Livraison de deux jours

Lecteur d’éternité, je te livre aujourd’hui deux pages, deux jours du journal, de l’œuvre en cours –pardonne l’outrecuidance de ce mot, mais je ne crains pas trop la rhétorique de l’humilité devant toi, car tu es mon roi, mon impératrice, c’est l’évidence

Précisément une évidence qui à chaque mot est mise à mal, et même ridiculisée, n’empêche

Je te livre ça, lectrice d’éternité, et pas plus, parce qu’en ce moment, chaque jour est de plus en plus intime, près donc des gens avec qui je partage le pointage du jour (le jour est une usine, on va y pointer bon an mal an)

Parmi les gens il y a aussi moi, et les trucs persos qui se donnent parce que c’est le passage, le passage obligé, alors, je ne poste rien, et puis je confesse que je ne vois pas bien, je ne perçois pas bien le seuil entre perfection et reprise, texte parfait et texte à reprendre

Je suis dans ces ébats-là, exactement, avec les Lettres d’Elise, qui reprennent, là, en ce moment

Qui imposent absolument la sensation de perfection dans le nouveau work in progress qu’est la découverte du tango…

Alors voilà, en privé presque, dans cet espace public non fréquenté qu’est ce site

Voici deux jours confiés à ta sagacité

lundi 26 février 2018

image couleur, rue nuit, lumières d’enseigne, passage de voitures au premier plan, magasins, genre entrée de galerie commerciale, un jeune homme assis enroulé sur lui-même presque

dans une grosse couverture

colorée

tout est coloré de l’autre côté de la rue, au premier plan c’est plutôt noir et blanc

je pense à T

comment se noue la parole

dans l’image, dans le temps

dans l’expérience, dans le manque d’expérience

je pense à T, mais c’est un jeune homme

c’est peut-être dans cinq ans

dans cinq ans il aura déjà trente ans

il me regarde

une image carrefour

une image qui me dit que je vais me rendormir, une image de rêve

s’endormir c’est aller au carrefour des événements et des significations

où aller ?

nous parlons. Je lui dis, c’est exactement ce que tu as voulu, ce que tu es, tu l’as voulu, tu l’as voulu

si tu veux autre chose, tu peux , tu peux vouloir autre chose

 

 

 

je danse avec Elise. Nous repartons du premier abrazo

le tout premier, celui qui m’a vrillé au choix de me consacrer à ça

puis nous marchons

nous ne faisons que marcher, toute une délicatesse, toute une puissance, toute une poésie juste en marchant, à peine le pas de base

ça dure

c’est fini

je pleure, retiens les sanglots, juste larmes

vais vite chercher, avec Elise, Dominique, nos trois mains, nos trois mains

l’universel singulier, trois mains qui témoignent

de la disponibilité de l’absolu

nous transmettre un à un, c’est-à-dire toujours deux à deux, autour de l’axe impair

la solitude est impaire

la communauté des amants est impaire

l’impair fait axe

 

est-ce que ce sont les deux événements rétrospectifs du réveil ?

 

dans cet abrazo très particulier qu’est une aube

(je passe beaucoup plus de temps avec l’aube qu’avec le crépuscule

Je vais m’accorder un peu plus de temps au crépuscule

Perdre mes mots, mes phrases, tout axe de sens, confier ça au crépuscule, j’aimerais bien, il y a eu de beaux poèmes lâchés-pris autrefois

Pour l’instant, c’est la partition du jour)

 

Sur la table j’ai disposé les lettres manuscrites d’Elise

J’ai commencé à les relire hier matin, j’ai « repris » le texte, que j’aime nettoyer, « nettoyer »

Changer vraiment le verbe

L’image, la comparaison qui vient, c’est le transfert de poids, l’art de transférer en même temps

Et du coup le chemin s’invente davantage à deux, si nous pesons ensemble, si nous sommes un seul corps jouant de sa pesanteur, nous inventons

Un texte faisant corps avec… avec quoi ?  avec le sens ?

