Diana, sur France Culture, 20 septembre dernier

Capture d’écran Diana France Culture 20 septembre

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Un « poème » documentaire de Simon Ripoll-Hurier. Le film, du même titre (voir la bande annonce), fut projeté au sein du festival international du cinéma documentaire (FID) à Marseille (11-17 juillet 2017).

 

Dans cet opus radiophonique, chaque élément, chaque information, chaque ingrédient radiophonique, est « réfléchi-e », décalé-e. Le travail de la forme informe véritablement les informations hétérogènes recoupées par Simon Ripoll-Hurier – informations relatives au projet Diana, relatives aux birdwatchers, aux chasseurs de fantômes, aux radio-amateur, aux Tambours du carnaval de Bâle…

La trame de l’objet radiophonique consiste à reprendre le récit du trajet entre ces « hasards recoupés », à y injecter de la description (images du film décrites par l’anthropologue Sophie Houdart, dont on devine qu’elle s’exerce continûment à la description langagière d’image), de la narration (récit de Simon), de la traduction (traductions de l’anglais par le sculpteur conteur Steven Lefkowitz), de l’interview (le radioamateur Laurent Haas).

Un poème, disions-nous ?

Une dérive postsituationniste sur le globe, peut-être. Mots et situations dérivent les uns des autres et le trajet de Simon est une sorte de traque tranquille du poème de la réalité, de la façon dont il s’écrit. Ça passe par l’attention constante aux mots. L’histoire par exemple du Nazi Wernher Von Braun, père des V2 : c’est pour contrer ses missiles que le projet DIANA s’est élaboré. DIANA, de Diane, la déesse de la chasse. A la fin de la guerre, les Américains récupèrent des ingénieurs nazis, dont Von Braun. Celui-ci va installer son laboratoire à Huntsville, « la ville de la chasse ». Simon se rend (donc) à Huntsville et y rencontre les birdwatchers… Un nom d’oiseau surgit dans le dialogue : le mourning dove, mourning ? de deuil, la tourterelle triste…

Chasser le sens à sa source : dans les signaux. La mélancolie, aussi, des signaux.

Récit aveu pivot peut-être du poème radiophonique. Simon dort dans des motels américains. Il remarque la grosse clim à l’entrée de la chambre, son souffle très fort. « Tous les soirs je m’endors avec, PAR, ce bruit-là, et le sommeil vient articuler le bruit (lui donner sens, l’interpréter). Suite à ce récit un moment sonore incroyable, une articulation embrouillée, un « brouhaha », un sommeil de voix superposées, et peu à peu une seule voix, celle d’un prédicateur possédé – Simon parle de la voix signal émettant vers Dieu et/ou venant de Dieu. L’inférence poétique de Simon, c’est de dire que Dieu, en fait, serait cet être capable de discerner, à travers ce que nous percevons, nous, comme brouhaha, une multitude, une infinité de signaux distincts. Le brouhaha s’efface derrière la conscience (divine) toujours active de la variété perçue distinctement en chacun de ses éléments et simultanément.

Articulation poétique des mots de la réalité, suite. Camp Evans.

Simon explique.

Le camp militaire est installé sur un cimetière indien, puis c’est devenu un laboratoire de Marconi, quand il a commencé à inventer la radio, puis ça a été un QG du Ku Klux Klan, puis le projet Manhattan puis le projet Diana.

Les tunnels creusés sous le site, pour de multiples et obscures expériences militaires.

Les couches de ce lieu.

Il explique.

Dans ce camp, la rencontre avec le groupe « Behind the wall of paranormal » (de la ville Wall Township). Les chasseurs de fantômes.

Voir des épaules, voir des ombres… rentrer en contact avec les fantômes. Non pas les chasser. Ça coûte beaucoup d’énergie aux fantômes de rentrer en contact avec les humains, disent les chasseurs de fantômes !

