L’art du couple à l’intérieur de soi

vendredi 8 décembre 2017

L’art du couple à l’intérieur du corps solitaire, l’art du couple à l’intérieur de soi, l’art du couple dans le tango, grâce au tango.

Avant-hier il y avait cours avec Stef Lee. Un échauffement, tout un déroulé de formes, formations du mouvement, en faisant dialoguer deux à deux des points écartés, opposés mais pas que, du corps. Par exemple poignet et cheville, croisés et de même côté, mâchoire pouce du pied, coude, hanche, etc.  – un moment, beau à pleurer, selon Stef, c’est cet exercice : deux à deux, l’un met en œuvre, évolue, fait évoluer ses duos, ses couples devant l’autre qui regarde, qui met en œuvre ses neurones miroir, œil latéral plutôt que scrutateur, surtout pas scrutateur, émouvant en diable… Je confirme, de l’intérieur des deux rôles, rôle de témoin : très beau de regarder, considérer, méditer le mouvement libre, sincère de Dominique, et surpris, dans le rôle de mouvementeur, après la très légère résistance à mouvementer sous son regard, de me donner, avec autant de soin que d’abandon… La bienveillance est créatrice, la création est bienveillante, c’est l’ilot-paradis de toute création artistique dont la principale qu’on nomme toujours avec trop de négligence art de vivre.

Puis cela en œuvre dans la danse à deux, à l’intérieur du cylindre tango, de la contrainte tango, soi deux à deux, sans prévenir l’autre et le soin qu’on met au couple de soi dialogue avec le soin que l’autre prend de soi en couple et le début de merveilleux couple que ça fait, que ça fait… je dois dire que cette clé, parmi toutes celles que nous délivre Stef, de façon aussi méticuleuse qu’aventureuse, car c’est une femme qui a le goût de l’aventure, de la recherche, et c’est pour cela qu’on ne s’ennuie jamais de sa pédagogie, cette clé agit là où jusqu’alors je m’escrimais un peu à agir : un équilibre toujours à un moment perdu parce que sans cesse recherché, même si ces déséquilibres sont repoussés grâce au labeur et aux kilomètres de danse, je trouve, grâce à cette clé, je retrouve, je joue, enfin ! avec un équilibre « de structure », je veux dire par là  que le corps agi par couples de points, par une force étirée entre deux points, étirée ou contractée, même si les points sont rapprochés, entre l’œil gauche et l’oreille droite par exemple, cela suffit, et peut-être même  du même côté œil gauche, oreille gauche ça marcherait aussi : car c’est l’espace qui est créé, c’est l’écologie, c’est l’environnement qui est créé en même temps que son contenu individuel, et vraiment c’est une sensation admirable… admirable ? une sensation admirable ? oui, on la goûte, un moment, on l’admire un moment, pour elle-même, en se promettant de l’exercer, de l’exercer et de l’exercer encore.

Ça ne me pose aucun problème de rire en même temps que vous, qui pensez que décidément cet homme réinvente à chaque page le fil à couper le beurre, et que chacun de ses pas, nouveaux pas en tango ressemble à cela, à une naïve découverte de doctes évidences connues des spécialistes, les spécialistes de la vie que vous êtes. Ça ne me pose aucun problème, car c’est ma vie que je découvre pour la première fois à chaque nouveau pas, à chaque nouveau franchissement dans l’exercice du tango et cette révolution, cette mutation ainsi ressentie, a quelque chose d’une effective nouveauté.

On pourra me dire qu’avec le tango j’arrive à autre chose que le tango parce que dès le départ j’aurais vu autre chose que le tango dans le tango, pourquoi pas ? sauf que le nom de tango, et que l’histoire sociale aussi du tango auront été le centre névralgique de cet autre monde en formation.

Mais je m’éloigne peut-être de cet eurêka ressenti et formulé quant au couple, à l’essence active du couple à l’intérieur de soi comme à l’intérieur du cylindre du tango. Vraiment, faites l’expérience de cela, et vos visages contrits vont s’éclairer, la lourdeur conjugale – cette lourdeur qu’on voit chez les couples comme chez les célibataires, car la plupart des célibataires ne sont au fond que des couples mal assortis, avec d’incessantes scènes de ménage à l’intérieur de soi, des tiraillements… évitables ! mais comme tout cela est évitable ! comme le malheur est évitable ! si vous saviez ! ce sont des exclamations (qu’en temps normal je n’utiliserais nullement, par réprobation immédiate) des exclamations rimbaldiennes : cet art de la ponctuation qui chez Rimbaud fait fonctionner le reste inlanguable de la langue.

Cette page peut très bien être passée, soufflée par le vent d’autres pages bien plus importantes à étudier, mais ce même vent la ramènera un jour sous vos yeux et l’espace entre les deux points, celui de votre première lecture, ou prélecture et le point de votre deuxième lecture, ou post-lecture, ces deux points formeront, parmi tous les autres couples enchantés l’enchantement même de votre équilibre.

Du calme, reprenons l’exercice.