Présence au non encore vécu

jeudi 14 décembre 2017

vie une, aléas compris

long temps de récupération, nuit une, avec jour

l’immédiat, hier

un dessin d’ensemble, en arrière et devant : ce que la prospective échoue toujours à produire : être présent au non encore arrivé, non encore vécu

hier il était question d’utopie, pas la totalitaire qu’il nommait politique,  mais articulée au réel, en opposition à « réalisme » (ajoutez toujours « conservateur ») qui, aujourd’hui, en politique fait (presque) aussi pire que la pire utopie

 

OUI

cette nuit, coupée par des douleurs musculaires. Levé pour ne pas réveiller la compagne, puis recouché dans le salon, cette nuit c’est le son oui, c’est le sens oui qui a été prononcé. Il n’y avait pas de phrase, pas d’idée, dès qu’une « idée », une « pensée » venait, elle faisait pauvre surface, cette nuit, j’étais animal, et le langage resté, enfoui dans la présence patiente, tout mon langage se résumait à : oui. Allongé, immobile, détendu, je prêtais attention au mouvement que j’étais, au mouvement dans lequel je me mouvais.

Juste une petite phrase alors, comme si, comme s’il y avait encore résistance : laisse-toi emmener par ce mouvement, lâche.

Ce que des phrases antérieures, dites et redites, plus ou moins bien ou mal priées par plus ou moins foule de méditants plus ou moins méditant, ces phrases se retrouvaient dans la syntaxe silencieuse, muette, j’étais devant, dans, dans l’ouvert, ce mot allemand et chinois.

Il est vrai que toute phrase négative était écartée, mon existence négative était écartée, idem ma conscience critique.

Idem ma conscience critique.

Le moins et le plus se retrouvait sur l’unité de la ligne

Je me déplaçais vraiment, j’involuais

Cerveau et univers

Nous avons besoin de nous éloigner de ce que nous prétendons être, de notre prétendue société

Nos sociétés sont nos dieux, nos nouveaux dieux

Nous avons eu le courage, et l’aisance aussi, de « lâcher » dieu, nous aurons le courage et l’aisance de lâcher nos « sociétés »

 

Comme ça peut être simple, au fond – c’est ce que me disait Christophe, à la pratique d’hier (Pratique du mercredi, Cloître des Pénitents), quand je lui disais, Comme c’est difficile !

Je l’avais trouvé très beau dans son échauffement avec Anne. Entièrement lui, intellectuellement et sensiblement lui.

Un peu seul peut-être. Seul à deux.

 

L’immédiat compose avec le séculaire de notre expérience.

Quand Dominique travaille à la Pratique, j’ai l’impression qu’il lui est nécessaire de se rendre tout difficile, travail veut dire complication, labeur dans la complication.

Ce que je vois chez elle, je le vois car je vois que je ne le vois pas bien à l’œuvre chez moi : moi aussi quand je travaille, je peux tout compliquer.

Or l’effort va avec l’aisance.

Je lui proposerai de travailler dans l’aisance, de chercher le confort et le plaisir quand on travaille ceci ou cela.

 

Est-ce déjà en arrière cette sensation fragile, sans langage immédiat, d’immobile aller vers, voyager vers ce qu’on est de n’être pas encore ?

 

Je n’ai pas beaucoup d’estime intellectuelle pour Nathalie Heinich, pourtant très féconde sociologue. Elle a peut-être confondu, comme beaucoup de sociologues aujourd’hui, sociologie et conformisme.

Je n’ai pas beaucoup d’attachement intellectuel pour Jean Echenoz, même si impressionné par sa trempe, sa résistance au marché de la reconnaissance. Sa façon de parler de ses archives déposées – une exposition se tient en ce moment, sa façon « détachée » d’en parler montre les limites du cycle univoque écrivain-individu, solipsisme littéraire démuni devant la question de l’autre, devant la vie de l’autre. Il me semble aujourd’hui inconvenant de se prêter au jeu de l’écrivain individu.