Ça me fait penser à la théorie du « cinéma de poésie » de Pasolini : la réalité fournit les phonèmes, les cinèmes du poème cinématographique. C’est l’agencement des signaux de la réalité qui fait poème.

Le chemin poétique de Simon est une lente discrimination de balises réelles, balises de réalité dans sa problématique apparemment abstraite du signal.

C’est comme si dans tout le fatras de sa vie il s’attachait à décoder une ligne distincte, une articulation transverse de son existence, risquons le mot : de sa « transistence » : il fait jaillir une existence – son œuvre, en cours –  par la juxtaposition de couches formelles, sa parole, son récit, les descriptions par l’anthropologue, la traduction par le sculpteur conteur.

Tout d’un coup c’est la traduction, la voix de la traduction, c’est la voix de la description, qui prennent le premier plan. La voix, aussi, du « récitant », Simon, de l’acteur de l’œuvre in progress…

C’est ça le génie formel.

L’anthropologue collabore au poème. « Emmenée » (par les rushes du film) dans la cave des chasseurs de fantômes, elle note les signaux raréfiés, amplifiés dans la cave, elle médite sur ces contacts qui n’avèrent jamais la relation qu’ils recherchent.

L’un des chasseurs de fantôme dit au fantôme Fred : allume ! éteint la lumière ! est-ce que tu peux crier vraiment fort ? je voudrais que Simon t’entende !

Cut. Voix du radioamateur : Echo Whisky ! la voix hurle presque (quoique tranquillement) …

Pourquoi a-t-on besoin des artistes ?!

Pourquoi a-t-on besoin de travailler avec eux ? 

– car regarder ce qu’ils font c’est travailler avec eux et quand ils font quelque chose, vraiment, c’est qu’ils travaillent avec nous, réellement, avec certains nous.

Qu’il s’agisse de poésie, cela ne fait aucun doute pour nous. A l’instar de Kenneth Goldsmith par exemple (qui propose une belle désappropriation du champ poétique – lire son livre/rame de papier A4 « Théorie », disponible aux éditions Jean Boite), Simon agit sur et avec une écriture déjà là, mais il ne verse pas dans la théorie générale, il fonctionne comme un aigle ou bien un radar satellite, cible au plus étroit, et le plus étroit de son sujet ouvre une forme comme presque jamais ne s’ouvre une forme : ouvre une formation de monde.

La difficulté quand on écoute-regarde ce travail (et la « lecture », le poème verbal proprement dit n’est que transverse, suggéré par l’objet sonore, par l’objet visuel), c’est peut-être de pouvoir à la fois respecter la singularité étroite des mondes documentés (les radioamateurs, les birdwatchers, le militaire, les chasseurs de fantômes, la fanfare suisse, etc.) et à la fois entendre la transistence – l’existence formelle, le déploiement formel, ce quelque chose d’universel qui se déploie à partir de ces singularités étroites croisées et recroisées.

L’anthropologue décrit et « turbine », s’exclame.

L’auditeur turbine aussi avec cet objet radiophonique d’une exceptionnelle densité.

« Le 10 janvier 1946, à 12h58, un trou a été fait dans le ciel. » (Le jour J du projet DIANA, premier signal renvoyé par la lune.)

Il est difficile de résumer, à ceux celles qui ne connaissent pas, le travail de Simon Ripoll-Hurier, ou même d’en parler après l’avoir vu, entendu. Il faut un peu de silence radio et de l’image muette pour pénétrer le trou que cette poétique opère dans notre ciel-terre saturé de sur-signes.

Le 10 janvier 1946, c’était aussi la première réunion du tout nouvel ONU.

L’art versus la guerre – aujourd’hui plus que jamais.

Remonter le cours des signes et apercevoir, rencontrer, vivre ce qui en nous comme autour de nous fait signal… de quoi donc ? (C’est à ne pas répondre que s’amplifie l’œuvre questionnante de Simon).