Tango, avec Stef et Adam

jeudi 29 mars 2018

Il ne parle pas français, Adam ne parle pas français, il ne parle pas, à peine, il parle à peine l’anglais, quelques mots, il ne sait pas lire, il ne sait pas dire l’heure en anglais, il parle arabe, il parle aussi quatre ou cinq langues locales du Soudan du Sud.

Hier on l’a emmené avec nous au cours de Stef, au cours de tango, son sujet, à Stef, c’était, justement c’était, elle avait hésité, elle ne savait pas, elle ne savait pas ce qu’elle allait faire vraiment car ce qu’elle avait prévu c’était bof, elle nous confie ça en tout début de cours.

On lui a proposé de s’asseoir à l’entrée de la salle, là où on installe quelques chaises, et une table. Il nous a regardé travailler, danser.

C’était sur le cœur, sur le centre de personnalité, c’était sur la plasticité de tout ce haut, ce buste, ce cœur, cette essence du tango, qui est une danse populaire, donc dans les pieds, dans le sol, oui, sauf qu’à cette danse de terre se couple cette invention, cette invention du tango qui s’est mis à parler avec le buste, avec le cœur, avec « le centre de personnalité », qu’on a élargi, amplifié, arrondi, extendu aux gestes de « repousser, attirer ». Elle a travaillé, Stef a travaillé sur les deux grandes inventions du tango, la vie, la vie du buste, du cœur, l’invention du cœur, le cœur inventif, plastique, puis sur cette autre chose, incroyable, encore plus incroyable pour une danse : l’arrêt. L’arrêt. Etre capable de ça : entendre la musique de l’arrêt, entendre l’espace de rien, l’espace entre les deux, rien, juste respirer, danse de la respiration. C’est le tango qui a inventé ça, qui s’est inventé à partir de ça, l’arrêt.

Il assiste à tout ça, sans comprendre les mots. Juste le travail, les séquences travaillées, le mouvement, l’événement du mouvement. A un moment je croise son regard, il sourit et me fait signe que oui, c’est bien, c’est rudement bien, puis à nouveau dans ses pensées, dans son téléphone.

On repart après avoir lavé le sol, à cause du talc. Il s’est proposé, activement, on a refusé qu’il prenne le balai et la serpillère, Christophe a refusé net, Dominique a refusé net. Un jeune soudanais, de 17, 18 ans prenant le balai, la serpillère sans parler français, à peine anglais, la générosité du service devient souvenir d’esclavage, de colonie, c’est simple.

On remonte à la maison. On parle, on essaie de parler, on remonte, il va manger, on va se coucher, on parle, on essaie de parler, on arrive à comprendre qu’il va partir, il va partir avec son friend, il va partir en Angleterre, depuis six mois qu’il est en France, depuis six mois qu’il est en France, c’est son obsession, partir en Angleterre. Il va partir, il a une occasion, un camion, a truck, il va partir à 2h, on pense tout de suite demain 14h, ah non, 2h, cette nuit, tu pars cette nuit.

Il part cette nuit. Il a dormi la nuit dernière à la maison, Adam a dormi à la maison, a passé la journée à la maison, puis parti voir son copain en début d’après-midi, tu peux rester cette nuit, on a un truc ce soir mais tu peux rester, on lui avait dit ça…

Il dit au revoir à Dominique sur le palier de la porte. Je le reconduis au Théâtre des Arts. 23h. Abrazo avec Dominique, abrazo un peu gêné, un peu acrobatique mais abrazo.

Il faut qu’on s’arrête, que je m’arrête, régulièrement, Dominique se lève, à l’instant, je suis dans la salle commune, Adam dort à côté, Dominique se lève, je vais lui raconter comment Adam a lancé des cailloux à la fenêtre, et comment peu à peu j’ai compris que c’était des cailloux lancés à la fenêtre, et comment j’ai vu Adam, tout à l’heure, à 6h, frigorifié, je suis descendu en slip et maillot, je lui ai ouvert vite, vite rentré, j’ai remonté le chauffage.

Je m’habille, redescends faire le thé, il est penaud, désolé, j’ai le cœur qui s’emballe, on va chercher quelqu’un qui parle arabe, je vais téléphoner à Florence, de RSM…

Et puis Dominique me parle d’Hajer, la tanguera Hajer, qui doit parler arabe, on va l’appeler. Adam s’est endormi, Dominique s’est levée.

