Allez!

aller

aller à l’autre

aller

aller

aller

aller puis revenir

aller à l’autre

 

tomber

 

tomber puis s’élever

revenir puis aller

la terre puis le haut

l’arrière puis le devant

 

non

rien de successif

 

tomber s’élever

aller revenir

échouer réussir

vivre mourir

écrire vivre

se rendre compte, de jour en jour se rendre compte

de jour en jour tombe

à un autre bout s’élève, va, réussit

en soi telle proportion

en société telle proportion

 

le drame individuel, la comédie individuelle

le drame social, la comédie sociale

le drame cosmique, la comédie cosmique

 

hier j’ai découvert « le tango de la mort »

j’ai redécouvert le tango de la mort

je savais que les nazis faisaient jouer les musiciens juifs au moment, au moment exact d’envoyer à la mort, je ne savais pas que c’était un tango, je ne savais pas que c’était le tango d’Eduardo Bianco, que c’était Plegaria d’Eduardo Bianco, je ne savais pas ça

je ne savais pas

je danse avec la phrase de Marguerite Duras, je comprends la phrase de Marguerite Duras, je comprends la sidération sans cesse renouvelée de la phrase de Marguerite Duras, je comprends la phrase de Samuel Beckett, je comprends la phrase recluse dans l’ombre, je comprends la phrase obscure de Paul Celan…

 

quand j’ai écouté, réécouté, toujours réécouté, ce tango de Bianco sur YouTube, avec les images d’orchestre juif dans le camp, ça a été secousses sur secousses, ça a été sanglots sur sanglots, j’ai cherché les paroles, c’était joué sans les paroles, sans la voix, quelqu’un aurait-il pu chanter ?

 

est-ce que

 

dansez-vous le tango ?

dansez-vous encore le tango ?

 

cette nuit c’était un drame individuel

étroitement individuel

et au moment où le jour est annoncé par les merles, quand la tentation est parfois grande de penser que jamais ça ne se lèvera

que pour soi jamais il ne fera jour, il ne fera plus jour, pour soi

et que la tentation est grande de faire en sorte qu’en effet le jour ne se lève plus, non seulement pour soi mais pour tous, toutes, et tout ce qu’il y a de vivant

et l’entrain , l’entrain , l’infect entrain que ça donne de conduire ainsi le jour à sa perte, de conduire les rênes de la nuit jusqu’à la nuit plus obscure

la jouissance infecte que ça te donne de prospérer, de constater que tu prospères sur cette idée, sur ce vœu, sur ce désir que le jour ne se lève plus, ni sur toi ni sur aucun vivant

et ce même désir et cette même jouissance à emporter les foules dans ce vœu

 

Bianco a joué devant Hitler, n’est-ce pas là une photographie de l’orchestre de Bianco jouant autour de Hitler ? ne sont-ce pas là les musiciens de Eduardo Bianco qui jouent autour du führer ?

dansez-vous le tango ? aimez-vous danser le tango ?

avec qui Obama a-t-il dansé sympathiquement le tango, un jour, un jour vite retrouvable sur la toile ? avec qui ?

avec qui aura pu danser Hitler, avec qui les papes successifs depuis que se joue et se danse le tango ?

que le pape enfin danse avec une femme ! tango horizon, tango flèche du temps

qu’un Hitler danse le tango avec une femme, tango gouffre, tango trou noir

mais ce sont là de regrettables fantasmagories

Notre théorie naissante est que l’art du tango est à même de dissoudre, métamorphoser la structure violente de l’humain.

 

 

chère Elise,

le temps semble nous engouffrer dans son indifférence cosmique

il faut beaucoup d’énergie pour écrire comme pour danser

il ne se passe pas un jour que tu ne danses, pas un jour que je n’écrive

et il ne se passe pas un jour où danse et poésie ne conversent, à leur manière

depuis le rythme d’existence que nous emboitons, les uns et les autres

j’espère que tu aimes de façon toujours aussi entière, et têtue, aussi indémêlablement perdue et sûre

je lance cette phrase qui chaque jour m’est lancée, dans cette vie avec « mon autre », mon expérience de quelqu’un d’autre,

quelqu’un d’autre planté, orbité autour du même axe que moi

 

c’est difficile de reprendre langue avec toi, avec vous, quand je rêvais de le faire une fois le texte fait.

 

Il ne se passe pas un jour que ne se délie une langue autour d’une nouvelle découverte à l’intérieur vécu du corps en exercice du tango, de cette danse à deux.

Mon corps se métamorphose, mon écriture aussi, et c’est le même corps, c’est la même écriture.

