Lèvre d’Emily Dickinson

mardi 28 novembre 2017

Si lèvre mortelle devinait

La charge latente

D’une syllabe dite

Sous le poids elle s’effriterait

 

Auschwitz, un mot pour la mort – immédiate, un autre pour la différée

quand tu passes devant l’officier médecin

 

La langue prend le large – l’univers

C’est une terre aidée par la connaissance univers

Atterrir de nouveau, dit-il, sur une terre réelle

Et non sur l’exorbitante fantasmée

Le réel de l’univers

Le possible de toute vie

 

Le cerveau est plus spacieux

Recluse, une vie

 

 

Si lèvre mortelle devinait

La parole, le corps, la parole, le haut du vase, le dernier organe palier, le désir, le mot et son désir ; lèvre

Je lis dis le quatrain

Hier face aux quatre jeunes filles, quatre Emilie enfants

Comme je désire parler, je parle et je désire

Qu’apporte charge latente d’une syllabe dite ?

Syllabe pour phonème, plus petite unité de la langue

Colossale mélancolie du parlant

A sa source la langue charrie – le poids de Dieu

Il y a équation entre dieu et poids, charge, densité, gravité universelle

 

Lèvre mortelle, si lèvre mortelle

Lèvre est au féminin, vie et mort sont au féminin

Un seul masculin dans le quatrain

(Qu’en est-il, justement, en anglais, tellement plus libre du genre ?)

Le grand secret, la langue du poème vient de l’autre côté du grand secret

La langue du poème vient d’un fond d’univers

Omniscient ?

Pas à la façon Faust

La langue du poème ne détient rien – aucun titre de propriété

 

 

Elle voyage

Et quand elle revient, elle visite telle quelle la vie recluse

mais avec ses vocables ramenés par bribes de là-bas

 

Il y a des jours favorables, d’autres moins

Si j’ai encore une main sur du sens, à chaque phrase

L’enchainement offert, par sautes et trouées, cabrioles et déconnexions, se libère de toutes mes mains

 

 

Lèvre et langage s’effrite à présent

C’est deviné

Une douleur nue

Ce ne sont pas des métaphores

 

 

 

L’expérience demande à être faite. Après avoir tourné, sans mot ! dans les quatre vers, chaque mot se présente à l’expérience locale, ainsi lèvre – tout ce que je porte à mes lèvres, et tout ce que je vois à portée de tes lèvres

La scène d’amour est au plus proche de n’importe quelle coupe portée aux lèvres, nous y buvons tous deux quand le désir ardent baise tes lèvres, toutes les bouches s’ouvrent, la bouche de la gorge, la bouche du diaphragme, la bouche du nombril, la bouche du sexe, toutes les bouches sont lèvres qui parlent, articulent syllabe après syllabe

 

Ce que nous disons pèse plus que nous

 

Lorsque la langue du poème est dépliée

 

Vous vous demandez si c’est le bon mot, si c’est le bon rythme, si c’est la bonne traduction, la langue du poème ne se préoccupe pas de vous, de votre âme de propriétaire pusillanime, elle lance les dés et accueille les combinaisons fatales et les relance hors de toute table fatale

Joie de possibles attisés avec science

Je peux redormir un peu, en face du chat.

Le quatrain si court est un si long détour on dirait, après une nuit interrompue et renouée au mouchoir du cosmos

Les sérieuses limites de nos existences confinées s’ouvrent

Apprendre ensemble le tango est une image transitoire de l’effort de tout être vers la composition qui l’outrepasse

Si tu apprends à recevoir et exprimer en même temps, et si de même j’apprends cela

 

Je ne fais pas le saut entre le quatrain d’Emily Dickinson et la légèreté de notre conversation en devenir, en apprentissage. Et c’est préférable.

La solitude n’a jamais été une métaphysique masculine, il faut qu’elle ait été dite par une voix femme souveraine, c’est le poids spécifique, la charge, la culpabilité propre à toute solitude

L’ineffable séparation distance sidérale qui se parcourt dans notre abrazo

Et la couleur adéquate, l’accord, le mouvement horloger de notre liberté rassemblée

De magnifiques persévérances, astres dickinson, astres rimbaud

Mais sur le bord, la marge, l’expérience centrale

Comme venue du fond de l’univers à tort jugé bordure du connu masculin, la solitude au féminin parvient, même au travers du vocable mâle, rumeur, approchée dans son axe

Et nous apprenons la danse depuis cette rencontre,

Non ?

 

L’Injuste perd son lustre idiot

 

Deux poèmes – cerveau, et lèvre, c’est physique

Nous descendons à nos reins, à la clarté de nos appuis sur le sol

Le sol vient à notre taille, au milieu de notre hauteur et l’air que brasse nos jambes rajeunit toutes nos mines, toutes nos galeries, tous nos souterrains

 

La joie propre du poème que celui-ci soit dit, dansé, chanté ou traduit en gestes de vie ordinaire,

La couleur du mot joie n’est pas seulement couleur réhaussée de la douleur

Il y a un mot, une langue pivot entre

Et ce qui se passe en ce moment, juste avant que la troupe humaine se repaisse du pire, il y a prise de connaissance de cette langue au milieu qui s’étire de joie à douleur et de douleur à joie, comme de 1 à deux, mais une langue non binaire, non binaire ! même si la musique semble battre encore son quatre temps.

Je ne sais ce qu’est un tango sidéral

Mais je sais que tu viens du fond des étoiles, du fond de l’univers

Et moi, je ne sais pas

D’où je viens,

d’un autre fond

Maïakovski, à la fin de son Sur ça

use d’une topique mythique : forme le vœu que mère soit au moins la terre et que père soit au moins le monde

Masculins et féminins ne font plus les pôles qu’on croyait, ni terre ni monde non plus, ni nature ni culture, nous sommes au milieu de nos corps et de nos forces

De nouvelles langues, de nouvelles danses s’y esquissent

N’est-ce pas une page propre à sortir de la vie nihiliste version joufflue ou version exsangue ?

Depuis notre naissance nous cherchons, à l’intérieur de notre geôle historique une issue, une légèreté, une promesse, du travail à faire, à ramener à la maison.

En voilà, non ?