Tristesse et joie dans la vie des Girafes, Rayon vert, Compagnie du 8 avril

samedi 7 avril 2018

Hier, Saint Valéry en Caux.

Tiago Rodrigues, Tristesse et joie dans la vie des girafes.

De Tiago Rodrigues.

On croyait que c’était un spectacle de lui, mais non, spectacle de la « compagnie du 8 avril ». Hier, en vue de cette soirée, allé au lycée de Dominique avec elle pour lui éviter de repasser par Rouen un vendredi d’embouteillage, c’est dire la motivation.

 

Sur le deuil et la sortie de l’enfance, une famille dont la mère s’est absentée, a cédé, décédé.

 

L’écrivain, l’homme de théâtre, le metteur en scène, le comédien prête sa voix, se prête à cette autre de 9 ans. 9 ans ? il chausse la vie d’une petite fille de 9 ans en restant Tiago Rodrigues. Il examine en conscience la vie d’une gamine de 9 ans. Il se mélange à la vie d’une petite fille de 9 ans. Mélange au sens du philosophe Coccia : il ne fusionne pas, il ne s’ajoute pas, il rentre dans l’atmosphère de la petite fille qui a perdu sa maman, qui vit avec son papa, papa qui est tombé au chômage. Petite fille qui vit avec elle-même, avec un nounours, qu’elle a appelé Judith Garland mais qui aurait dû s’appeler Tchekhov, ou quoi d’autre ? petite fille avec un imaginaire qui parcourt le monde, un monde qui est fait de fuite du monde et d’entrée en monde. Une petite fille qui rentre par moults détours et quelques éclairs de génie allant droit, c’est-à-dire en vitesse maximale, au but, au sens, à la vie, petite fille qui rentre dans sa réalité, dans un mysticisme de réalité : fin du spectacle, dernière scène (avant-dernière scène du spectacle) : c’est le moment pour elle de « tuer » nounours qui a pour nom Judith Garland. Génial nounours qui renâcle à disparaître :

Le rideau se soulève, fait petit passage, petit tunnel, le tunnel de la mort, passage derrière le rideau… et derrière le rideau, tristesse devient joie, Judith Garland s’extasie, et Girafe, c’est le nom de la petite fille, Girafe revit. Dernière scène, danse (elle s’extasie seule, elle danse seule – bien que la réalité soit rencontre de réalité, et que rencontre de réalité soit amour de réalité, et qu’amour de réalité soit tomber amoureux du réalisme, de ce qu’autrefois, cet autrefois brechtien de Tiago Rodrigues, on appelait réalisme, ce réalisme-là, devenu matérialisme mystique grâce à ce genre de ticket improbable (improbable vraiment ?) Brecht-Pessoa, et qui bien sûr demande d’autres noms…

Je voulais juste entrouvrir cet épisode de spectacle à Saint-Valéry en Caux et l’entrouvrir sur ce constat, pendant le spectacle, juste après le spectacle et encore maintenant : que sur toute la première partie, la troupe du 8 avril (jolie trouvaille) se montrait être une bonne troupe, mais une troupe jouant, faisant comme Tiago Rodrigues, et ne pouvant pas s’empêcher quand même de jouer et de jouer dans un espace un peu abstrait – le signe de cette « abstraction-déconnection » avec la réalité du théâtre, ce signe étant : regarder au-dessus du public, une direction sans direction, cette direction vers le théâtre sans issue : l’idée de théâtre, le comédien, la comédienne (c’est un texte pour le féminin, c’est un effort masculin tout tourné vers le féminin, la réalité de la fille) embourbée dans cette idée sans issue…

Ou bien on voit quelque chose, quelque chose d’autre qu’un public, ou bien on voit le public, ou bien on voit l’autre acteur, l’autre actrice, ou bien on voit qu’on ne peut plus rien voir, qu’on ne verra jamais rien, mais on voit quelque chose, un visible toujours chevillé à ce que par commodité on appelle l’invisible, mais on ne regarde pas dans le vide en exécutant sa partition…

Et donc j’ai eu l’impression d’un spectacle qui en première partie faisait un taf de spectacle, mais un peu dans le vide, comme ça, regardant dans le vide, et une deuxième partie – grâce à, me dit Dominique, à l’arrivée du nounours, du comédien nounours, et en effet ça correspond, on est davantage dans l’histoire, et la pensée se transmet avec plus d’aisance au sein de l’histoire, plus d’aisance que dans une première partie où la pensée se donne plus à nu, plus sans le filet du narratif, où le narratif arrive  lentement, lentement, comme une potion dont on boit, dont on ne doit boire que quelques gorgées, et une gorgée à la fois. Et durant cette deuxième partie, nous voyons la troupe, emmenée par une actrice libérée de sa mission d’actrice. Soudain le spectacle rentre dans l’atmosphère de Tiago Rodrigues, vit dedans, apporte son propre souffle, idées claires quasiment à tout coup, jeu et idées scéniques – même si la chorégraphie de comédiens n’est pas pensée par la mise en scène, l’espace est pensé, les relations sont pensées mais peut-être pas le mouvement, l’architecture du mouvement, la mise en scène place mais n’impulse pas de mouvement, de rapport mu, bref quelque chose de pas juste tout à fait dans la respiration de l’espace, mais là j’exprime un bémol qui doit s’effacer derrière l’enchantement de cette deuxième partie – enchantement dû aussi à un texte qui tient, sans la présence de son auteur, sans la présence de cet artiste génial, Tiago Rodrigues – j’aime cette écriture du rêve qui reste chevillée au dogme du réalisme ; dogme ? oui, au sens positif.

