Jeudi 14 septembre 2017

Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui, il me semble opportun de balancer cette page sur le site, sur le « journal de mutation » que j’ai laissé en jachère, pensant que tout ce qui s’écrivait, jour après jour, ces derniers mois, devait être tenu dans l’alcove ?

Dans l’alcove ? au secret ?

Pas au secret. Dans le bon espace, dans l’espace juste, de travail. Un espace est juste quand il travaille, dès qu’il se met à parader, il devient injuste, faux, emmerdant.

Et là, ce site ?

Très invisible, tant mieux, quasi illisible… mais un geste, une parole, peut relancer un vrai partage d’espace. Cet espace que je laboure apparemment seul est un espace éminemment partagé mais tout le problème c’est de savoir reconnaître le sens du partage qui y pousse, comme pousse de façon inattendue la plus belle plante de ton jardin.

Voilà donc la page du jeudi 14 septembre 2017.

Failli noter 2018, bon signe.

Qu’il avance, cet acteur monstre, cet acteur avec faulx, déguisé en femme.

Comment concilier cette pensée avec l’éthique ?

Quelle pensée ?

Mourir, finir, c’est devant, tout à l’heure ou dans plus longtemps, c’est vrai jusqu’à présent j’ai préféré ne pas me mettre devant, même quand j’ai voulu mourir, d’une certaine manière c’était encore pour ne pas me mettre devant, et tous les suicidés de la terre à mon sens sont victimes de cette illusion d’avoir pris la vie pour la mort et de prendre la mort pour une libération de « cette mort-là ».

Mais on marche tous à divers combustibles de croyance.

Oui, mais la question du jour, je crois, c’est d’évaluer la toxicité de nos illusions, et ainsi d’opter pour les moins toxiques, et les moins toxiques sont celles qui travaillent à se dissoudre.

Bref, tu as failli noter 2018, on est encore en 2017, il va falloir attendre trois mois et demi.

Okay.

Les grands événements ne sont pas là où la meute humaine les désigne.

Tu crois donc que tu n’es pas dans la meute ?

Il y a quelque chose de bon dans cette conviction intime que nous n’en faisons pas partie.

– Je dis meute non pas pour désigner la populace, je dis meute d’abord pour ces bandes de happy few et plus qui veulent tout rafler sur leur passage, le goût majoritaire de l’époque.

Mais je dis meute aussi pour le gros des troupes, « les peuples » qui se vautrent dans leur appétit majoritaire. La meute française, la meute turque, la meute allemande, la meute russe, la meute américaine, etc.

Crois-tu qu’on gagne à cet iconoclasme d’un jour, que dis-je, d’un petit matin, à mettre meute à la place de peuple tout autant que à la place d’élite, meute pour désigner d’un mot, d’un geste le couple peuple-élite dans son désir de tout détruire sur son passage au nom de la férocité de son désir ?

Notre désir à nous est-il féroce ?

Il y a des maestros férocement mauvais, je veux dire d’un mauvais goût féroce.

On s’en fout, non ?

On s’en fout.

Nous n’avons pas peur de ce qu’il y a devant, de notre squelette devant.

Qu’est-ce que tu voulais dire tout à l’heure ?

Tout à l’heure, avec ton histoire du mourir et de l’éthique…

Oui, la difficulté est la suivante : dégonfler pour soi-même le drame, la croyance dramatique que mourir est dramatique, forcément un drame et cette tentation déjà installée, programmée, organisée, encore à titre de tentation, mais très bientôt à titre de régime réel : la tentation de la mort industrielle, la gestion des troupeaux de la mort, ah oui, ajoutons à la panoplie des substitutions au mot peuple, l’expression troupeau de la mort, et à élite kapos de la mort. Nous y sommes déjà avec l’animal.

Vous allez les voir s’agiter et coller des procès par contumace aux invisibles qui colportent ces substitutions…

Il pleut. La pluie résonne diversement sur mon petit toit, sur mon petit velux, sur le magnolia encore tout feuillu, sur ta tête, à toi qui cours au travail, sur le toit de la voiture de qui part aussi au travail, autrement aussi sur la coquille de l’escargot que je risque d’écraser en sortant me faire un café.

Le poème est-il cette pluie, cette même pluie sur le divers, l’incohésion un instant rassemblée par le fait qu’il pleut sur nous tous.

Ou qu’il fait soleil.

Ou pleine lune.

Tu médites ou tu dors ?

Je t’aime.

J’aime devant moi, j’aime ce que tu es devant moi, je n’ai peur ni de mon squelette ni du tien, j’aime que tu sois devant moi, ta poitrine contre ma poitrine, tu sais ? le poème de Rimbaud…

Rimbaud aujourd’hui, dans l’obscurité de sa vie anonyme danse le tango.

La réalité à étreindre, ce n’est pas la mort, c’est toi.

Nous ne sommes pas en 2018, mais bientôt, et plus rien en toi ne retient, de cette angoisse rusée, la vie derrière qui ne s’est pas réalisée de vouloir tant se réaliser, quel était ton sortilège à toi ?

Que je fusse un accident d’amour, une déjection d’amour, c’est ça mon sortilège.

La certitude n’est pas de mise.

Qu’est-ce qui n’a pas été dit, qui pourrait éclairer davantage cette page, faire jour en même temps que le jour qui pointe, à 7h 09, ce 14 septembre 2017 ?

La société Macron, les dévoreurs de reconnaissance, les enfiévrés de la richesse – reconnaissance et richesse ont fusionné, c’est la bombe H de notre époque.

Les artistes se sont pris les pieds dans le tapis, dans ce tapis-là.

Ils se sont toujours sentis autres et sont devenus plus mêmes que les mêmes. Ils fusionnent avec l’époque qui nous éradique.

Et toi tu ne fusionnes pas ?

Si, si, nous fusionnons beaucoup, mais c’est une autre danse, c’est du tango, hors spectacle, hors démo, tu comprends ? peuple élite autrement fusionnés, tu comprends ?…

Hop ! jour tout d’un coup sur le jardin, petit ballon blanc au fond, tout ça gorgé de pluie.

Au travail. Au travail, aux lettres d’Elise.