Ce qu’on appelle sens, carrefour de ce qu’on sent et comprend, peut sentir et peut comprendre, veut et veut, destin et destin, libre et libre

Des mots se trouvent chevillés, vrillés aux corps qui les empruntent

Nous sommes autour d’un axe, nous aimons, nous aimons, nous aimons

Je sais… je sais que ce verbe est une paresse, un alanguissement pas forcément nécessaire de l’énergie et de la joie qui œuvrent à cet instant

Mais voilà, on le dit parce que ça résume bien, ça nous résume bien

Nous aimons, nous aimons, nous aimons

 

samedi 24 février 2018

ce sont des phrases, des situations qui volètent, là autour

en prison, après avoir marché, sur le terrain de sport, je propose aux quelques hommes détenus l’abrazo de travail, je propose la relation, non par le regard mais par le poids

à Dominique, qui se lève déjà, en disant, je suis fatiguée, je dis, tu as très envie d’être fatiguée, tu veux mourir de tristesse, t’as très envie de mourir de tristesse, de fatigue tristesse ?

elle vit

ils vivent

 

à la Maison des Arts, à Grand Quevilly, dans l’expo de l’artiste que je ne connais pas

dans le master Métiers de la culture

goût et dégoût, parler manger

 

je voudrais faire un atelier avec des Réfugiés

marcher avec eux, auprès d’eux

 

guider être guidé, marcher en avant, marcher en arrière

par exemple on mêle les rôles. La personne qui marche en avant ne transmet, ne guide que les directions, l’autre guide tout le reste l’autre guide les intensités, les amplitudes, les figures sur place

est-ce que c’est possible ?

je vois Eva, je vois Stef, je leur demande, je leur propose ça

je ne vois pas la table encombrée des plans de l’affreuse maison que nos acheteurs vont construire sur le terrain qu’on leur vend, je ne regarde pas le chat dans la balancelle, tourné en face de moi, je n’écoute pas  l’horloge et si je lève les yeux, l’amaryllis offert par Jean-Paul il y a plusieurs mois maintenant, ses larges fleurs rouges bouchent la vue du cadran, je n’écoute pas le tic-tac pourtant très présent

je n’écoute pas la gêne dans le dos, avec laquelle je me suis levé, avant-hier, c’était dans le thorax

je n’écoute pas trop que demain peut-être je meurs

il y a tant d’hier qui se sont succédés

j’espère que Dominique aura pu se rendormir

ce soir, je ne reprendrai pas

 

 

 

 

 

tout ce que j’ai écrit dans le vide ! mon dieu

toute la séance est passée à l’as

j’ai regardé pourtant l’écran et cru, cru ! que les signes s’inscrivaient !

quel arrachement

la nuit, le jour

les rideaux que j’ai tirés hier

ils sont fins, rouges, chaud dans la lumière du soir, l’intérieur du soir

et quand le jour se lève, ils dévoilent leur transparence

la réalité de la nuit accueille l’onirisme du jour

c’est un abrazo entre jour et nuit, dans un sens, dans l’autre sens

qui guide, qui est guidé ?

le jour se levant me guide, moi figure nocturne

je recule, j’épouse chaque pas

tout à l’heure j’avancerai

 

tout ce que j’ai perdu !

 

est-il possible de faire cet exercice : une personne ne guide que les directions, l’autre guide tout le reste

les intensités, les amplitudes, les figures sur place

je demande à Stef, à Eva

chaque figure apparait, chaque personne apparait nettement

entre voir et imaginer, l’abrazo de voir et imaginer

l’abrazo des deux verbes

voir prend les directions, imaginer tout le reste

le corps imagine, le corps c’est de l’imagination

j’étais avec Eva, je lui, je leur proposais ça, à Stef et Eva

et en même temps nous étions en abrazo, avec Eva, en même temps nous commencions à marcher, à nous mettre en mouvement, et ma parole était, comme disparaissait, dans l’exclamation du silence, le silence agi dans le corps

