FIVE EASY PIECES Milo Rau / IIPM / Centre d’Art Campo (Suisse / Belgique) au CDN Normandie, programmé par ART ET DECHIRURE

Dimanche 19 novembre 2017. 7h.

Rets. Tomber dans les rets de l’autre. Tisser – innocemment ou à la mode perverse – de tels rets que ceux, celles qu’on aime y tombent.

Rets rime avec arrêt. Rets signifie immobiliser l’autre, l’enfermer, ou le faire bouger : on agit l’autre (théâtre de marionnettes, dans la philosophie, dans la politique, dans l’amour).

La poésie de ce spectacle engage une méditation sur l’horreur, avec les enfants que nous avons toujours été, avec les adultes que nous avons toujours été.

Five easy pieces, programmé par Art et Déchirure, José Sagit, accueilli – festival généreusement accueilli – par le CDN, David Bobée et son équipe.

 

Ce spectacle est de la trempe de ceux de Tiago Rodrigues, un théâtre qui nous va droit au cœur, à Dominique et moi, car ancré dans cette tradition très ancienne mais toujours minoritaire qui consiste à développer son être créatif dans le circuit sans cesse réouvert, sans cesse relancé entre cœur et cerveau, émotion de l’intelligence, intelligence de l’émotion.

Ce spectacle, ce poème, cette méditation donne du grain à moudre, et on sent que c’est pour longtemps.

Mais tel est le paradoxe qu’à louer ce qu’on a aimé, cœur-cerveau compris, on oublie le chantier, le travail, l’intense activité stimulée, réouverte par cette chose que nous avons aimé. La critique louangeuse est juste un abrazo prolongé, un embrassement sincère, sincèrement ému, reste à marcher, à danser, à se lancer – dans ce qui nous anime, nous propulse, construit notre monde commun en nous reconstruisant la cabane relationnelle – solidité et fissures de notre relation à l’autre, qu’on aime, qui nous aime, proximités et distances comprises.

L’idée de départ est folle, démesurée, inquiétante, scandaleuse. Faire un spectacle sur Marc Dutroux avec des enfants – du même âge que ses victimes.

  • Me revient à l’instant La Semaine de vacances de Christine Angot, et la nécessité qu’un homme lisant cela le lise nu, sans défense, dans la semi-obscurité et que prononçant les mots, les phrases, la caméra du mot de Christine Angot, qu’il lise afin de proposer une gigantesque écoute rétrospective de l’homme, du masculin, de la civilisation masculine. Je crois que je suis né avec cette histoire, dans ce tournant, que par peur et fainéantise je n’ai pas créativement compris dès le départ – ma naissance à l’homme, à la sexualité est naissance à la question féministe qui est le nom historique du tournant – même si je veux me garder de l’utiliser, de banaliser son usage, car la difficulté est de saisir la mutation anthropologique derrière et au-delà de nos « questions de société ».

Allez donc lire quelques présentations-résumés de ce spectacle, c’est nécessaire pour suivre les lacets de cette page.

La conversation post-spectacle qui rassemblait quelques-uns devant l’acteur adulte et l’animateur de la rencontre, et une traductrice, la conversation a démarré par ce qui taraudait, scandalisait, insupportait au cœur même de l’admiration inconditionnelle – qui nous portait à applaudir debout, debout, debout. Ce huis-clos étouffant entre un adulte comédien et un groupe d’enfant – portant, déportant, arrimant l’horreur perverse à la situation relationnelle propre au théâtre et à celle propre à la pédagogie.

La situation est simple. Le temps du spectacle condense toute la temporalité du travail – des auditions des enfants pour commencer le chantier à l’après-spectacle – , c’est la vitesse propre à l’art, à la poésie, à la psychanalyse aussi de condenser ou dilater toutes les temporalités dans la temporalité spécifique de l’œuvre d’art – et le retour méthodique, dégonflé à « l’enveloppe » du travail artistique – attention portée aux conditions de possibilités, au théâtre dans le théâtre ou plutôt, aujourd’hui au cinéma dans le théâtre (il semble que la fragilité du théâtre ait besoin de s’arrimer à l’image filmique pour faire renaître la spécificité de l’art vivant, au sens de nécessairement co-présent)…

Ce spectacle est une méditation avec des enfants, par derrière le théâtre critique. Jusque dans le lendemain de notre réception enthousiaste, le théâtre critique poursuit sa cruelle ironie – sa perversité propre – de regarder avec in fine le dégoût de notre enthousiasme, car notre enthousiasme est encore dans les rets, dans la pensée du ret, du rapt, de la séquestration.