Phrases négatives ? besoin inconsidéré d’appuyer son faible poids sur des terres adverses ? rien ne m’autorise ni ne m’interdit de parler de ceci ou de cela, de tel ou telle. Ce ne sont d’ailleurs pas des jugements, juste des dispositions. Dispositions à lire ou ne pas lire, à entrer ou ne pas entrer.

Le philosophe de l’utopie, Francis Wolf, m’interpelle davantage.

(Je me rendors ? je divague ? je reporte le travail ?)

Unité, le premier mot du jour avait pour motif de, d’intégrer mon travail technique – la reprise de mon cv, pour le Rectorat –, de l’intégrer simplement à ma respiration : ni essentiel ni anecdotique. Une manière de poser ce qui a été fait, délesté de la culpabilité de n’être pas devenu ce que j’aurais dû devenir, délesté de la culpabilité de ne rien peser dans le champ social, délesté de mon mépris de moi, délesté de la phrase négative qui enveloppe chaque mot, chaque borne de mon existence.

Alors, la visite factuelle du fait « professionnel » devient un élément de poème, un élément de ce grand poème en cours.

D’Echenoz j’ai été interpelé par son « humiliant », qu’il a prononcé et reprononcé hier à La Grande Table. Humiliant, pour lui, les premiers pas dans un texte, un « roman », et s’il ne se relit pas c’est sans doute pour échapper à l’humiliation d’une littérature pas à la hauteur de celle qui fait son horizon, ou bien pour éviter l’humiliation de se retrouver en flagrant délit de vanité. Humiliant est l’adjectif le plus dépourvu d’humilité, et surtout, c’est une manière de déclarer forfait devant l’altérité. L’écrivain reste son petit juge, quoiqu’il en dise.

Par ailleurs il parle bien des élans contradictoires de toute-puissance sur ce qu’on écrit et cette impuissance nommée Inconscient, la force de l’autre, en soi. Mais l’imaginaire de l’Inconscient, dans le cycle individualiste finit par enrayer l’autre, l’autre à l’œuvre dans la relation effective. Or tout est relation effective, imaginaire compris, mais imaginaire alors jamais compris seul.

La littérature seule n’est pas une bonne utopie, la « société » seule n’est pas une bonne utopie.

Oui, c’était quelque chose comme ça qui se pressait sous le nom, par ailleurs estimé de Echenoz.

Sous celui de Heinich ?  une vieille histoire pour moi, mais j’ai arrêté de la lire il y a longtemps, rien ne justifie que je m’appuie sur elle pour je ne sais quoi sauver de ma vie intellectuelle. Sa posture « centriste » sur le féminisme est peut-être le motif de la mésestime. Même errance au fond que l’ex directeur de la cinémathèque.

Je ne vois pas en quoi la trouillardise devant la mutation anthropologique apportée par le féminisme serait un gage de liberté pour la création artistique.

Sur ces questions, au fond, le philosophe invité le lendemain, Francis Wolf, me parait infiniment plus stimulant. C’est la question du droit qui mérite en effet d’être à nouveau frais labourée, la question politique du Droit. La fondation politique de la justice. Qui aujourd’hui s’est complètement inversé en fondation juridique de la politique.

Si tout plaide pour dissoudre le féminisme dans la juridiction de l’égalité, il y a un reste propre à l’émergence du féminisme, un reste énorme, capital, et c’est ce reste qui me fait bouger, vivre, évoluer.

 

Si ce qu’on fait « existe » sous forme attestée d’œuvre, livre, spectacle, action commentée etc. alors oui, il convient de regarder toujours devant et ne pas s’associer à la seconde vie – sociale – de ce qui a été fait. Mais si ce qu’on a fait n’a pas ce socle, le regard en arrière, qui peut être fatal, comme celui d’Orphée, peut être aussi salutaire : car un tel regard se relie à cette paradoxale énergie présente de ce qui n’est pas encore advenu. L’horizon est une énergie présente. Il n’y a pas d’être sans horizon de l’être.

Etre ? encore ce mot ?

Ou danse.

Ou, mieux : tango !