 

Après le spectacle, nous avons mangé un croque-monsieur salade de crudités, les comédiens, trois d’entre eux, sont arrivés et se sont installés au fond du resto. Dominique ne les a plus vus, nous aurions aimé, nous aurions dû les saluer, mais il est rare qu’une relation simple et détendue advienne juste après un spectacle, le rituel étant l’admiration, le remerciement, l’éventuelle réserve, ou la fuite, rare que la pensée vécue suive son chemin à travers les césures du fonctionnement social.

Mais le cœur y était, si Dominique les avait vus, elle y serait allée, j’y serais allé également, et au fond, ici, depuis tout à l’heure, c’est cela que nous faisons, nous allons vers eux, nous leur parlons. Une vie a lieu, une façon de rêver et de sortir du rêve, une façon d’accepter de rêver et d’accepter de sortir du rêve, et rêver à nouveau et sortir à nouveau : grandir, sans cesse.

Le début de « Dialogue », Gilles Deleuze, Claire Parnet : autour d’Alice : grandir rapetisser tout un, cette histoire de milieu si difficile et si simple à saisir, de la poussée des deux en même temps, car grandir c’est replonger, réenfanter l’enfance et tout adultérer, accomplir défiguré la réalité réalisante.

 

On ne rencontre pas souvent de la pensée en acte, de la pensée qui se transmet sur toutes les frontières, qui ne s’installe pas. Tiago Rodrigues engendre une telle pensée vivante – qui parvient à se transmettre. Il ne s’empare pas de ce qu’il est, de ce qu’il a en richesse, il peut rester derrière son nom, comme ce troisième acteur qui entre en scène sous la forme d’un passant anonyme, plus vrai que vrai, allant retirer de l’argent à la boite, vraiment, première apparition de génie faisant chanter l’ambivalence absolue entre vie et théâtre, événement et représentation.

 

Aujourd’hui je vais tronçonner le divan d’un ami qui fut le divan d’Elise, du frère d’Elise plus exactement. Tronçonner, oui, pour le sortir plus aisément de l’appartement, de l’immeuble. Tronçonner le divan !

Tronçonner ? l’idée de génie en est venue à l’ami.

Le nom d’Elise ? notre fée du tango, Elise, toujours fuie quelque part, mais revenant et revenant avec beaucoup de sourire et de farouche obstination et de beauté vécue, travaillée.

Dans le flux continu de ce qui nous arrive, de l’unité de tout ce qui nous arrive, dans le vent des accidents, dans l’atmosphère de tous les événements du monde, nous pouvons tronçonner une partie, isoler, découper, classer, jeter, l’unité volatile de tout ce qui arrive en est toujours renforcée. Hier, au spectacle, nous avons croisé une prof, nous avons croisé Sylvie, grande, belle, enthousiaste, posée, mûre, passionnée, etc., spectatrice et spectatrice et encore spectatrice, parlant, philosophant sur le temps, incroyablement : elle fait du golf, c’est devenu une passion, une vraie (qui pulvérise toutes les idées reçues sur la discipline), dit que ça demande beaucoup de temps, et que, paradoxalement, ce temps se trouve, se trouve, toujours, comme le temps d’aller au spectacle, et de faire des kilomètres pour aller au spectacle, c’est tellement magnifique, à chaque fois, presque, à chaque spectacle, presque, dit-elle, et ce mot, était-ce bien ce mot, ça nous apporte tellement, ça m’apporte tellement, enfin, c’était dit de cette manière qui initie l’interlocuteur à la stupéfaction face à la réalité vécue, fluidifiée de l’expérience esthétique intégrée dans sa chair de femme, de personne, d’humaine – une initiation, en effet : comment travailler une passion, se mettre en exercice, sculpter l’amour d’être et d’aller dans l’être, dans la vie mondée, dans le monde vivant, seul baromètre qui nous importe (la lecture de Emanuele Coccia fait son chemin, lentement)…

La journée, le tronçon qu’est cette nouvelle journée s’annonce pas mal.

La Compagnie du 8 avril devrait changer de nom chaque jour. On leur souffle l’idée. Pour respirer le goût du jour… Et puis (les) saluer.