derrière, spectacle, l’autre shoote dedans. Ballon placé. Tirs au but. A répétition. A répétition. Fin du spectacle. Autoviolence, en tous sens.

Ce qu’il en reste à Dominique. Montre comment l’histoire traverse les corps, à travers ses danses. Les moments de grande énergie, les moments de sans énergie.

Ça, ça me parle : j’ai senti ce sans-énergie, et ça me gênait, je me disais, ça manque d’énergie, pourtant les danseurs et danseuses n’en manquent pas, mais le spectacle manque d’énergie. Dominique a compris que c’était l’Histoire qui parfois manquait d’énergie. C’est peut-être notre Histoire d’aujourd’hui qui manque singulièrement d’énergie – l’accélération générale des fonctions nous fait perdre de l’énergie.

Tous assis. Ils se traînent, il ne se passe rien. Ça ne danse pas.

Dans Pina Baush quand ça ne danse pas, il y a toujours de l’énergie. Même quand elle montre la non-énergie, il y a de l’énergie. La non-danse est dansée. Là, dit Dominique, j’ai plus ressenti la non-énergie, puis l’énergie.  Qui n’est pas jouée, qui est vraiment dans les corps, l’une comme l’autre. Les danseurs étaient forts pour montrer ça, exprimer tout ça, forts dans leur jeu, les danseurs étaient de bons (anti-)acteurs.

 

Nous contemplons d’abord notre imbécillité, imbécillité enthousiaste, ronchonne ou bien haineuse – malheureuse.

Je suis gêné par mon imbécillité, je suis gêné par la tienne (autrui en général).

D’abord par la mienne, mais par la tienne aussi. Quand tu veux absolument avoir un dernier mot alors que tu n’as pas commencé et que tu ne commenceras jamais à en placer un premier.

Regarder un spectacle, et réagir par une opinion, quelle imbécillité. Aller à un débat et intervenir avec une opinion, quelle imbécillité.

Faire le malin, faire l’absent, suivre sans moufter. Quelle imbécillité.

 

Peut-être que tu (je me parle à moi maintenant), que tu peux essayer juste de revoir quelque chose – à partir de la petite mer de têtes noires entre yeux et plateau, ça arrive de la salle, de partout, ils arrivent. Présentation lente de soi. Défilé de mode ? non, défilé de moi, de jeunes moi, Argentins. La petite dernière, quand le prologue est terminé, chanson chantée, c’est marrant, on dit, venir après la bataille…

Je ne m’intéresse pas à ce qui ne m’intéresse pas. Faire la fine bouche, merci bien.

Allez, on efface tout.

On efface tout.

Ce spectacle revient, va revenir, autrement.

 

Cet instant, juste. A gros traits : le point de vue : dans le salon, face au jardin, soleil levant derrière la masse grise du toit de la grange au fond. Dominique se prépare, passe derrière moi, ouvre la porte de son bureau, derrière l’observateur, à sa droite. Son, bande son, à l’arrière de l’observateur. L’observateur voit devant lui, dans la fenêtre face gauche, vers le nord, angle obtus avec la baie vitrée centrale, l’observateur voit dans cette fenêtre de nord, une irruption de lumière, d’ensoleillement et il voit son ombre très nette, très forte, très chinoise, à elle, puis il la voit elle, son visage, son corps affairé, puis, dans la même fenêtre il la voit survenir de l’autre côté, son visage en plein soleil, puis son ombre. Dans la fenêtre il y a deux plans d’ombres ; deux plans de reflets, reflets et ombres. Comme une photographie d’Alain Fleisher des années quatre-vingt, mais.

Maintenant, c’est l’observateur qui est en plein soleil, et qui a son reflet dans la même vitre. Si on confie la scène à un ingénieur chercheur en physique optique, il s’amuse comme un fou.

Le reflet, l’ombre, la fiction, la chaleur directe sur le visage, la chaleur contact.

Je ne prendrai pas le temps de chercher explication, description raisonnée de cette fantasmagorie, Dominique survenant devant, derrière, d’un côté, de l’autre, théâtre d’ombres, théâtre de reflet, mouvement, effleurements, mais l’observateur sera relancé dans son goût pour la présence complexe, la clarté du fouillis, l’évidence de l’instant-énigme, la confirmation que nous devons nous taire et regarder reflets et ombres, sentir chaleur et coups de froid direct sur la peau de notre corps perceptif. Ainsi d’un spectacle.

Me revient cette courte séquence du danseur-fleur, éclosion soudaine, encore et encore, précision et soudaineté, éclosion comme feu d’artifice, instant très chorégraphique, pas danse sociale, quoique toujours à partir du sol, beaucoup de sol, beaucoup de terre, beaucoup d’ancrage, chez l’Argentin, et cette séquence, si délicate.

La chaleur de ces danseurs, danseuses, la chorégraphie tempérée, française.

Tout s’efface à nouveau.

De même lorsque nous dansons, seuls dans le hall du théâtre. Nous cherchons d’autres justesses, un autre jugement, une autre façon d’expérimenter le « spectacle », la « culture », la « danse ».

Nous bricolons d’autres gestes. Qu’un hall de théâtre devienne lieu d’initiation au tango, situation soudain moins convenue que toute autre.

Dominique n’aime pas « se montrer » comme ça. Christophe non plus. C’était un peu n’importe quoi, après le spectacle, mais justement ce « n’importe quoi », un couple dansant, puis deux, trois puis un seul encore, puis deux femmes pieds nus. Les danseurs du spectacle venant boire un coup…

 

Le soleil était en face et puis il tourne, et l’observateur reste – dans l’ombre.

Tout s’efface et se réécrit, se réécrit et s’efface. L’effacement est le même geste que l’inscription. Tout à coup la gomme, l’effaceur me devient plus sympathique : écrire, effacer, recommencer puis laisser le temps ou le jugement social effacer ce que tu as mis des années à inscrire et inscrire ce que tu t’es obstiné à effacer, etc. L’effaceur devient un outil créateur, le même que tout inscripteur. Lorsque tu inscris quelque chose sur une surface, tu effaces une partie de cette surface, tu effaces la partie précisément sur laquelle tu inscris ce que tu inscris.

 

Je ne suis pas sûr que Mathilde Monnier ait eu raison de faire taire l’écrivain, de s’en nourrir en le faisant taire, se taire, j’aurais tout à fait imaginé une ligne sonore en plus, tout au long, parfois audible parfois non, cet homme lisant, parlant, écrivant, en second plan toujours mais toujours en ombre et reflet des danseurs, je ne vois pas pourquoi la langue, une fois exclue de ses fonctions dominantes – la communication et le jugement –, serait tenue à l’écart de la méditation vivante des corps. Allons donc lire cet écrivain – nous l’aurons lu après quand Mathilde Monnier l’aura lu avant. Amitié en tous sens.

Un écrivain apprend à marcher, à danser de même qu’un danseur apprend à penser.

Chorégraphier, corégraphier, chœur, corps, cœur.

La complexité afflue à peine esquissés un geste, un mot simple, une histoire de simplicité. C’est ça la politique ?

A peine le tango a-t-il franchi le port de Marseille, et aujourd’hui notre port d’Européen mort renaissant… nos histoires se sont effleurées, touchées et aujourd’hui elles s’embrassent, en pleine lumière, mais de poitrine à poitrine, de cœur à cœur, ça fait beaucoup d’obscurité, beaucoup de choses qu’on ne comprend pas mais qu’on laisse agir, infuser.

J’aurais bien aimé que nous parlions davantage, après le spectacle – parler au sens de vivre un prolongement de ce qu’on a vécu jusqu’à la césure de nos rêves.