Sur l’égalité

vendredi 1er décembre 2017

L’égocentrisme loué, recherché même, des artistes, des grands artistes, n’est qu’un effet d’optique, accompagné d’une angoisse d’appropriation.

Effet d’optique : la richesse singulière, la richesse extraite de la mine singulière n’a pas besoin d’être raptée par l’égocentrisme  de l’individu artiste : la mine fait partie de la Terre, de l’Humus, l’Humus fait partie de la Terre, celui, celle qui sent fait partie de la Terre, la Richesse fait partie de la Terre.

J’entends encore Fabienne Pascaud parler de Françoise Sagan, du regret de la voir si dépourvue de confiance dans son génie, à la différence de Philippe Roth qui était au centre de l’émission. Je revois la même Françoise Sagan pétrifiée devant Peter Handke, dans un Apostrophe peut-être, il y a trente ans, au moins. Celui-ci la taclait sans pitié, j’étais au comble de l’admiration pour lui. Ne me souviens plus du tout des contenus échangés, juste de la forme qu’avait prise la domination, par le truchement de la religion littéraire. Les jeux de la domination finissent par détruire tous les contenus.

L’illusion d’optique empêche de prendre l’os artistique, mais surtout vient encombrer la danse initiale propre. Cela empêche d’aller au noyau de vie, de danse propre au génie de l’art quand il y a art, et il n’y a d’art que dansé, au sens de relationné, connecté (à présent dès que je parle de danse, je parle à partir de mon expérience de tango). La vérité, que celle-ci soit chantée ou démontrée, a besoin de l’interlocution, besoin qu’elle soit dite par la forme même du dialogue, de l’interlocution – le régime de la preuve étant le contenu dansé de la science (interlocution du réel dans le langage), le régime de beauté – même repoussée-amplifiée, décalée-relancée dans la modernité et l’hyper-contemporain –, le régime de beauté, n’étant pas un onanisme ontologique mais une relation avérée dans l’éclat d’une forme, dans l’énergie d’un partage.

(Je « me » vois comme un champ de ruines, une séquence amnésique, une bibliothèque incendiée, « ma » pensée fonctionne comme des fragments d’Archiloque, collation des membres dispersés, de quelques membres, fragments de membres, dispersés, d’Osiris. Je vois bien que de grands pans de la philosophie sont à l’œuvre dans ces maigres phrases – mais nul besoin de légitimer lesdites phrases au moyen de « L’Histoire de la Philosophie », ni de les légitimer au moyen de « L’Art », celui-ci venant à la rescousse de la philosophie en son essence angoissée car en son essence mutilée.

Dans les meilleurs moments dieu danse avec ce que je pense, imagine, avec moi, moi étant une périphérie de l’événement – dieu étant support de relation, invitation à relation.

 

Mais l’égalitarisme est tout aussi pénible que cet égocentrisme pétri en son fond du dogme de l’inégalité.

Egalitarisme donc. Monstres de l’égalitarisme, liés à l’angoisse même de la singularité, de la différence.

L’égalité est un concept mathématique utile, daté, historique : grec. Puis aux sources de notre monde démocratique. La démocratie s’est érigée sur le fond d’intenses conflits liés à la prédomination de l’inégalité comme mode de compréhension des différences et comme « surjeu » des différences (surjeu employé ici est extrait du monde du théâtre : surjeu/surmoi, extériorité non maîtrisée de l’expressivité, de l’intentionnalité déléguée à un mirage de sens…)

Egalitarisme donc : un dogme d’égalité entièrement soumis au dogme précédent, celui d’inégalité. Toute différence est une inégalité, toute différence est source d’une envie ou d’une rancune. Dès lors pour prévenir cette négativité rampante, on cherche équilibre immédiat, fût-il illusoire, on cherche compensation, rétribution même. Egalité est devenu concept saisi d’angoisse.

