Barbara, Jacques Rancière et les autres

dimanche 4 février 2018

Arte replay ou autre biais. Barbara, le film, Matthieu Amalric et Jeanne Balibar, un mauvais exercice d’admiration, de bout en bout. Un biopic (ça s’écrit comment ?), un biopic aurait mieux fait l’affaire – de l’admiration en veux-tu en voilà mais avec ce petit effort biographique qui donne l’impression d’une vie. Là, rien, des fragments d’admiration, des fragments d’envoûtement. Matthieu Amalric prend la place du spectateur sans prendre le courage de se sonder comme spectateur idiot (tout spectateur médusé est un idiot sans doute, brossant l’idiotie de l’artiste dans le sens de son idiotie… Mais rentrer dans son idiotie propre, se la coltiner, c’est autre chose…)

Le cinéaste, on lui voit une admiration Truffaut, une admiration Godard. C’est encore de l’admiration, de l’extériorisation, ou bien plutôt une malheureuse extériorité, on court vers ce qu’on admire au lieu de courir vers là où on se trouve. L’admiration pour les strip-teaseuses lui était créative parce qu’il s’agissait d’admirer un art mineur-mineur et d’en déloger le sublime, là, il va au sublime et voudrait son plus sublime à lui, il admire Barbara, il admire Balibar, il joue de la consonance baba, barba, babar, et nous coupe l’herbe sous le pied –notre créativité admirante, notre admiration créative (notre ? allons ! mettre le public dans une communauté du nous, se le mettre au nous, aïe ! Ni spectateur ni artiste, allez chier, ces jeux de rôles sont épuisés, comme les rôles de guideurs-guidés au tango, les gens au travail, en exercice, savent l’océan des deux ensemble et l’art des courants, flux, abysses et surfaces et l’entrelacement des distinctions et indistinctions).

J’aime inconsidérément Barbara, elle fait partie de ma biographie, c’est un double de ma mère et c’est mon double, une vie faite œuvre, une œuvre faite vie, dans une gigantesque maladresse – redoublée par la grande adresse de la musique et du chant –, c’est ça, son surjeu de l’élégance, de la sophistication, une gigantesque maladresse des sentiments – peut-être du sexe, pourquoi d’ailleurs les amants, les amantes ne s’expriment-ils pas là-dessus après le purgatoire (quelques années de mort) ? ce serait intéressant. Mais il faut être artiste pour parler sexe, et encore, il faut un art de la non-intrusion, de la désappropriation pour montrer l’art de la possession et de l’intrusion.

La dernière Barbara, dans l’enchainement biographique du documentaire vu il y a quelques mois à la téloche, arte replay, ça m’était magnifique, mais, réentendu un de ses derniers disques, à froid, comme ça, ressorti par Dominique, ça nous était affreux, une caricature, grotesque désublimé, idole effondrée.

Être au cœur du drame de la vie, marcher dedans, à tout coup, et en ressortir, y survivre avec une chanson, un texte, une musique, une danse, c’est un romantisme que je partage, je ne peux me le cacher, je crois que c’est mon romantisme maternel, ça me fait la même chose avec Duras, l’admiration de ma mère, l’exclamation d’une vérité à jamais atteinte, à jamais ressassée, et dans mon âme d’idiot, c’est là mon habitation amniotique, je m’y retrouve sans crier gare.

Mais là, juste en face, dans le noir de la vitre : mon cou, ma tête Modigliani, la silhouette Giacometti.

Ce temps présent ! peut-être cent pages pour montrer en mots l’image, l’image-durée, scandée par l’horloge à droite, dans l’intérieur qui se réchauffe – j’ai remonté le chauffage – et la table dès que je baisse les yeux, puis les remontant, le reflet, vite ! le reflet, table trouble, théière trouble, doigts troubles, épaules abaissées, tête amincie, auréolée de deux reflets, deux ombres de tête, et la cloche de la lampe au-dessus, mais décalée, et derrière, le Bourquin végétal, vu pour la première fois comme jardin, à la place du jardin : en effet il prend la place du jardin, où on aperçoit les rubans de chantier (matérialisation de la parcelle de terrain qu’on met en vente) et surtout, surtout, à noter avant que ça disparaisse avec l’effaceur du jour, le plafond, le reflet du plafond qui apparait exactement comme une cabane : à gauche je vois le tronc de l’arbre mort, survivant de la danse des trois arbres qu’on têtardisait là-devant, les solives blanches du plafond, je ne comprends pas la logique du reflet, si, la partie derrière moi étant éclairée, elle se donne à voir dans la vitre, mais la séparation entre reflet et image du dehors avec le grand arbre du voisin et les deux sapins qui oscillent dans le vent au-dessus du massif de lierre, voilà la cabane inventée du salon dans le petit froid matinal, et cet avant, ce devant étrange où je me refroidis dehors, sur la terrasse, entre cette « cabane virtuelle » et le salon réel, image peinture, image cinéma, et juste la pauvreté des mots, je n’ai pas noté encore la ronde des chaises que je vois de dos, autour de la table, mes spectatrices : ma silhouette est masculine assurément, quand tout l’intérieur, quand toute la sensation était femme, était Barbara… Le grotesque partagé a été un poil dévié par l’étrangeté du présent, de la scission entre chaleur, solidité et fiction, ombre, fantasmagorie.

Entendu hier Régis Jauffret, invité avec, après Rancière, par Sylvain Bourmeau, choix pas forcément pertinent. Ré-énoncer les fictions qui s’ignorent, dénoncer les impostures des sciences sociales qui s’approprient sans reconnaissance les ressorts, les intelligences de la fiction, et cet écrivain autofasciné par sa nature fictionnante.

Je profite comme tout le monde de la fiction, des fictionneurs en chef, mais je reconnais que secrètement je les méprise un peu, je méprise cette faculté de se venger du réel, et peut-être même de se venger de la pensée. Je ne suis pas très fier de ce mépris, mais il est là, quand bien même je le garde secret et m’interdis toute flatulence en public.

J’aime les fictionneurs au plus près de l’indépassable réalité.

L’image tient encore, le ruban de chantier se balance nerveusement, l’horloge calme le jeu.

C’est juste une page que la lumière blafarde de l’écran prend au vol.

Je pense, je prie, à mon troisième fils.

Qu’ai-je fait de ma vie ? que va-t-il faire de la sienne ?

Les questions divergent, « décoïncident ».

Barbara est au passé. Notre jardin est au passé. Dominique se lève, elle pisse et lance son pet chantant, elle baille en forme d’exclamation, elle fait grincer l’escalier, et s’approche.

Tout a disparu.

Tout existe.