quand dominique me guide, ne rien lui dire, ne plus parler, la laisser, l’épouser, épouser sa recherche

même si sa recherche m’est loin, c’est-à-dire même si je la vois loin d’elle à elle, même si me vient l’outrecuidance de croire que je suis plus près d’elle qu’elle ne l’est d’elle-même

je ne crains pas de dire de tels trucs

il est bon de les dire, même pour découvrir que ce sont des trucs archi faux

car parfois c’est vrai, c’est juste vrai, et dans les deux sens : parfois elle est plus près de moi que je ne le suis de moi-même

car je n’ai pas plus de maîtrise quant à la proximité que je peux avoir avec moi-même

il me semble que l’égalité, l’idée, la lubie d’égalité a infiniment, prend infiniment plus de charme comprise dans cette incertitude majeure

de ne jamais pouvoir évaluer ce qu’on est, ou de ne le pouvoir que sporadiquement, ni s’évaluer soi-même ni évaluer autrui

tout comme s’évaluer soi-même et évaluer autrui parfois se fait

avec une justesse criante

le discours, la pantalonnade langagière

s’efface un peu derrière

nos jeux d’ombre et de lumière, derrière l’immense variateur que nous sommes, de faux à vrai et de vrai à faux

faux étant toujours au plus vrai et vrai au plus faux

mais interdiction de tomber dans la goujaterie de penser que tout se valle – ça c’est la pantalonnade du discours et des passions tristement opposables les unes aux autres

je n’ai rien dit de tout à l’heure.

(Dès qu’il y a point il y aura majuscule, avec le logiciel word)

J’ai terminé par une pensée très très très forte pour T

D’autant plus forte que je me vois parti pour ne pas faire un geste avant lui, pour le laisser venir faire un signe – sa mère, je ne sais pas ce qu’elle pourra faire

Alors je pense très très très fort à lui

Il existe très très très fort

Et je saute dans le vide de mes phrases en disant cela

(la vidéo que Dominique m’a montré, ce reportage dans une piscine isolant des gens sur un plongeoir de 15 mètres, chacun gérant, parlant sa peur… magnifique)

Le ciel est clair, la transparence est de plus en plus belle

Combien de pensées ai-je perdu ?

 

Les phrases se baladent,

Je parlais de l’horloge, que je ne regardais pas, de son tic-tac, et quand bien même je lèverai les yeux je verrais les immenses fleurs de l’amaryllis, organe rouge masquant le cadran

Inventaire de ce que je ne regarde pas, la table encombrée des plans de la pauvre maisonnette qui se construit, va se construire sur le terrain qu’on vend, le chat…

Je ne regardais pas le visible et scrutais les ombres vivantes du cerveau

Bénir les romanciers, romancières, les embrasser au moment même où leur cerveau noircit la page

Que de choses encore j’ai perdues

Mais la perte m’est douce

Je suis – je marche en les suivant – le jour derrière les rideaux et la lampe rouge restée allumée dans l’encoignure du mur rouge, entre les deux fenêtres doucement rouges, je laisse la fusion de jour et de nuit me conduire, derrière moi c’est immense et libre, j’embrasse tout mon passé, tout à toi, devant, là-devant

La relation à Dieu est encore bien enfantine, bien négligente de la relation

Tu conduis ? c’est moi ? tu suis, là ? c’est moi qui suis ?

Que de choses j’ai perdues, que de choses j’ai gagnées

Dominique dort encore, tout faire ce week-end pour bénir son repos, peut-être vais-je écrire d’une traite les lettres d’Elise ?

Ça se pourrait

Voilà

Le soleil point dans l’angle des toitures, est sud-est, branches du charme immensément découpées, large lampe interne, éclairant le petit peintre de Jean-Pierre Bourquin, peintre se peignant, s’avalant, retournant sur lui-même sa mine, son pinceau, japonaiserie verte et noire.