Bien sûr, j’aimerais beaucoup que nous soyons géographiquement proches, et que le goût du travail, de l’exercice, de la recherche, de l’extension, et encore de l’exercice soient quotidiennement partagés avec toi et Toni, avec Stef, avec quelques personnes, de ces personnes pas seulement passionnées par le fait de danser le tango mais de ces personnes dont la passion d’être, de vivre se découvre et se déploie de l’intérieur de la passion du tango.

Mais l’impulsion première à te réécrire, je dois l’avouer, vient d’une épreuve.

En allant à Auschwitz, je ne savais pas, je ne me souvenais pas, je ne savais pas, je ne pouvais pas savoir comme ne pas savoir, je ne pouvais pas savoir comme je ne pouvais pas ne pas savoir, connaître comme ne pas connaitre le tango dit de la mort, et, maintenant je peux bien te l’avouer, le texte, qui allait bon train, à partir de tes quelques si belles lettres, le texte qui voulait si fort se reprendre, au sens fort de cette reprise qui reprend toute une énergie du vivant sous une nouvelle force, la force propre de la répétition créative, ce texte qui voulait si fort se reprendre s’est arrêté net. Il allait reprendre, il reprenait, à l’endroit le plus impossible, à cet endroit qui déjà m’avait arrêté, tu te souviens de ces espaces, de ces moments-seuils que je t’avais proposé de noter, et parmi ceux-là, il y eut, tu évoquas la visite d’Auschwitz, la salle des cheveux, la montagne de cheveux, et c’était cette image-là qui t’avait centrée sur la douleur, sur le partage de la douleur, sur le sanglot – il manquerait juste, dans ce lieu de mémoire, quelques distributeurs de kleenex, comme dans les cabinets de psy, ou de juge d’instruction, disponibles pour le moment assuré du sanglot. Bien sûr le sanglot ne fait pas conscience ni travail de mémoire ni travail d’histoire, mais le sanglot fait travail de vie, et où donc se travaille la vie, dis-moi, où donc, faut-il qu’elle se travaille à l’endroit même où elle a été industriellement niée, détruite ? Et cela déjà, ton évocation d’Auschwitz, me demanda beaucoup de temps, une visite d’Auschwitz, beaucoup plus de temps que prévu, déjà, ça m’avait arrêté, je ne pouvais pas passer, restituer, évoquer ces courtes phrases, tes phrases sur les cheveux d’Auschwitz, il fallait du temps, repousser ce qui était destiné à vite s’écrire, vite se chanter, il fallait y aller, il fallait en revenir, mais je ne savais pas encore.

Et aujourd’hui je ne sais quelle force – idiote sans doute, injuste sans doute, ou simplement déplacée sans doute, d’où vient et quelle est cette force qui soudain, soudain, soudain

crée, déloge, révèle une insupportable continuité, une continuité, tu entends ? une continuité entre ce moment qui aurait dû à jamais plonger le tango dans sa disparition, dans son intime interdiction, et définitive, après ce « tango de la mort », joué et rejoué, tu entends, tu l’entends ?

Dans ton pays, tu entends, tu l’entends ? ce tango dans la continuité de ce moment et de ce présent, à nous?

J’ai suivi la visite comme tout le monde, en plus bref peut-être, parce que le car avait pris du retard, et l’heure du retour restait inchangée, nous n’avons pas longtemps erré,

nous n’avons pas longtemps erré autour de la boue, des flaques d’Auschwitz, dans cette architecture qui emmène avec elle les bois alentour, qui emmène le souvenir des plantes, et toute concentration humaine, conduite, gérée pour la mort.

Dominique n’est pas venue avec moi. Non seulement elle n’est pas venue avec moi, mais lui est venue l’idée, ici seulement, dans l’appartement très polonais rempli de ces si belles affiches polonaises, lui est venue l’idée, ici seulement, de peut-être arrêter le tango. Tu dois connaître Maria Filali, dans un entretien filmé, elle dit très bien que si devait l’emporter le déplaisir, la pénibilité du tango, si par le tango elle devait souffrir plus qu’elle ne se réjouissait, alors elle arrêterait pour de bon, elle pourrait arrêter. Une telle parole portée par une telle « star » du tango facilite l’accès au langage pour nous, gens ordinaires : en effet arrêter si cela fait plus de mal que de bien, et c’est cela qu’elle me dit alors, que Dominique me dit alors, pour des raisons internes à la danse, à elle, à la pratique, pas du tout pour « de grandes raisons ». Et bizarrement, elle n’a plus jamais reparlé ainsi, plus jamais, il n’a plus jamais été question d’arrêter, c’est là-bas, uniquement là-bas qu’arrêter a été parlé. Je vais peut-être arrêter le tango. Et je crois que c’est le jour même, enfin la veille, car je partais très tôt le lendemain pour Auschwitz, où : Je vais peut-être arrêter le tango, me dit-elle.