La bonté, la bienveillance, l’éthique solide – qu’on sent bel et bien chez les artistes-adultes de ce spectacle, mais aussi chez les grands-acteurs-enfants-acteurs d’eux-mêmes – ne se dit pas, pas même dans les guises du discours.

Que nous continuions à exercer notre autorité sur l’enfant est un vrai problème et me manque alors quelques pages de Peter Handke, quelques images de Wim Wenders par exemple, ou quelques feuilles invisibles de notre expérience qui sait, se souvient de relations souveraines entre nous enfants et quelques fragments d’adultes, entre nous provisoirement adultes et quelques enfants, les nôtres, ou parfois, pure rencontre souveraine, où, avant de faire société, de chercher à faire société, nous respirons l’herbe commune, qui rassemble nos temps, nos devenirs en un devenir poétique délivré des hiérarchisations-béquilles…

Tout cela va trop vite pour le faible esprit qui note.

L’intelligence d’un spectacle, la communauté qui frémit tout autour, et le fil d’or de toute notre histoire qui s’y trouve cousu.

Nous avons commencé par les rets, il faut finir cette page avec le même mot.

La monstruosité nous est plus proche à mesure que nous l’éloignons.

Nos demandes le plus souvent écervelées – de reconnaissance par l’autre, par tel ou tel ou plutôt par tel champ, tel monde qu’on va prier de bien vouloir nous reconnaître, ces désirs de reconnaissance sont le berceau du monstrueux, du pervers. Nous nous soumettons à l’autre par calcul autant que l’autre, par calcul, nous soumet.

L’horreur nue du phénomène apparaît…

Je m’égare ? je rate une marche, je dis n’importe quoi ?

Le désir de reconnaissance, le besoin, la pulsion à la source des demandes de reconnaissance, parfois juste associée, identifié à la jouissance, la jouissance obtenue sur l’autre, par l’autre, il faut ouvrir le circuit entre reconnaissance et jouissance et alors on a compris le circuit de l’horreur – présente en chacun de nous, mais selon des degrés divers.

La question anthropologique, politique n’est pas d’effacer le monstrueux mais d’aller à l’énergie créatrice qui comprenne par intelligence cœur-cerveau une ouverture à l’autre, une jouissance avec l’autre qui constate simplement qu’au fond, nos rets n’existent que par l’illusion que la capture, l’immobilisation, la dévoration de l’autre est notre objectif, parce que notre besoin, ce besoin de rets, d’arrêt de mort envers l’autre – l’arrêt de mort du pervers pédophile, ou de l’islamiste terroriste, ou du chef de guerre au sommet de tel Etat…

Arrêter cette pulsion d’arrêt de mort qui hante notre civilisation.

Est-ce n’importe quoi ?

La distance des grands artistes-enfants est un don, une grâce, qu’on aurait tort de prendre de haut.

L’art critique s’ouvre à des phrases qui peuvent avoir lieu – au-delà de la geôle critique.

La geôle critique ?

La geôle critique, meilleure que la geôle de la domination dans l’horreur, mais encore geôle, encore geôle.

Le pari, l’ouverture faite au spectateur, ça ne peut pas être par paresse, horizon toujours reporté de l’idéal spectateur devenant idéalement acteur, citoyen et tout le tintouin.

L’intranquillité de spectateur doit se chercher, chercher les phrases de sa vie intranquille, hors du jugement critique, hors de toute posture de spectateur.

C’est difficile.

Ce spectacle est difficile.

Comme j’admire l’intelligence commune, cœur-cerveau, enfant-adulte.