Il faut parler, tu dois raconter ce qui t’est arrivé, ce que tu veux faire, ce que tu comprends, et ce qu’on comprend, nous, ce qu’on peut faire, nous, pour toi, avec toi. Tu es jeune. Hier soir tu es sorti de la voiture comme un petit diable presque, en me disant, en français, « Bonne nuit » ! j’ai voulu te serrer la main, chaudement, tu as voulu checker, ça a été maladroit, les doigts se sont entrecroisés, cognés, et tu as couru vers ton friend, il fallait partir, rejoindre le camion, à une heure de marche. Track, piste. l’Europe est une piste qui se poursuit, s’emprunte, du chameau à la voiture, au camion.

Le camion ce n’était pas sûr qu’il aille vers Dieppe, ou Caen, pour embarquer, Calais c’est impossible maintenant, le camion, c’était pas sûr du tout, on n’a pas compris, tu as parlé de Toulouse, d’autres destinations, c’était une chance  que le camion aille. Aille.

 

Je dois parler des deux, tu comprends ? je dois parler et de notre cours de tango et de notre histoire avec Adam, parce que c’est la même histoire mais cette histoire est placée différemment dans la Toile, dans le ballon de l’univers qui s’étire et se contracte, les deux histoires s’écrivent avec le même cœur, tu entends, le même cœur, et si je ne parviens pas, si nous ne parvenons pas à raconter, réciter ces deux histoires en même temps, avec les arrêts nécessaires, avec la plasticité, la force et la légèreté nécessaires à notre « centre de personnalité », nous ne serons que des guignols, tu entends ? des guignols.

Adam dort. Dominique est levée, le jour est levé. Le cœur est quelque chose qui se travaille, tu entends, c’est un travail, un labeur, un exercice, la joie est un exercice, tu entends ? tu entends.

Mais à force de demander Tu entends ? les voix s’éloignent, s’évanouissent dans du grand silence, nous nous arrêtons, la musique semble éteinte, puis elle reprend, un appareil, le téléphone de Dominique était resté branché au premier étage et on l’a entendu, et Dominique est monté l’éteindre. Elle part au travail tout à l’heure.

Adam dort à côté, les rêves livrent leur tango, la communication des rêves et de nos veilles.

Sois plus précis, Philippe. Relève la tête, écoute. Dominique est plus dans l’exercice que toi.

Nous ne gagnons plus grand-chose à nous héroïser, soit soi soit autrui avec les contorsions guignolesques de l’héroïsation, de l’admiration, etc., la disparité des consciences est un ingrédient à travailler, à exercer, nous avons à improviser selon l’atmosphère , selon l’air que nous respirons, que nous rejetons, pensées et actions et vie-monde que nous créons à force de vivre, que nous détruisons créons à force de vivre, de vouloir vivre, de vivre vouloir, ce matin le tango est arabe, le tango s’offre à l’enveloppe musulmane de la terre, respire, respire, encore, respire, oh mon dieu.

La joie ? il aurait pu mourir dans un camion frigorifié, il aurait pu être arrêté par les flics, être dépouillé, etc. il est revenu, il a retrouvé le chemin, il a toqué au carreau, j’ai fini par l’entendre, je lui ai ouvert.

La littérature, la poésie est une action permanente et un arrêt permanent sur image, sur action.

Nous nous exprimons ici de façon anarchique, mais on ne s’y trompe pas, avec le tango, on ne s’y trompe pas, la vie essentielle, concrète, s’exprime, trouve à s’exprimer et nous trouvons à écouter, épouser les contours de cette vie – roman, philosophie, poème, action, respiration. Cette puissance du mot respiration, nous la retrouvons, nous l’utilisons ici grâce à Emanuele Coccia, à sa, à son extraordinaire Vie des plantes. Grâce à lui, la pensée tango en effet peut, même dans ce désordre apparent, peut rassembler ces deux histoires, qu’aujourd’hui nous allons développer, comme chacun de vous développe, épilogue et prologue sa vie, sa vie durant, tandas reconduites de jour en jour.

(Tu veux poster ça ? mais bien sûr, livre invisible au cœur du logarithme, vie invisible au cœur de la machine, il s’en trouvera des oreilles de hasard et de nécessité. Continuons le travail. Celui de ce matin réclamait une forme de publication, par urgence, mais c’est juste que la publication faisait partie du travail, celle-ci ne se vise pas du tout, pas un seul instant, comme but.)