Je crois que les lieux lui ont parlé, que les morts lui ont parlé, je crois que le goût de la mort était trop fort, elle ne veut rien avoir à faire avec le goût de la mort, avec toute complaisance avec ça, et le sanglot, celui qui ranime, qui fait renaître, est d’abord manière très complaisante de succomber, c’est d’abord une complaisance dans le mourir en commun, dans le commun de la mort, dans la mort commune. Je me suis dit ça, après coup je me suis dit ça, c’est Auschwitz et le tango de la mort qui l’ont révulsée, interdite, et comme, pour des raisons biographiques solides, elle s’est interdite le sanglot, la complaisance maternelle du sanglot, elle n’est pas venue. Toi, tu es polonaise par ta mère et tu connais l’histoire et tu connais ton histoire, et je ne sais pas quelle est ton histoire, et maintenant pour nous tous danser à nouveau devient la plus grande affaire humaine, et entendre à nouveau un morceau de tango, à commencer par ce tango de la mort, Plegarlia, d’Eduardo Bianco, mais avec le souvenir du tango yiddish, devient, est devenu

 

Non le vrai sanglot n’a pas été encore dit, pas encore été mêlé aux spasmes du dire, le sanglot, c’est la collusion soudaine entre la Shoa et la montagne infinie des victimes féminines dans l’histoire masculine, c’est soudain l’amalgame des deux, pas de raisonnement, pas de discours, rien pour tempérer, interdire cet amalgame violent, radical, entre juifs et femmes, oui, entre juifs et femmes – le pouvoir de la mort a bel et bien régné sur les femmes et combien de femmes sont mortes et ont longuement souffert sous les coups, sous la loi du masculin, c’est cet amalgame qui est au cœur du sanglot qui s’est échappé, qui vient de s’échapper, qui s’est calmé, qui est revenu et qui s’est pensé, plus au calme, plus au fond de lui-même.

A l’école primaire, Dominique se souvient d’un maître qui exhibait les pires images des camps et des tortures, c’était dans les années soixante, et elle raconte comment les enfants, pour se venger de ce maître morbide graffitaient des monstruosités sur les murs de la cour de récré, comment les garçons menaçaient de tortures les filles, comment d’emblée la complaisance initiale avec la mort industrialisée devenait moteur sexuel, sadisme de structure. Je crois que la petite fille qu’elle était fut épouvantée, secrètement épouvantée par ça.

 

Le premier motif à reprendre langue avec toi était plus discret, plus anodin. C’est quoi ta part polonaise, c’est quoi, ta vie là-bas, quand tu y retournes ?

Mais je ne voulais pas faire peser sur toi, sur ton éventuel récit de vie mon incapacité plus ou moins mystifiée par de grands sentiments… et voilà que je te partage une charge insupportable…

Non, j’ai voulu t’écrire, au plus près de mon, de notre expérience, qu’on continue, aujourd’hui plus que jamais, du tango, et pour te dire que reprenant de fond en comble ce « petit texte » qui doit rester petit en volume, et qui s’intitulera « Les lettres d’Elise » si, jusqu’au dernier moment tu ne rétractes pas ce moment de partage, pour te dire que…

Tu vois bien aussi qu’une fois encore, au fond, le seul fait de t’adresser quelque chose relève, « me relève » de l’intense découragement à l’œuvre dans mon cœur, dans mon « courage ».

Appelle-t-on courage la force cosmique qui nous traverse et nous fait chercher encore à danser, à converser ? n’est-ce pas un peu vaniteux ?

Ça s’arrête là, brutalement. Brutalement la nécessité de relire, de reprendre, de se remettre au travail, de faire lire à Dominique, et peut-être t’envoyer.

Un peu difficile de reprendre la forme convenue, admirable, réconfortante, de la lettre, mais ça se fait,

doucement,

simplement.

Comme le tango qui forcément,

à un moment,

revient te dire

que c’est simple,

combien c’est simple.

Je t’embrasse,

et,

bien sûr,

sans l’exiger,

espère que tu nous enverras de tes nouvelles

et ta manière à toi

d’aller

ou ne pas aller

dans tel

ou tel pas

qui s’est aujourd’hui imposé à moi.

 

Philippe.