Nous sommes vraiment ravagés par un imaginaire de la richesse appropriée, accumulée en tant que propriété, on comprend que le capitalisme épouse l’angoisse anthropologique, elle n’a de clôture que l’autodestruction totale. Nos démocraties qui ont épousé le capitalisme ont épousé la même angoisse. Grande grande difficulté à gérer, avant le désastre, le divorce. La sortie du capitalisme suppose une sortie du concept angoissé de l’égalité, sortie d’une logique abstraite de la relation. Dangereux , fatal si on ne change pas le cadre (retour féroce des Grandes Inégalités).

 

Or les techniques pour sortir de l’angoisse sont multiples, infinies, provisoires, mais bel et bien existantes.

Une relation, même maigre peut sauver quelqu’un du suicide.

A nous de chercher, par les voies de la « méditation dialoguée », des modes aussi « performants » que la chimie sur la machine cerveau, au nom de notre chimie singulière ! à nous de sauter par-dessus l’angoisse civilisationnelle de la propriété ; la danse des pratiques et des théories (formule un peu trop néomarxiste ? mais petit salut à Edgar Morin) est déjà à l’œuvre.

 

La question de la différence, de la singularité n’est pas une question déléguée de la problématique Culture/Nature, Essence/Histoire, c’est un concept synthèse, à ce titre labouré depuis fort longtemps en philosophie (mes petites références majeures étant Derrida et Deleuze – deux styles, deux singularités ayant construit de vrais outils de singularité, construit/déniché à même l’événement de la pensée.

La grosse inquiétude vis-à-vis de ce genre de pensée, c’est, et on le comprend, de laisser les grands Conservatismes de l’Inégalité-supposée-source se réinstaller massivement et détruire la fragilité-démocratie – car oui, l’égalité est un concept fragile, tenant à une décision fragile, d’autant plus fragile qu’elle reste en son fond surdéterminée par l’Inégalité (allez, ajoutons Rancière).

(Mais ajoutons des décennies de féminisme.)

 

Le motif initial de ce petit galop, c’est Dominique, en ce moment, en plein travail d’intégration de sa décision de prendre sa retraite : on a tous besoin d’arpenter le contraire de ce qu’on a décidé, choisi. Je ne vais pas plus avant dans la conversation personnelle, mais, cela, Les Lettres d’Elise devrait pouvoir lui donner forme, donner forme à cette essence de l’amour qui a besoin, besoin absolu d’arpenter le désamour.

L’exclusivité des amants en regard du monde, le désamour spectaculaire du Monde comme prix parfois exorbitant de la passion amoureuse, équivalent lointain de la lente descente dans le temps, dans le désamour des amants – toujours plus inexpérimentés qu’on ne le croit.

 

Il se peut que ce que nous devons à notre expérience – aimer en ayant traversé les méandres du désamour, les galeries du négatif – nous le devions aussi à ce qui s’indiffère de l’expérience, pardon à ce qui est indifférent à, hors du champ de l’expérience, ce n’est peut-être pas ou pas seulement mon expérience qui me met en contact avec les grandes intuitions, avec la composition intrinsèque du vivant. Je ne me rangerai donc pas purement et simplement dans la généalogie empiriste, sans rejoindre pour autant les nouveaux soldats de l’idéalisme post-humain (des noms ! des noms ! j’ai entendu un mec il y a peu, de ce genre, retour à Descartes, etc.), idéalisme très contemporain, très lié à notre Histoire, au stade cybernétique de l’humain augmenté, puis de l’Aughumain (j’aime bien ce mot qui sonne derrière, qui décrit le devenir légume de l’homme dans sa composition actuelle – l’Aughumain/légume : mot-synthèse étayé par les recherches portant sur le crétinisme, la baisse des capacités du cerveau humain liées aux perturbateurs endocriniens et autres effets retors-retour de la Terre, de la chimie humus de l’apprenti sorcier homme.

Bon. Relire et voir ce que ça donne.